ONG, le biz­ness du coeur

Les di­zaines de mil­liers de de­man­deurs d'asile ac­cueillis sur notre ter­ri­toire n'ali­mentent pas seule­ment la bonne conscience sans-fron­tié­riste des nom­breuses as­so­cia­tions qui les ac­cueillent. Très pri­sé par le Me­def et par les syn­di­cats, le mi­grant est d

Causeur - - Sommaire - Er­wan Sez­nec

Près de 78 000 de­mandes d’asile en­re­gis­trées en 2016, 100 412 exac­te­ment en 2017. Ces deux der­nières an­nées, les flux de mi­grants à des­ti­na­tion de notre pays ont été in­tenses. Af­ghans, Gui­néens ou Sou­da­nais, cer­tains fi­nissent par cam­per dans les es­paces pu­blics, ac­cré­di­tant l’idée que les ca­pa­ci­tés d’ac­cueil sa­turent et que les struc­tures de prise en charge, mon­tées à la va-vite, sont sur le point de cra­quer. À quelle autre conclu­sion de bon sens ar­ri­ver, en voyant les tentes s’ali­gner sous les voies du mé­tro aé­rien, au nord-est de Pa­ris, mais aus­si square Da­viais, à Nantes, ou au parc Saint-john-perse de Reims ?

ins­tal­ler des de­man­deurs d’asile. L’état dé­dom­mage les bailleurs so­ciaux à hau­teur d’un loyer or­di­naire. C’est ain­si que des com­munes ru­rales comme Au­bus­son (Creuse) ou Saint-gel­ven (Côtes-d’ar­mor), où la de­mande or­di­naire de lo­ge­ments so­ciaux était faible, se sont trou­vées hôtes de mi­grants.

Ce­la si­gni­fie que les « ré­qui­si­tions ci­toyennes » de bâ­ti­ments pu­blics pour les de­man­deurs d’asile, à l’image de celles opé­rées par le col­lec­tif Agir mi­grants à Villeur­banne de­puis 2017, ré­pondent ra­re­ment à une né­ces­si­té vi­tale. Un des bâ­ti­ments oc­cu­pés en dé­cembre 2017 par Agir mi­grants a d’ailleurs dû être éva­cué au bout de deux mois, à la suite d’un dé­part d’in­cen­die ! Les mi­grants ont été pris en charge par la pré­fec­ture. Le col­lec­tif, quant à lui, a conti­nué ses ac­tions, qui s’ins­crivent ex­pli­ci­te­ment dans un pro­jet de contes­ta­tion po­li­tique plus large. Iro­nie du sort, l’as­so­cia­tion an­ti­ca­pi­ta­liste rho­da­nienne se re­trouve à tra­vailler aux cô­tés de ces fi­nan­ciers qu’elle abo­mine (voir en­ca­dré).

Une ré­ac­ti­vi­té exem­plaire

Le lo­ge­ment ne suf­fit pas. Il faut aus­si des moyens pour orien­ter les de­man­deurs d’asile et as­su­rer l’in­ten­dance des foyers d’hé­ber­ge­ment. Là en­core, la ré­ponse pu­blique a été re­mar­quable. Le mi­nis­tère des Fi­nances a pu­blié en an­nexe du pro­jet de loi de fi­nances 2018, dans ce qu’on ap­pelle les « jaunes bud­gé­taires », la liste des as­so­cia­tions sub­ven­tion­nées en 2016. Pour l’ac­cueil des mi­grants et des ré­fu­giés, les 25 prin­ci­pales sub­ven­tions (sa­chant qu’il y en a eu des cen­taines) to­ta­lisent 160 mil­lions d’eu­ros. Le to­tal dé­passe les 200 mil­lions, soit 2 500 eu­ros mi­ni­mum at­tri­bués au sec­teur as­so­cia­tif pour chaque de­man­deur d’asile, puis­qu’ils étaient 78 000 en 2016. Il s’agit là des sub­ven­tions ex­pli­ci­te­ment dé­diées à la prise en charge des ar­ri­vants. Elles viennent s’ajou­ter aux aides d’état, ver­sées de ma­nière rou­ti­nière à des ac­teurs ins­tal­lés, comme France Terre d’asile ou la Croix­rouge. Poids lourd du so­cio­cul­tu­rel lo­cal, l’as­so­cia­tion La vie ac­tive, qui pre­nait en charge le camp de Ca­lais, a re­çu à ce titre 12,5 mil­lions d’eu­ros pour la seule an­née 2016. Ces sommes re­pré­sentent une pe­tite frac­tion seule­ment de l’ef­fort pu­blic. Il fau­drait y ajou­ter les aides des col­lec­ti­vi­tés, ain­si que les ef­forts des ser­vices pu­blics et la prise en charge mé­di­cale. Dans un re­le­vé d’ob­ser­va­tions pro­vi­soires, la Cour des comptes es­ti­mait que la po­li­tique d’asile avait coû­té en 2013 en­vi­ron 2 mil­liards d’eu­ros, pour 67 000 de­man­deurs. Ces der­niers, en re­tour, contri­bue­ront aus­si à la ri­chesse na­tio­nale par leur tra­vail, dé­cla­ré ou non.

