BRONZEZ AB­SURDE!

Un été mar­qué pour moi, entre Côte d'azur et Ju­ra, par le ci­né­ma non­sen­sique. Eh ben, y a pas à dire : une heure treize au poste avec Du­pieux, c'est quand même moins long qu'une heure trente-neuf à la Par­ty de Blake Ed­wards – mais plus que les cin­quante-c

Causeur - - Le Moi De Basile - Par Ba­sile de Koch

PAR­TY FINE CHEZ TÉLÉRAMA Mer­cre­di 18 juillet

Re­prise de La Par­ty (1968). Par quelle ma­gie ce re­dou­table na­nar conti­nue-t-il de faire l'una­ni­mi­té au­près des ci­né­philes cin­quante ans après ? Mys­tère et boule puante.

Le pauvre Pe­ter Sel­lers, pas­sé au ci­rage, sur­joue ici un Gas­ton La­gaffe in­dien qui dé­clenche des ca­tas­trophes en chaîne dans un cock­tail mon­dain. Du ja­mais-vu (… de­puis les Trois Stooges), et en même temps tel­le­ment six­ties !

« Un chef-d’oeuvre cultis­sime », se pâment Les In­rocks. « Ab­surde, géo­mé­trique, im­pla­cable comme la fa­ta­li­té en marche… », dé­crypte dans Télérama un Pierre Mu­rat ex­ta­tique – qu'on a connu plus sé­vère avec les pi­gno­lades.

Mais ici rien à voir, nous fait-il sa­voir : c'est un film en­ga­gé ! Au-de­là des bonnes blagues, il dé­nonce « le vide exis­ten­tiel […] de la so­cié­té du pa­raître ». Pu­tain, j'ap­pelle L'AFP ou je fais un tweet ?

Dans ce « chef-d’oeuvre », donc, la forme ne le cède en rien au fond : « Une ava­lanche de gags, rien que des gags : un vrai ma­ni­feste sur­réa­liste ! » (Par­don, l'ami

Pier­rot, mais dans le vrai-vrai Ma­ni­feste du sur­réa­lisme, je n'ai pas trou­vé la queue d'un gag. D'ailleurs, il était si­gné An­dré Breton.)

N'em­pêche, in­siste l'au­teur, elles sont ru­de­ment drôles, les blagues de Blake Ed­wards ! Et de ci­ter, à l'ap­pui de sa thèse, quelques mo­ments par­ti­cu­liè­re­ment sa­vou­reux à son goût :

Quand, par exemple, sou­ve­nez-vous, Pe­ter Sel­lers perd son mo­cas­sin – qu'il fi­ni­ra par re­trou­ver, au terme de cent pé­ri­pé­ties co­casses… sur un pla­teau de pe­tits fours ! Ha­ha !

Et puis, vous sa­vez, ce sou­per fin où le mal­adroit, en ten­tant d'at­ta­quer sa caille rô­tie, l'en­voie tout droit dans la chou­croute d'une star­lette dé­co­lo­rée ! Hi­hi !

C'est donc ça, l'idée de l'ab­surde que se font ceux qui n'en ont au­cune idée ? Et le pire, c'est qu'ils ai­me­ront aus­si, dans le même genre, la der­nière fo­lie de Quen­tin Du­pieux ! (Cf. plus bas) Mais com­ment peut-on ran­ger ain­si dans le même ti­roir un vul­gaire tor­chon et une si belle toile ? Un peu de sé­rieux, Messieurs !

MR. OIZO AU POSTE ! Mer­cre­di 8 août

Vu en fa­mille Au poste ! de Quen­tin Du­pieux, star­ring un Poel­voorde dont la fo­lie na­tu­relle s'in­tègre à mer­veille dans l'uni­vers du réa­li­sa­teur (par ailleurs mu­si­cien sous le pseu­do de Mr. Oizo). De­puis Non­film (2001), ir­ra­con­table comme son titre l'in­dique, c'est son pre­mier opus made in France, après un exil nord-amé­ri­cain long, mais fé­cond (dix ans, six films). Du­rant cette pé­riode, j'ai par­ti­cu­liè­re­ment ap­pré­cié Rub­ber (les aven­tures de Ro­bert, pneu tueur en sé­rie) et Réa­li­té (un riche pro­duc­teur, Jo­na­than Lam­bert, ac­cepte de fi­nan­cer le pre­mier film d'hor­reur d'alain

