Ma­thieu et Bat­tis­tel­la, les res­ca­pés du deuxième ro­man

Causeur - - Sommaire N°60 – Septembre 2018 - Jé­rôme Le­roy

Avec Leurs en­fants après eux et Ce que l'homme a cru voir, Ni­co­las Ma­thieu et Gau­tier Bat­tis­tel­la passent avec brio l'épreuve du deuxième ro­man, fa­tale à tant de jeunes es­poirs ou­bliés. Quand le pre­mier ra­conte les an­nées 1990 à tra­vers le des­tin d'une val­lée dés­in­dus­tria­li­sée de la Meuse, le se­cond pro­jette dans le fu­tur une tra­gé­die fa­mi­liale qui re­monte à l'in­va­sion al­le­mande de la Po­logne. Voyage au coeur du ma­laise fran­çais.

On se­ra re­con­nais­sant à Ni­co­las Ma­thieu et à Gau­tier Bat­tis­tel­la de se dis­tin­guer pour de mul­tiples rai­sons dans le raz de ma­rée ha­bi­tuel de la ren­trée lit­té­raire, et pas seule­ment par un ta­lent tour à tour im­pres­sion­nant et in­solent. La pre­mière rai­son est qu'avec Leurs en­fants après eux et Ce que l’homme a cru voir, les deux écri­vains ont écrit leur deuxième ro­man. Ce­la n'a l'air de rien, mais pu­blier un deuxième ro­man frise l'ano­ma­lie sta­tis­tique. Par exemple, pour cette ren­trée lit­té­raire 2018, il est pré­vu 94 pre­miers ro­mans sur 567, ce qui est d'ailleurs un

re­cord. La ques­tion est : com­bien sur ces 94 au­teurs en écri­ront un deuxième, juste un deuxième ? En fait, ex­trê­me­ment peu. Les ci­me­tières de la lit­té­ra­ture consi­dé­rée comme une ac­ti­vi­té sai­son­nière sont rem­plis de pri­mo-ro­man­ciers qui le sont res­tés pour l'éter­ni­té.

Il y a en ef­fet une ma­lé­dic­tion du deuxième ro­man. Elle est connue de tous les édi­teurs. Pour­quoi est-ce si dif­fi­cile, un deuxième ro­man ? Parce que l'au­teur, sou­vent, a tout mis dans le pre­mier. Il se re­trouve vi­dé et, comme le re­mar­quait jo­li­ment le re­gret­té Ber­nard Frank dans Solde, il a en quelque sorte ré­glé trop vite ses comptes : « On écrit sou­vent son pre­mier livre comme un tes­ta­ment, pour dire que quelque chose n’al­lait pas et que l’on n’était ce­pen­dant pas coupable. » Et Frank en par­lait en connais­sance de cause : il avait été sa­lué et par Sartre et par Mo­rand (un ex­ploit !) pour son pre­mier ro­man, Les Rats, en 1953, et était en­suite de­ve­nu un brillant chro­ni­queur, un dé­li­cieux cri­tique, mais en au­cun cas… un ro­man­cier. Il y a aus­si, par­fois, que l'au­teur d'un pre­mier ro­man a connu un tel suc­cès qu'il ne peut plus que dé­ce­voir ses édi­teurs ou même ses lec­teurs avec la suite : l'exemple em­blé­ma­tique de­meure Pas­cale Roze, prix Gon­court 1996 pour Chas­seur Zé­ro, qui a en­suite pu­blié dans une in­dif­fé­rence presque gé­né­rale.

Ma­thieu et Bat­tis­te­la res­tent fi­dèles à un ter­roir : le leur.

Ni­co­las Ma­thieu et Gau­tier Bat­tis­tel­la ne connaissent pas cette pa­ra­ly­sie. Dans une sy­mé­trie de dates sur­pre­nante, ces deux jeunes qua­dras ont tous les deux mis quatre ans à écrire le deuxième, mais ils en sont ve­nus à bout. Et le suc­cès qu'ils avaient connu pour le pre­mier les a plu­tôt en­cou­ra­gés qu'écra­sés. Rap­pe­lons que Ni­co­las Ma­thieu a pu­blié en 2014, chez Actes Sud, Aux ani­maux la guerre, un ro­man noir qui a re­çu le « Gon­court » du po­lar avec le prix Mys­tère de la cri­tique, et qui vient d'être adap­té par Alain Tas­ma pour un feuille­ton en six épi­sodes pro­chai­ne­ment dif­fu­sé sur France 3. Quant à Gau­tier Bat­tis­tel­la, son Jeune homme pro­met­teur (Gras­set, 2014) avait lui aus­si re­çu deux (pe­tits) prix. L'au­teur, jour­na­liste au Guide Mi­che­lin, avait été sa­lué par une cri­tique una­nime, comme on dit, pour ce ro­man qui re­nou­ve­lait de ma­nière brillante, en sui­vant le vieux sché­ma du ré­cit ini­tia­tique, la mon­tée à Paris d'un Ras­ti­gnac ou plu­tôt d'un Ru­bem­pré ver­sion 2.0 qui al­lait pour­tant trou­ver, plu­tôt qu'une gloire éphé­mère, des ra­cines gé­néa­lo­giques in­at­ten­dues.

