Pi­chon­neau crée une start-up

Rim­baud écri­vait : « Il faut être ab­so­lu­ment mo­derne. » Eh bien, Jean-mi­chel Pi­chon­neau le pense aus­si. Réus­si­ra-t-il ? On le dé­cou­vri­ra au gré de ses ex­ploits re­la­tés chaque mois dans Cau­seur.

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Pa­trice Jean

Pi­chon­neau a ce tra­vers de se croire un peu plus ma­lin qu'il ne l'est, ce qu'il faut lui par­don­ner puisque cette pré­somp­tion est la chose du monde la mieux par­ta­gée. Son genre, c'est « on ne me la fait pas à moi ! », c'est « j'ai ma pe­tite idée sur la ques­tion, hé hé ! », c'est « vous ver­rez, vous ver­rez, vous vous rap­pel­le­rez ce que je vous avais dit ». Qu'il fré­quente une « ex­po », qu'il lise un ro­man, qu'il dé­couvre un res­tau­rant, Pi­chon­neau ac­cable la Pi­chon­nette de ses ju­ge­ments éclai­rés. Vous pen­siez que L’édu­ca­tion sen­ti­men­tale était un grand ro­man, c'est que vous igno­riez cette ana­lyse : « Pu­tain ce que c'est chiant ce bou­quin ! » ; vous ne dou­tiez pas, pauvre naïf, de la grandeur d'un Ing­mar Berg­man, alors que Pi­chon­neau ré­sume l'oeuvre du ci­néaste à « des in­tel­los à la con qui ba­vassent en re­gar­dant tom­ber la pluie » ; et in­utile d'al­ler en Si­cile (« c'est nul à chier »), de dî­ner au Vic­to­ria, rue Saint-be­noît, « les en­trées sont po­tables, mais le reste ne casse pas trois pattes à un ca­nard ».

Il faut re­con­naître qu'in­ter­net dé­voile les cri­tiques de La Piche, jusque-là tré­sor se­cret de la Pi­chon­nette. Notre Jean-mi n'est pas de ses égo­tistes qui gardent pour eux leurs opi­nions, non, il a le goût du par­tage, la folle gé­né­ro­si­té des sages : al­lez sur les fo­rums de dis­cus­sion ou les sites de consom­ma­teurs, Pi­chon­neau y dis­pense son sa­voir, sans chi­chis, et tou­jours avec un sens in­né de la « blague ri­go­lote ». Qu'on ne compte pas sur lui pour gar­der par­de­vers soi les smi­leys de toutes sortes, notre homme dé­teste l'ava­rice ! Le par­tage, La Piche, il a ça au coeur : « Que vou­lez-vous, s'ex­cuse-t-il, on ne se re­fait pas. » Et on ne peut qu'ad­mi­rer cet élan pour la jus­tice qui l'oblige à ru­doyer sur les fo­rums les ré­acs et les fa­chos, les in­to­lé­rants et les peine-à-jouir. Il ne faut pas ou­blier la di­men­sion po­li­tique de sa pen­sée.

Où se lit le mieux le goût très sûr de Pi­chon­neau (« le nec plus ul­tra de l’in­tel­li­gence », se­lon Lau­tréa­mont), c'est dans sa dex­té­ri­té pour mettre des notes : qu'il s'agisse d'étoiles, de toques, de chiffres (sur 5 ! sur 10 ! sur 20 !), de pouces le­vés, de têtes de Mi­ckey, de mains jaunes, Jean-mi n'hé­site pas, il aligne sans fré­mir une étoile pour qua­li­fier un ro­man sur­fait, trois toques pour mo­dé­rer les en­thou­siasmes à pro­pos d'un res­tau­rant, cinq têtes

de Do­nald pour cé­lé­brer un parc d'at­trac­tions. Quand d'autres dé­ve­loppent des longues ana­lyses en­nuyeuses, La Piche, en un seul clic, dit l'es­sen­tiel : l'oeil de l'aigle.

C'est au cours d'une soi­rée chez Jean-louis que l'idée lui est ve­nue : et pour­quoi ne pas créer un site où l'on no­te­rait les in­di­vi­dus ? Avant de ren­con­trer, pour la pre­mière fois, votre fu­tur beau-père, un col­lègue, votre ban­quier, une pute, l'ami d'un ami, vous pour­riez vi­si­ter le site de La Piche et, par ce biais, sa­voir sur quel pied dan­ser avec ce nou­vel in­di­vi­du. Jeanlouis, juste après l'en­glou­tis­se­ment d'une pomme dau­phine (do­rée à sou­hait), fit cette ob­jec­tion : « Tu ou­blies qu'il y au­ra un tas de connards qui ne se pri­ve­ront pas pour dire du mal de gens qu'ils n'aiment pas, ce ne se­ra pas ob­jec­tif. » Il en faut d'autres pour dé­con­te­nan­cer Pi­chon­neau ! « Pfff ! Tout s'équi­libre... C'est pa­reil avec les films : si tu as 1 000 avis fa­vo­rables sur le der­nier Bes­son contre 200, ça dit quelque chose sur le film. »

Ce ne fut pas fa­cile. Pi­chon­neau, après le tra­vail et mal­gré la fa­tigue, s'en­fi­la du fi­chier, de l'al­go­rithme, du ré­seau, de la base de don­nées, de la mé­ta­base, du da­ta, etc. Ses week-ends et ses va­cances dis­pa­rurent dans les abysses de l'in­for­ma­tique. Com­bien d'heures de bu­reau en réa­li­té dé­diées au pro­jet ! La Pi­chon­nette en pro­fi­ta pour vivre une « su­perbe his­toire » avec Jean-louis.

