Les ha­bits ba­rio­lés du pré­sident Ma­cron

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Jean-pierre Le Goff

De­puis son élec­tion, le pré­sident Ma­cron joue sur tous les ta­bleaux. Il os­cille entre le mo­narque ré­pu­bli­cain, le ma­na­ger mo­ti­vé et « hy­per­com­pé­tent », l'in­di­vi­du sen­ti­men­tal et bran­ché. Loin de res­tau­rer l'image pré­si­den­tielle, ce style égo­tique et er­ra­tique érode l'au­to­ri­té de l'état, dé­sta­bi­li­sant un peu plus une so­cié­té mise à mal par l'adap­ta­tion à la mon­dia­li­sa­tion et à l'eu­rope.

Em­ma­nuel Ma­cron a fas­ci­né et fas­cine en­core nombre de jour­na­listes et d'in­tel­lec­tuels. Dans les jour­naux et les re­vues, à la ra­dio et la té­lé­vi­sion, sur in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux, ce­lui qui in­car­nait la rup­ture et la nou­veau­té a sus­ci­té de mul­tiples in­ter­ro­ga­tions et com­men­taires. Qui était vrai­ment Em­ma­nuel Ma­cron ? N'in­car­nait-il pas à sa fa­çon le bo­na­par­tisme et le gaul­lisme, tein­tés de cen­trisme ? N'avait-il pas des traits com­muns avec la deuxième gauche et le ro­car­disme ? Sans ou­blier des ré­fé­rences his­to­riques plus an­ciennes comme Gam­bet­ta et Wal­deck-rous­seau... Cha­cun croyait trou­ver la clé de l'énigme Ma­cron en pro­je­tant sur lui des ré­fé­rences d'un autre temps. Il ne se confon­dait pour­tant avec au­cune d'entre elles, ag­glo­mé­rant dif­fé­rentes fi­gures au­tour d'une per­son­na­li­té hors du com­mun.

L'ha­bit ne fait pas le moine

La cé­lé­bra­tion de la vic­toire lors du ras­sem­ble­ment devant la py­ra­mide du Louvre rap­pe­lait celle de Mit­ter­rand en 1981 et sa vi­site au Pan­théon. Les dif­fé­rences n'en étaient pas moins frap­pantes : la cé­ré­mo­nie ne tra­dui­sait pas la re­con­nais­sance d'une dette ou d'une fi­lia­tion avec les grands hommes de la Ré­pu­blique ; elle res­sem­blait plu­tôt à la mise en scène d'un jeune homme mar­chant seul vers son des­tin, s'in­tro­ni­sant dans la fonc­tion pré­si­den­tielle avec l'ode à la joie, de­ve­nue →

l'hymne eu­ro­péen. Re­trans­mise en di­rect à la té­lé­vi­sion comme un « son et lu­mière », cette cé­lé­bra­tion avait quelque chose d'ir­réel. Mal­gré l'en­thou­siasme des sup­por­ters qui agi­taient fré­né­ti­que­ment leurs pe­tits dra­peaux, cette pré­si­dence qui s'an­non­çait « ju­pi­té­rienne » avait quelque chose de dé­ca­lé, voire de gla­çant, tel­le­ment la mise en scène « en fai­sait trop ». Du ma­na­ger de la start-up élec­to­rale fa­çon Oba­ma au mo­narque ré­pu­bli­cain, la mé­ta­mor­phose avait été sou­daine. Cette fa­çon de chan­ger si ra­pi­de­ment de cos­tume, comme au théâtre, avait de quoi sur­prendre. Le por­tait of­fi­ciel ne m'a pas sem­blé plus ras­su­rant. Exa­mi­nez-le : la pos­ture comme la détermination se veut sans faille et semble écra­ser la fonc­tion, comme s'il y avait une in­ver­sion des rôles entre la per­sonne et l'ins­ti­tu­tion. L'ou­bli de soi et la conscience de la charge s'ef­facent au pro­fit de l'af­fir­ma­tion d'une nou­velle per­son­na­li­té dy­na­mique et mo­ti­vée qui s'af­fiche comme la maî­tresse des lieux et du temps. Le moindre dé­tail du ta­bleau se veut si­gni­fiant. Ob­jets et livres de ré­fé­rence sont pla­cés en évi­dence, comme au­tant de sym­boles maî­tri­sés par le nou­veau pré­sident : un en­crier sur­mon­té d'un coq, une hor­loge tra­di­tion­nelle d'un cô­té, deux smart­phones de l'autre ; Les Mé­moires de guerre du gé­né­ral de Gaulle et Les Nour­ri­tures ter­restres de Gide, sans ou­blier Le Rouge et le Noir de Sten­dhal, qui est l'his­toire d'une am­bi­tion... La co­hé­rence n'a rien d'évident, mais le tout s'or­donne au­tour d'une image de soi que l'on en­tend pro­mou­voir au­près des Fran­çais. Cette fa­çon ap­puyée d'af­fi­cher les sym­boles as­so­ciés à son seul ego m'est ap­pa­rue comme une fai­blesse in­terne, un dé­fi­cit d'in­car­na­tion com­pen­sée tant bien que mal par une vo­lon­té ma­ni­feste d'« en ra­jou­ter ». De­puis, cette pré­si­dence est quelque peu re­des­cen­due sur terre – plus pré­ci­sé­ment dans les mé­dias et les ré­seaux so­ciaux – en jouant sur tous les ta­bleaux à la fois : de la sta­ture du chef de l'état et des ar­mées au dé­bat­teur mé­dia­tique et ré­ac­tif ayant ré­ponse à tout, des dis­cours ci­se­lés avec ré­fé­rences in­tel­lec­tuelles et lit­té­raires aux pe­tites phrases à l'em­porte-pièce, sans ou­blier le pré­sident glamour et sym­pa s'af­fi­chant avec le com­mun des mor­tels et des DJ bran­chés... Cette ca­pa­ci­té à jouer tous les rôles, de pas­ser outre les mi­nistres, de se mou­ler dans les dif­fé­rents codes de la com­mu­ni­ca­tion se­lon les pu­blics, les cir­cons­tances et les mo­ments a de quoi sur­prendre les an­ciennes gé­né­ra­tions qui gardent en­core une vi­sion tra­di­tion­nelle de la fonc­tion pré­si­den­tielle n'im­pli­quant pas de telles ges­ti­cu­la­tions. Celles-ci peuvent pa­raître se­con­daires en re­gard des ques­tions éco­no­miques et so­ciales, de l'édu­ca­tion ou de la po­li­tique étran­gère, mais elles n'en contri­buent pas moins à dé­va­lo­ri­ser la fonc­tion pré­si­den­tielle et tra­duisent un cer­tain état des moeurs au sein de la so­cié­té et de l'état.