Leurs deux ro­mans tranchent éga­le­ment parce qu'ils re­fusent cou­ra­geu­se­ment de dan­ser avec les trois spectres qui hantent la lit­té­ra­ture fran­çaise contem­po­raine et qui offrent da­van­tage de chances de suc­cès. Deux de ces spectres sont dé­jà an­ciens : ce sont l'au­to­fic­tion et l'exo­fic­tion. L'au­to­fic­tion, le phi­lo­sophe Bruce Bé­gout1 en a don­né une dé­fi­ni­tion ad­mi­rable : « L’au­to­fic­tion, c’est comme mettre vite fait son maillot de bain sur la plage sans être pro­té­gé des re­gards par une ser­viette. On éprouve un sen­ti­ment mê­lé de gêne et d’ex­ci­ta­tion, et à la fin, on se prend les pieds dans l’en­tre­jambe et on se casse la gueule sur le sable. » L'exo­fic­tion, qui pré­tend s'op­po­ser à l'au­to­fic­tion, consiste pour sa part à prendre la bio­gra­phie d'une per­sonne cé­lèbre et à la ro­man­cer, c'est-à-dire, pour pré­ci­ser les choses bru­ta­le­ment, à se ser­vir de no­tices Wi­ki­pé­dia et à les en­tre­lar­der de des­crip­tions conve­nues et de dia­logues plats afin de faire croire à un tra­vail ro­ma­nesque : an­cien of­fi­cier SS ou gym­naste rou­maine, ac­trice hol­ly­woo­dienne sui­ci­dée ou ré­sis­tant exem­plaire, l'au­teur d'exo­fic­tion ne prend pas trop de risques et trouve des mo­dèles suf­fi­sam­ment fé­dé­ra­teurs pour ne pas cho­quer la mé­na­gère de moins de 50 ans. Dans un cas comme dans l'autre, au­to­fic­tion ou exo­fic­tion, l'écri­vain la joue cein­ture et bre­telles : si on lui re­proche d'éta­ler des in­ti­mi­tés de per­sonnes réelles qui n'ont rien de­man­dé ou de mul­ti­plier les ap­proxi­ma­tions sur la vie de telle ou telle cé­lé­bri­té, la fic­tion lui sert d'as­su­rance tous risques : « Ah oui, mais c’est du ro­man, au bout du compte. »

Eh bien non, ce n'en est pas, du ro­man, pré­ci­sé­ment. Le tra­vail de mé­ta­bo­li­sa­tion de la réa­li­té, de ré­in­ter­pré­ta­tion du monde qui est au coeur de la lit­té­ra­ture, il faut al­ler voir du cô­té des Ni­co­las Ma­thieu et des Gau­tier Bat­tis­tel­la pour le trou­ver. Quand Ni­co­las Ma­thieu ra­conte une dé­cen­nie d'his­toire de France, les an­nées 1990 en l'oc­cur­rence, à tra­vers le des­tin d'une val­lée dés­in­dus­tria­li­sée de la Meuse, Gau­tier Bat­tis­tel­la choi­sit de re­lire le mythe de Caïn et Abel dans la ré­gion tou­lou­saine et dans un fu­tur proche, qui est le meilleur moyen, pour lui, de re­mettre en pers­pec­tive une tra­gé­die fa­mi­liale trou­vant ses ori­gines dans l'in­va­sion al­le­mande de la Po­logne en 1939.