Un jour, le site fut presque ter­mi­né. Pi­chon­neau bom­bait le torse comme un mar­souin. Il était très fier, en par­ti­cu­lier, de la fonc­tion Pre­mium (50 eu­ros de plus) : grâce à elle, vous aviez ac­cès à des com­men­taires sur la sexua­li­té des in­di­vi­dus, soit pour ajou­ter votre propre sa­voir sur les ta­lents d'un ou d'une, soit pour lire ce que d'autres en avaient dit. Notre Piche, en connais­seur de l'âme hu­maine, at­ten­dait beau­coup de cette fonc­tion pour « se faire des couilles en or » (mé­ta­phore certes usée, mais qui ex­prime par­fai­te­ment l'état d'es­prit de Jean-mi).

Et pa­ta­tras ! En feuille­tant (« chez le den­tiste ») un Paris Match de jan­vier (Lae­ti­cia Hal­ly­day en cou­ver­ture), Jean-mi tom­ba sur un ar­ticle à pro­pos d'un « site où l’on note ses amis, ses col­lègues, ses en­fants, ses pa­rents : lâ­che­toi. com. » Avec le re­gard fou de ce­lui qui vient de perdre une for­tune à la Bourse, La Piche se pré­ci­pi­ta chez lui, al­lu­ma son or­di­na­teur et consul­ta, éber­lué, le site ri­val qui lui vo­lait ses idées. En plus, c'était bien fait, simple, ra­pide. Et le start-up­per fé­lon pro­po­sait, lui aus­si, pour une somme de 80 eu­ros, d'avoir ac­cès aux notes et com­men­taires sur la sexua­li­té de ceux qu'il ap­pe­lait des « contemps ».

Il suf­fi­sait d'écrire un nom, un âge, une ville, pour que le site dé­roule des por­traits des­si­nés ou pho­to­gra­phiques des in­di­vi­dus. On cli­quait alors sur le por­trait et la note s'af­fi­chait. Pour en sa­voir plus, on de­vait s'abon­ner (20 eu­ros par mois). Pi­chon­neau ne put ré­sis­ter, il sor­tit sa carte ban­caire ; cinq mi­nutes plus tard, il écri­vit le nom de toutes les per­sonnes qu'il connais­sait. Beau­coup se trou­vaient dé­jà ré­per­to­riés sur lâ­che­toi.com. Syl­vie Lom­bard, par exemple se voyait at­tri­buer une note de 6,2 sur 10. Le por­trait était di­vi­sé en deux par­ties : les atouts / les la­cunes. À pro­pos de Syl­vie, un contri­bu­teur, dans la co­lonne « + », avait écrit : « Une bonne amie, elle est prête à se plier en quatre pour vous rendre ser­vice » ; et, dans la co­lonne « - »: « Elle ne sait pas gar­der un se­cret. » Un autre avait ajou­té : « Elle aime chan­ter du Gé­rard Le­nor­mand, quelle plaie ! » Une syn­thèse sans doute écrite par un web­mas­ter s'ins­cri­vait en rouge : « À fré­quen­ter avec mo­dé­ra­tion et seule­ment si on aime la gui­mauve. » Pi­chon­neau sou­rit : au fond, c'était pas mal vu. La note de 6,2 lui pa­rut avan­ta­geuse. Marc Le­goff ré­col­tait un 7 sur 10 fran­che­ment bien payé. Et, sur­prise, la Pi­chon­nette se voyait pa­rer d'un 8 sur 10 ! Il se dit que les in­ter­nautes la connais­saient bien mal, il s'em­pres­sa de com­plé­ter son por­trait : « Elle cui­sine comme un pied. Elle ronfle. Elle vote au centre droit », etc. En grand sei­gneur, il lui at­tri­bua la note de 6 sur 10.

Vint son tour. Le coeur bat­tant, il cli­qua sur son por­trait, la note s'af­fi­cha : 3 sur 10 ! Ah, les sa­lauds ! Même pas la moyenne ! Et les com­men­taires ! « Il se croit ma­lin alors qu’il est con comme ses pieds. Il veut tou­jours avoir rai­son. Il vote à droite », etc. Dans le ser­vice Pre­mium (qui lui fit dé­pen­ser 80 eu­ros) : « Un mau­vais coup. Bande mou. Une pe­tite bite. À dé­con­seiller (si ja­mais la tronche du bon­homme ne vous a pas dé­jà suf­fi pour fuir en cou­rant). » La Piche n'est pas de ces hommes qui re­noncent : il vient de mettre son site en ligne. Al­lez-y, vous me fe­rez plai­sir. Et l'on peut croire au sé­rieux de la no­ta­tion puis­qu'il ob­tient un 19 sur 20 conforme à sa dis­tinc­tion. •

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