Un « nou­veau monde » dé­con­cer­tant

Les pre­miers pré­si­dents de la Ve Ré­pu­blique ont connu la guerre et le tra­gique de l'his­toire. Chi­rac est le der­nier chef de l'état à avoir fait la guerre, en Al­gé­rie. Leurs suc­ces­seurs ont vécu dans un tout autre contexte, mar­qué par l'idée d'une fin de l'his­toire sous le triple re­gistre du li­bé­ra­lisme économique, des droits de l'homme et de la construc­tion d'une Union eu­ro­péenne qui sem­blait pas­ser outre les iden­ti­tés na­tio­nales et les fron­tières. L'his­toire a ver­sé dans une « mé­moire » pé­ni­ten­tielle et vic­ti­maire et le re­la­ti­visme cultu­rel est de­ve­nu hé­gé­mo­nique au sein de la so­cié­té et dans les mé­dias. C'est dans ce contexte que se sont dé­ve­lop­pés les bri­co­lages iden­ti­taires et un nou­veau culte de l'ego, pour le­quel l'image de soi et le be­soin de re­con­nais­sance sont des pré­oc­cu­pa­tions de pre­mier plan. Dans une so­cié­té dé­po­li­ti­sée et sor­tie de l'his­toire, la fi­gure du jeune cadre dy­na­mique, ou­vert et bran­ché, la per­for­mance et la réus­site sont de­ve­nues des mo­dèles va­lo­ri­sants. La « vo­ca­tion » po­li­tique aux plus hautes fonc­tions n'a pas échap­pé à ce chan­ge­ment : elle est de­ve­nue un pro­jet de car­rière ayant de nom­breux as­pi­rants. Il en va de même pour la culture qui, mise sur le même plan que les loi­sirs et le di­ver­tis­se­ment, a chan­gé de na­ture et de si­gni­fi­ca­tion. De fac­teur struc­tu­rant des iden­ti­tés in­di­vi­duelles et col­lec­tives liées à l'his­toire d'un pays et d'une ci­vi­li­sa­tion, elle est de­ve­nue au mieux un « sup­plé­ment d'âme » à une po­li­tique ges­tion­naire et comp­table. In­té­grée dans la lo­gique de la com­mu­ni­ca­tion, elle est un élé­ment de dis­tinc­tion et de sé­duc­tion. Ré­duit à un ou­til de com­mu­ni­ca­tion, le lan­gage est de­ve­nu flot­tant. Les dé­cla­ra­tions d'em­ma­nuel Ma­cron sur les « crimes contre l’hu­ma­ni­té » qu'au­rait com­mis la France en Al­gé­rie et l'af­fir­ma­tion se­lon la­quelle il n'y au­rait pas de culture fran­çaise n'ont pas été consi­dé­rées comme des fautes, mais comme des mal­adresses. À la li­mite, le conte­nu des idées et la ri­gueur de la pen­sée im­portent peu : on pour­ra tou­jours rec­ti­fier en cours de route ou faire va­loir une autre idée, éven­tuel­le­ment contra­dic­toire, en af­fir­mant qu'il s'agit d'une er­reur d'in­ter­pré­ta­tion. Les conseillers et les cour­ti­sans sont là pour ten­ter de jus­ti­fier les im­pos­sibles syn­thèses du « en même temps ». En re­vanche, il im­porte avant tout de ne pas heur­ter la sen­si­bi­li­té de « cha­cune » et de « cha­cun ». On ne peut ou ne veut pas dire qu'on a com­mis une er­reur ou une faute, mais on s'em­presse de pré­sen­ter ses ex­cuses pour les bles­sures qu'on a in­fli­gées in­vo­lon­tai­re­ment à telle ou telle per­sonne ou ca­té­go­rie de la po­pu­la­tion. La mul­ti­pli­ca­tion des com­mé­mo­ra­tions tente de sup­pléer tant bien que mal l'uni­té de la na­tion par l'émo­tion et la gran­di­lo­quence. La po­li­tique n'est pas seule­ment de­ve­nue étroi­te­ment adap­ta­tive, elle est aus­si sen­ti­men­tale, par­ti­ci­pant d'un nou­vel air du temps où le res­sen­ti tend à sup­plan­ter la rai­son po­li­tique, noyant tout dans l'in­dis­tinc­tion. Les fron­tières entre vie pu­blique et vie pri­vée s'es­tompent, l'émo­tion et les sen­ti­ments du pré­sident font écho à ceux d'une po­pu­la­tion à la sen­si­bi­li­té à fleur de peau. Les « sel­fies » se font de bonne grâce et cir­culent sur les ré­seaux so­ciaux comme au­tant de ma­ni­fes­ta­tions d'une proxi­mi­té af­fec­tive entre le couple pré­si­den­tiel et la po­pu­la­tion.