On re­mar­que­ra d'ailleurs que l'un comme l'autre res­tent fi­dèles à un ter­roir : le leur. Le pre­mier, qui vit à Nan­cy, et le se­cond, qui est né à Tou­louse, ont choi­si de dé­rou­ler leurs his­toires l'un en Lor­raine, l'autre dans le Su­douest. At­ten­tion, nous ne sommes pas sou­dain de­ve­nus des pé­tai­nistes lit­té­raires, par­ti­san d'une lit­té­ra­ture en­ra­ci­née fa­çon Bar­rès, c'est juste que nous tou­chons là, après l'au­to­fic­tion et l'exo­fic­tion, au troi­sième spectre de cette ren­trée lit­té­raire : l'« amé­ri­ca­no­ma­nie ». L'amé­ri­ca­no­ma­nie consiste à si­tuer l'his­toire aux États-unis, même si on n'y a ja­mais mis les pieds ou juste pour un voyage sco­laire. Cet at­lan­tisme lit­té­raire pour­rait avoir quelque chose d'étrange à l'époque de Trump, il est pour­tant par­ti­cu­liè­re­ment ré­pan­du. Un se­rial killer est plus im­pres­sion­nant à Boston qu'à Ro­mo­ran­tin et le pro­lo al­coo­lique, consan­guin et ra­ciste, est moins gê­nant dans le Ken­tu­cky que dans le Pas-de-ca­lais. On évi­te­ra ain­si de frois­ser les sus­cep­ti­bi­li­tés, de dire des choses déso­bli­geantes, d'être le mes­sa­ger qui ap­porte la mau­vaise nou­velle alors que c'est le but de tous les écri­vains, quitte à y lais­ser des plumes dans ces po­lé­miques dont la Ré­pu­blique des Lettres a le se­cret. →

Un qui ne re­nâcle pas devant ce genre d'obs­tacle, c'est Ni­co­las Ma­thieu. Leurs en­fants après eux, c'est plus de 400 pages po­ly­pho­niques, cho­rales, pour re­tra­cer à tra­vers quatre dates – 1992, 1994, 1996, 1998 – le des­tin d'une bonne ving­taine de per­son­nages dans la val­lée d'heillange. La val­lée d'heillange, au­tre­fois, fut un fleu­ron de la si­dé­rur­gie. Dans les an­nées 1990, ses édiles rêvent de trans­for­mer les an­ciens hauts­four­neaux en parc d'at­trac­tions, de re­con­ver­tir toute cette mé­moire en­com­brante en une éco­no­mie du loi­sir. Dans ce que l'on n'ap­pe­lait pas en­core la France pé­ri­phé­rique, Ni­co­las Ma­thieu montre sans ja­mais être dé­mons­tra­tif, com­ment les élé­ments du dé­sastre se mettent en place.

Pour ce­la, il re­trouve la pos­ture que l'on croyait ou­bliée du nar­ra­teur om­ni­scient. Il maî­trise im­pec­ca­ble­ment sa créa­tion, il nous la fait vi­si­ter dans les moindres re­coins : le vieux centre-ville et ses mai­sons de maître aban­don­nées par les pa­trons et les in­gé­nieurs d'au­tre­fois, les zones pa­villon­naires où toute une classe so­ciale tente de se battre sur la fron­tière qui sé­pare les vies mo­destes des vies fran­che­ment dé­clas­sées, les ci­tés où une im­mi­gra­tion mê­lée à des pe­tits Blancs tient les murs en dea­lant, le lac et ses plages où l'été la jeu­nesse donne l'illu­sion de se mé­lan­ger, mais re­tour­ne­ra après de brèves étreintes sou­vent in­sa­tis­fai­santes vers son as­si­gna­tion d'ori­gine, sans même s'en rendre compte. Et puis l'usine, té­moin muet de ce nau­frage au ra­len­ti, de cette mu­ta­tion ir­ré­ver­sible : « Le corps in­sa­tiable de l’usine avait du­ré tant qu’il avait pu, à la croi­sée des che­mins, ali­men­tés par des routes et des fa­tigues, nour­ris par tout un ré­seau de conduites qui, une fois dé­po­sées et ven­dues au poids, avaient lais­sé dans la ville de cruelles sai­gnées. Ces trouées fan­to­ma­tiques ra­vi­vaient les mé­moires comme les bal­lasts man­gés d’herbe, les ré­clames qui pâ­lis­saient sur les murs, les pan­neaux in­di­ca­teurs, grê­lés de plombs. »

Dans cette France qui compte en­core en francs, qui n'a pas de té­lé­phones por­tables, qui va cher­cher des VHS dans les vi­déo­clubs, où l'on re­garde les pre­miers clips sur M6, Ni­co­las Ma­thieu suit plus par­ti­cu­liè­re­ment le par­cours de trois ado­les­cents. Ils ont 14 ans en 1992. C'est l'an­née ou Nir­va­na chante Smells Like Teen Spi­rit, un titre « presque en­core neuf, qui ve­nait d’une ville amé­ri­caine et rouillée ».