Cha­bat, à une seule condi­tion : qu'il trouve dans les qua­rante-huit heures « le meilleur cri de l’his­toire du ci­né­ma »). Mais re­ve­nons à notre nou­veau mou­ton (à cinq pattes). « Le pitch fait un peu pi­tié », dit mo­des­te­ment Du­pieux. Il n'en est rien, nous l'al­lons mon­trer tout à l'heure ! Ce huis clos, moins sar­trien qu'al­fred-jar­ryen, ra­conte l'in­ter­ro­ga­toire d'un qui­dam in­jus­te­ment soup­çon­né d'un, puis deux meurtres, qui en fait ne sont que des ac­ci­dents, mais hé­las per­sonne ne veut le croire, mais heu­reu­se­ment ce n'était que du théâtre – mais du coup ça re­prend le len­de­main… Un nu­mé­ro de pres­ti­di­gi­ta­tion fon­dé sur un hu­mour ab­surde comme j'aime, noir et lé­ger, lu­naire et réa­liste à la fois. Outre-at­lan­tique, c'est même ça qui a fi­ni par man­quer à notre drôle d'oizo, du fait de la bar­rière lin­guis­tique : le plai­sir de ci­se­ler des dia­logues sur me­sure pour cha­cun de ses per­son­nages – fê­lés peut-être, mais fran­çais d'abord ! Et puis, bien sûr, cette bande de oufs est aus­si « un échan­tillon d’hu­ma­ni­té », comme di­rait un cri­tique sé­rieux. Du­pieux a l'art de dé­cli­ner l'ab­surde au pre­mier de­gré jus­qu'au bout de sa lo­gique, là où le non­sense se confond d'une ma­nière presque in­quié­tante avec la réa­li­té. L'ai-je bien dé­fen­du ? Si oui, dé­pê­chez-vous… Le temps que ces lignes vous par­viennent, le film risque de ne plus se don­ner qu'au Lu­cer­naire le lun­di à 11 heures. Et « en ré­gions », je ne peux rien pro­mettre.

LE PEIGNE D'EPHRAÏM Ven­dre­di 24 août

En­fin un do­cu­men­taire sur Ephraïm Ki­shon ! Dif­fu­sé à 22 h 45 sur Arte, certes, mais y a pas non plus écrit Kev Adams… Quant à Fe­renc Hoff­man, né en 1924 dans une fa­mille juive de Bu­da­pest, il n'est de­ve­nu Ephraïm Ki­shon qu'au terme d'une de­mi-dou­zaine de chan­ge­ments de noms, gé­né­ra­le­ment im­po­sés par les cir­cons­tances. L'am­bi­tion du jeune homme n'était pas mince : « Être écri­vain et dire la vé­ri­té. » Il y est par­ve­nu, et par la voie royale à mes yeux : l'hu­mour. Il faut dire qu'il avait ma­ni­fes­té des dis­po­si­tions pré­coces. À 20 ans, à peine éva­dé des camps, il ré­dige Mein Kamm (« Mon peigne »), pa­ro­die du best-sel­ler d'adolf Hit­ler où il sub­sti­tue juste les chauves aux juifs. Ré­si­lience cy­rul­ni­kienne ? Pas seule­ment. Toute sa vie et par­tout où elle l'en­traî­ne­ra, de Bu­da­pest à Is­raël en pas­sant par les per­sé­cu­tions na­zies, la vie de jour­na­liste sa­ti­rique sous Sta­line et autres pe­tits plai­sirs, Ki­shon pro­mè­ne­ra le même re­gard dis­tan­cié, iro­nique – mais gé­né­ra­le­ment plus tendre que la réa­li­té qu'il dé­crit. Treize ans après sa mort, 40 mil­lions d'exem­plaires de ses livres, tra­duits en 32 langues, se sont écou­lés à tra­vers le monde – no­tam­ment en Al­le­magne, ce que l'au­teur trouve « sa­vou­reux » – mais guère en France… Moi-même d'ailleurs, non ger­ma­no­phone par mon père (il trou­vait le grec an­cien plus ci­vi­li­sé que le boche), je n'ai connu de lui, tar­di­ve­ment, que les quelques livres tra­duits en fran­çais et en­core dis­po­nibles. Ce­la dit, Ki­shon ne fut pas seule­ment écri­vain, comme il y avait as­pi­ré, mais aus­si jour­na­liste, chro­ni­queur et ci­néaste. Son pre­mier film, Sal­lah Sha­ba­ti (nom­mé aux Os­cars en 1964), ra­conte la chao­tique in­té­gra­tion dans l'is­raël mo­derne d'un im­mi­grant sé­fa­rade va­gue­ment ca­ri­ca­tu­ral – père de fa­mille nom­breuse, anal­pha­bète et rou­blard. Mais mon pré­fé­ré, c'est Der Blau­mil­ch­ka­nal (1969). L'ar­gu­ment : un fou échap­pé d'un asile dé­fonce au mar­teau-pi­queur en plein jour Al­len­by Street, une des ar­tères prin­ci­pales de Tel-aviv. Tout le monde le laisse faire, pen­sant qu'il a re­çu des ordres… jus­qu'à ce que les ca­na­li­sa­tions jaillissent en ca­naux, inon­dant les rues de la ville. Heu­reu­se­ment, le maire sau­ra re­prendre en main la si­tua­tion ; il inau­gure per­son­nel­le­ment le ca­nal Al­len­by, non sans van­ter dans son al­lo­cu­tion les mé­rites de la « Ve­nise moyen-orien­tale ». Com­ment vou­lez-vous que j'ajoute une chute après ça ? •

Pe­ter Sel­lers et Clau­dine Lon­get dans La Par­ty, de Blake Ed­wards (1968).

Be­noît Poel­voorde et Gré­goire Lu­dig dans Au Poste !, Quen­tin Du­pieux (2018).

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