Des dif­fi­cul­tés de l'in­car­na­tion

Em­ma­nuel Ma­cron a beau af­fi­cher une vo­lon­té de res­tau­rer la fonc­tion pré­si­den­tielle, par rap­port à ses deux pré­dé­ces­seurs, il n'y par­vient pas, os­cil­lant sans cesse entre le mo­narque ré­pu­bli­cain, le ma­na­ger mo­ti­vé et « hy­per­com­pé­tent », l'in­di­vi­du sen­ti­men­tal et bran­ché... Cette dif­fi­cul­té n'est pas une simple af­faire de psy­cho­lo­gie in­di­vi­duelle. Elle est le fruit d'une évo­lu­tion qui s'est ac­cé­lé­rée de­puis trente ans. Les nou­velles gé­né­ra­tions ont été édu­quées et for­mées dans un ter­reau so­cié­tal qui n'a plus grand-chose à voir avec les cadres cultu­rels et idéo­lo­giques des an­ciennes gé­né­ra­tions. L'in­for­ma­tion en conti­nu, in­ter­net et les ré­seaux so­ciaux ont ac­cen­tué le phé­no­mène en mul­ti­pliant les sol­li­ci­ta­tions, en in­ci­tant à la ré­ac­ti­vi­té, en mé­lan­geant les genres et en ra­bat­tant tout le monde sur le même plan. Le rap­port à la po­li­tique, à la culture et aux ins­ti­tu­tions a chan­gé, et contrai­re­ment aux rhé­teurs de la mo­der­ni­té et du jeu­nisme, ce chan­ge­ment ne me pa­raît pas né­ces­sai­re­ment sy­no­nyme de pro­grès. Le style Ma­cron érode l'au­to­ri­té de l'état et dé­sta­bi­lise un peu plus une so­cié­té mise à mal par l'adap­ta­tion à une mon­dia­li­sa­tion qu'on vou­drait heu­reuse et une Union eu­ro­péenne mal en point. Les ha­bits ba­rio­lés du pré­sident re­flètent un « nou­veau monde » mor­ce­lé et l'on voit mal com­ment l'ac­ti­visme et la po­li­tique de la fuite en avant pour­raient uni­fier et ras­su­rer le pays. Em­ma­nuel Ma­cron peut s'ap­puyer sur une par­tie des nou­velles gé­né­ra­tions, pour qui le pas­sé est rin­gard, mais les jeux de la sé­duc­tion ne durent qu'un temps. Ceux qui s'y laissent prendre de­vraient gar­der en tête qu'« il n’y a pas loin du Ca­pi­tole à la roche Tar­péienne », des hon­neurs et du sen­ti­ment de toute-puis­sance à la vin­dicte pu­blique et à l'ou­bli. L'« af­faire Be­nal­la » en est un pre­mier exemple frap­pant. Reste à sa­voir si la pé­riode que nous vi­vons est un mo­ment cri­tique et pas­sa­ger de notre his­toire ou té­moigne d'un chan­ge­ment an­thro­po­lo­gique du­ra­ble­ment ins­tal­lé. Dans tous les cas, rien n'em­pêche d'exer­cer son es­prit cri­tique et de faire va­loir ce à quoi l'on tient dans notre hé­ri­tage po­li­tique et cultu­rel, loin de la fas­ci­na­tion pour les princes et les puis­sants d'un mo­ment. • Jean-pierre Le Goff est so­cio­logue et pré­sident du club Po­li­tique au­tre­ment. Der­nier ou­vrage pa­ru : La France d'hier : ré­cit d'un monde ado­les­cent, des an­nées 1950 à Mai 68, Stock, 2018.

Em­ma­nuel Ma­cron lors de la Fête de la mu­sique, dans la cour d'hon­neur de l'ély­sée, 21 juin 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.