Les car­nets de Ro­land Jac­card

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 -

On en­tend sou­vent dire du ma­riage que c'est une lo­te­rie. Rien de plus faux, car à la lo­te­rie, il y a des ga­gnants.

Cette confi­dence : « J’aime deux femmes. Je ne les sup­porte pas plus de deux heures. J’ai peine à ima­gi­ner la tor­ture que ce se­rait, s’il y en avait trois. »

Tous les hommes trompent leur femme. C'est la condi­tion in­dis­pen­sable pour qu'ils puissent conti­nuer de vivre avec elle. Les femmes, elles, se paient la tête des hommes – et ce­la leur suf­fit.

J'ai renoncé à voya­ger le jour où j'ai com­pris que le seul vé­ri­table voyage se­rait de voir l'uni­vers avec les yeux d'un autre.

Nil no­vi sub sole (« Rien de nou­veau sous le so­leil », L’éc­clé­siaste). Les per­sonnes âgées que rien ne sur­prend plus si­non l'éter­nel re­tour des mêmes âne­ries pro­noncent vo­lon­tiers cet apoph­tegme en l'ac­com­pa­gnant d'un geste vague et d'un sou­rire désa­bu­sé. Si le phi­lo­sophe Lu­cien Jer­pha­gnon, par un tour de passe-passe que per­sonne ne lui sou­haite, re­ve­nait sur notre bonne vieille pla­nète, sa pre­mière ques­tion se­rait : « Quoi de neuf ? » Et notre ré­ponse : Nil no­vi sub sole. C'est dire com­bien la vie est dé­ri­soire. Mais sup­por­table, ajou­te­rait-il, grâce à ces femmes « dont la chair est prompte et l'es­prit faible ».

Qui a dit que les mots étaient la drogue la plus puis­sante uti­li­sée par l'hu­ma­ni­té ?

Au fond, di­sait Mon­ther­lant, la plu­part des gens ne lisent pas. Ou s'ils lisent, ils ne com­prennent pas. Quant à ceux qui com­prennent, ils ou­blient.

Pour anéan­tir un concur­rent, un pro­cé­dé simple et ef­fi­cace : ne ja­mais dire « je le dé­teste », mais ou­vrir grand les bras et sou­pi­rer : « Dom­mage qu'il ne soit plus lui-même. »

Mé­di­ter sur ce mot de Ca­mille Pa­glia : « Il n’y a pas de Mo­zart fé­mi­nin, car il n’y a pas de Jack l’éven­treur fé­mi­nin. »

Ce­lui qui ac­cepte d'être vo­lé vole lui-même quelque chose à son vo­leur.

Pa­trick Bes­son ra­conte que pen­dant qu'une jeune fille le mas­turbe avec une éner­gie froide,

pau­pières mi-closes, il dé­couvre en­fin ce qu'il est ve­nu cher­cher à Bang­kok : la cer­ti­tude que le plai­sir sexuel est inepte.

Pour­quoi tant d'im­mi­grés dans nos mé­ga­poles oc­ci­den­tales ? Le ci­néaste co­réen Kim Ki-duk l'a ex­pli­qué sans dé­tour : pas pour la li­ber­té, pas pour fuir la mi­sère ou l'op­pres­sion, mais parce qu'une jo­lie fille peut se te­nir à moins d'un cen­ti­mètre de vous dans le mé­tro. Pour pou­voir frô­ler la peau de son poi­gnet ou, pour les plus au­da­cieux, se frot­ter à elle. Dans leur ima­gi­naire, la grande ville est l'es­pace de la pros­ti­tu­tion la plus exo­tique qui soit. Kim Ki-duk parle d'ex­pé­rience : il fut pen­dant des an­nées l'un de ces im­mi­grés, à Séoul d'abord, puis à Paris.

Cer­tains ima­ginent un is­lam mo­derne, laïque et sou­cieux de vivre en bonne com­mu­nau­té avec les autres re­li­gions. Ain­si donc ce qu'il est in­ca­pable de faire dans les pays où il tient le haut du pa­vé, il se­rait en me­sure de le réa­li­ser en Eu­rope. Quelle naï­ve­té !

Pour­quoi lut­ter contre la lo­gique dar­wi­nienne qui ne voit au­cun in­té­rêt à main­te­nir en vie des in­di­vi­dus qui ne se re­pro­duisent plus ?

Paul Ge­gauff, scé­na­riste de Cha­brol, avait certes du ta­lent, mais son génie il l'a mis dans sa mort. En 1983, en Nor­vège, la nuit de Noël, sa jeune épouse l'a poi­gnar­dé. Il lui au­rait dit : « As­sas­sine-moi si tu veux, mais ne m’em­merde pas ! »

Qui peut croire en un Dieu qui fi­nit sa vie sur une croix après avoir mar­ché sur les eaux ? Ne se­rait-ce pas plu­tôt un pres­ti­di­gi­ta­teur mal­chan­ceux ?

Com­ment un Dieu tout-puis­sant et bien­veillant au­rait-il pu être as­sez mes­quin pour nous pour­rir la vie avec des mous­tiques ?

Pa­trick De­clerck qui, pen­dant plus de quinze ans a cô­toyé les clo­chards de Paris, me di­sait qu'ils ont cette hau­taine no­blesse de ne plus faire de phrases, de ne plus croire au pro­grès ou en l'ave­nir de l'homme. De ne plus croire au fond en rien d'autre qu'au néant et à la mort. C'est là toute la re­li­gion qu'ils ont et ils n'en veulent pas d'autres. Moi non plus.

De­nis Groz­da­no­vitch me rap­pelle que Tor­qua­to Ac­cet­to pour­rait nous être en­core d'un grand se­cours en cette pé­riode d'aus­té­ri­té af­fi­chée et de pu­ri­ta­nisme étouf­fant. Tor­qua­to Ac­cet­to, écri­vain na­po­li­tain du xviie siècle, est l'au­teur d'un livre éton­nant : De l’hon­nête dis­si­mu­la­tion, où il pré­co­nise à ceux qui s'y adonnent de sa­voir ca­mou­fler leurs plai­sirs. Il avait fon­dé avec son ami et pro­tec­teur, Gio­van­ni Bat­tis­ta Man­so, l'aca­dé­mie des oisifs, qui pro­mul­guait l'usage clan­des­tin du bon­heur et du li­ber­ti­nage cour­tois. L'hon­nête dis­si­mu­la­tion, qu'on se gar­de­ra de confondre avec la trom­pe­rie, est l'ul­time re­cours de tous ceux qui as­pirent à une cer­taine fé­li­ci­té exis­ten­tielle et qui sont moins égoïstes qu'il n'y pa­raît, car le seul plai­sir qu'on peut par­ta­ger est ce­lui que l'on éprouve. •

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