Il y a An­tho­ny, il a de l'ac­né, un oeil à la pau­pière re­fer­mée. C'est le fils d'un an­cien si­dé­rur­giste qui a réus­si à se re­con­ver­tir en créant une pe­tite en­tre­prise de jar­di­nage. Il y a Sté­pha­nie, la bour­geoise un peu ronde dont le père a des am­bi­tions po­li­tiques et qui s'en­dort sur le Grand Meaulnes en man­geant des Ba­lis­to. Et puis il y a Ha­cine, le re­beu d'ori­gine ma­ro­caine qui vit seul avec son père. Il est le der­nier d'une fra­trie re­par­tie au bled avec la mère.

Ils vont se ren­con­trer dans une fête don­née dans la mai­son d'un no­table. Pa­rents ab­sents, drogue à tous les étages, un peu de sexe pru­dent dans la pis­cine – le si­da est en pleine forme –, beau­coup de mu­sique. Pen­dant les dix ans ou presque qui vont suivre, ils ne se­ront pas amis, mais alors pas du tout : An­tho­ny se­ra déses­pé­ré­ment amou­reux de Steph et Ha­cine se­ra son en­ne­mi ir­ré­duc­tible à cause d'une his­toire de mo­to.

Au­tour de ces trois ado­les­cents, la maes­tria de Ni­co­las Ma­thieu fait gra­vi­ter des per­son­nages se­con­daires à l'épais­seur rare. Le por­trait du père d'an­tho­ny ou de sa mère, la ma­nière dont ils luttent contre des pul­sions de vio­lence pour l'un et un iné­luc­table vieillis­se­ment pour l'autre sont vé­ri­ta­ble­ment poi­gnants. C'est à tra­vers cette hu­ma­ni­té fra­gile, loin de tout ma­ni­chéisme, que Ni­co­las Ma­thieu va rendre compte sans théo­ri­ser d'une réa­li­té nou­velle : la panne dé­fi­ni­tive de l'as­cen­seur so­cial, la mon­tée du FN, le sen­ti­ment tou­jours plus grand d'aban­don d'un peuple pour­tant pé­tri de com­mon de­cen­cy, mal­gré ses abus de Ri­card et de bière les soirs de grand match.

Si in­fluence il y a chez Ni­co­las Ma­thieu, elle n'est pas à cher­cher, mal­gré quelques ap­pa­rences, chez les ré­cents mé­de­cins lé­gistes de la so­cié­té fran­çaise comme Houel­le­becq, mais da­van­tage chez les vieux maîtres du na­tu­ra­lisme, du cô­té de Zo­la et Mau­pas­sant. Comme eux, il ne ré­pugne pas aux grandes scènes qui prouvent une vraie maî­trise nar­ra­tive : l'en­ter­re­ment d'un an­cien de l'usine ou un bal du 14-Juillet. Et tou­jours comme Zo­la ou Mau­pas­sant, de ma­nière as­sez sombre fi­na­le­ment, Ni­co­las Ma­thieu constate la toute-puis­sance des dé­ter­mi­nismes so­ciaux et l'im­pos­si­bi­li­té d'y échap­per.

Si dé­ter­mi­nisme il y a chez Gau­tier Bat­tis­tel­la, il se­rait plu­tôt à re­cher­cher du cô­té des fa­ta­li­tés an­tiques, celles qui frappent les fa­milles et font s'ef­fon­drer les ci­tés par des ca­prices du des­tin. Ce­la n'em­pêche pas, chez lui, un évident plai­sir de ra­con­ter, avec une ma­nière de dé­sin­vol­ture qui em­porte le lec­teur, une lé­gè­re­té jusque dans l'épou­vante.

On com­mence par une lettre d'adieu adres­sée à un gar­çon par un autre, sans qu'on ne sache rien des deux, puis sans tran­si­tion, on passe à la vie de Gre­gor Rei­jik, pe­tit me­nui­sier po­lo­nais né en 1921 qui fuit les na­zis, pour ar­ri­ver après une er­rance dan­ge­reuse et épui­sante dans la ville de Car­maux où il es­père re­trou­ver un cou­sin mi­neur. Hé­las, ce­lui-ci vient de mou­rir. Qu'im­porte, Gre­gor de­vient un spé­cia­liste du boi­sage des ga­le­ries de mine. Sous l'oc­cu­pa­tion, Gre­gor mène une ré­sis­tance fé­roce et, à la Li­bé­ra­tion, il veut ou­blier la pa­trie de Jau­rès. Il se ma­rie avec An­ge­li­na, une Ita­lienne, et part s'ins­tal­ler à Ver­feil, à proxi­mi­té de Tou­louse. Là, dans cette com­mune ar­ché­ty­pale de la Haute-ga­ronne, avec son goût pour le rug­by et la chasse à la pa­lombe, il semble en­fin trou­ver la paix et donne nais­sance à un fils en 1950.

Sans tran­si­tion, car dans ce ro­man ra­pide, Bat­tis­tel­la

tour­noie et étour­dit par ses chan­ge­ments d'époques et de point de vue d'une page à l'autre, sans pré­ve­nir ou presque, on saute une gé­né­ra­tion pour se trou­ver en pré­sence du pe­tit-fils de Gre­gor, Si­mon Rei­jik. Il vit dans une France très lé­gè­re­ment an­ti­ci­pée où l'état d'ur­gence est de­ve­nu la norme, où d'autres at­ten­tats ont eu lieu au Louvre et à Notre-dame. Si­mon est un homme étrange, dis­cret, sans his­toire. Et pour cause, il ef­face celle des autres en gom­mant les mau­vaises ré­pu­ta­tions nu­mé­riques. Il fait pas­ser vingt ans de la vie d'un homme à la trappe ou au contraire le charge de tous les pé­chés du monde par quelques ma­ni­pu­la­tions choi­sies. Il prouve par l'ab­surde qu'au­jourd'hui, seul le vir­tuel, par un paradoxe ef­froyable, de­vient la ga­ran­tie de la vé­ri­té, la preuve d'une exis­tence. Il a pour com­pagne une en­sei­gnante en zone dif­fi­cile, il gagne beau­coup d'ar­gent, mais a pour seul vice les ci­gares cu­bains. On peut pen­ser, néan­moins, qu'il n'est pas très heu­reux puis­qu'il uti­lise en ca­chette toute la gamme exis­tante des som­ni­fères, des an­xio­ly­tiques et des an­ti­dé­pres­seurs.

Ce­la ne l'em­pêche pas de pra­ti­quer un hu­mour ra­va­geur, comme lors­qu'il est obli­gé de se char­ger de l'en­ter­re­ment d'un ami peintre, à Ver­feil : « Sui­vaient les mo­dèles et ta­rifs de tombe, stan­dard ou sur me­sure (de 2 000 à 15 000 eu­ros), aux­quels il conve­nait d’ajou­rer les gra­vures. La feuille d’or, une op­tion choi­sie dans 90 % des cas pour sa ré­sis­tance aux in­tem­pé­ries, coû­tait 15 eu­ros la lettre. Les pauvres pré­fé­re­ront le haï­ku aux vers hu­go­liens. » Mais ce­la n'ar­rête pas non plus l'al­té­ra­tion du temps, de la réa­li­té et de la mé­moire de Si­mon, obli­gé de se confron­ter à l'his­toire de son frère ca­det, Ben­ja­min, mort pré­ma­tu­ré­ment. Ce­la fait de Bat­tis­tel­la un éton­nant ro­man­cier de la fu­sion entre le pré­sent, le pas­sé et l'ave­nir, comme si le Temps était une sub­stance dont la plas­ti­ci­té per­met­tait tous les voyages, à mi-che­min entre Proust et Phi­lip K. Dick.

Ain­si, main­te­nant que Gau­tier Bat­tis­tel­la et Ni­co­las Ma­thieu ont trans­for­mé l'es­sai du pre­mier ro­man, cha­cun à sa ma­nière, nous te­nons avec eux deux écri­vains de la mé­moire vive, ce qui n'est pas si fré­quent dans le pay­sage lit­té­raire d'au­jourd'hui. •

1. Bruce Bé­gout qui pu­blie d'ailleurs chez Fayard un ro­man sur le­quel nous re­vien­drons, Le Sau­ve­tage.

Ni­co­las Ma­thieu.

Gau­tier Bat­tis­tel­la, Ce que l'homme a cru voir, Gras­set, 2018.

Ni­co­las Ma­thieu, Leurs en­fants après eux, Actes Sud, 2018.

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