Ce­pen­dant, l’ar­gent ver­sé au sec­teur as­so­cia­tif a une consé­quence sou­vent pas­sée sous si­lence. Vis-à-vis des mi­grants, les as­so­cia­tions ne sont pas des ob­ser­va­teurs dés­in­té­res­sés. Quand leurs res­pon­sables sont in­ter­ro­gés sur l’op­por­tu­ni­té de ré­duire ou non le rythme des ar­ri­vées, leurs ré­ponses re­flètent leurs convic­tions éthiques, mais aus­si leurs in­té­rêts. Un ré­fu­gié égale une aide. Dix à quinze ré­fu­giés pris en charge en CADA égalent un em­ploi. C’est le ra­tio of­fi­ciel.

Le ré­fu­gié, mo­teur de la crois­sance as­so­cia­tive

Le sec­teur sa­ni­taire et so­cial est souple, car il s’ap­puie beau­coup sur des as­so­cia­tions. Le centre de ré­flexion Re­cherches et so­li­da­ri­tés éva­luait leur ef­fec­tif cu­mu­lé à un mil­lion d’em­plois en 2013. Le chiffre va­rie fré­quem­ment, car les as­so­cia­tions du sa­ni­taire et so­cial re­crutent ou li­cen­cient, en fonc­tion des sub­ven­tions ver­sées. En ce mo­ment, pour celles qui s’oc­cupent de mi­grants, les af­faires tournent bien. On peut même dire que les ré­fu­giés sont ar­ri­vés à point, juste après le coup dur de la fin des contrats ai­dés. En 2008, la Ci­made comp­tait 125 sa­la­riés. Ils n’étaient plus que 92 en 2014. Le chiffre re­monte à 114 l’an der­nier. « Pour l’an­née 2017, les comptes de la Ci­made sont bons, au-de­là de nos pré­vi­sions, se ré­jouit le tré­so­rier dans le rap­port an­nuel. Les res­sources de l’as­so­cia­tion se sont éle­vées à 9 887 000 eu­ros, en pro­gres­sion par rap­port à 2016 (+ 115 000 eu­ros). Le ré­sul­tat d’ex­ploi­ta­tion est net­te­ment po­si­tif (+ 338 000 eu­ros) alors qu’il était né­ga­tif en 2016 (- 54 000 eu­ros). » Les dons des par­ti­cu­liers ont pro­gres­sé, tout comme les sub­ven­tions pu­bliques, qui re­pré­sentent la moi­tié des res­sources.

L’im­pact po­si­tif de la crise des mi­grants est en­core plus net à France terre d’asile. L’as­so­cia­tion comp­tait 859 sa­la­riés fin 2017, contre 560 sa­la­riés au 31 dé­cembre 2013, soit 53 % d’ef­fec­tifs en plus en quatre ans. S’agis­sant d’une PME, on par­le­rait de crois­sance spec­ta­cu­laire. Sans le moindre cy­nisme dé­ce­lable, les pu­bli­ca­tions de France terre d’asile versent d’ailleurs dans le vo­lapük cor­po­rate : « La Di­rec­tion de l’ur­gence a ac­quis une réelle ex­per­tise dans la mise en oeuvre des pres­ta­tions » et pro­pose « l’intégralité des pres­ta­tions conte­nues dans le ré­fé­ren­tiel du mar­ché », quand il s’agit de ré­pondre à un ap­pel d’offres pour la ges­tion d’un CADA. L’as­so­cia­tion en gé­rait 34 mi-2018. Ni France terre d’asile ni la Ci­made ne peuvent être taxées d’op­por­tu­nisme. La pre­mière existe de­puis 1971. La se­conde a été créée en 1940 pour ve­nir en aide aux éva­cués d’al­sace-lor­raine. Elles prennent des ré­fu­giés en charge de­puis des dé­cen­nies, le plus sou­vent dans la dis­cré­tion. La crise des mi­grants n’en est pas moins une au­baine pour elles, comme pour d’autres.

Les mi­grants au se­cours de l'agence na­tio­nale pour la for­ma­tion des adultes

Cas plus équi­voque, l’agence na­tio­nale pour la for­ma­tion des adultes. Plus gros or­ga­nisme de for­ma­tion de France, L’AFPA est un bron­to­saure ad­mi­nis­tra­tif, dont les lour­deurs ont été dé­non­cées par la Cour des comptes (2014, 2017), puis par l’ins­pec­tion gé­né­rale des af­faires so­ciales (IGAS) dé­but 2018. Ces six der­nières an­nées, elle a ac­cu­mu­lé 725 mil­lions de dé­fi­cit. Ses ré­sul­tats se dé­té­riorent « de ma­nière conti­nue », prin­ci­pa­le­ment par « manque de com­pé­ti­ti­vi­té » face au pri­vé, se­lon L’IGAS. Les ef­fec­tifs ont fon­du (11 000 sa­la­riés en 2008, 7 800 au­jourd’hui), mais res­tent en­core trop im­por­tants. Dans ce contexte, les mi­grants sont pro­vi­den­tiels. →

Le bon sens est par­fois trom­peur. Contrai­re­ment aux ap­pa­rences, le sys­tème d’ac­cueil n’est pas sur le point de s’ef­fon­drer. Bien au contraire, il s’est adap­té à la si­tua­tion avec une ra­pi­di­té et une vi­gueur éton­nante. Centres d’ac­cueil pour de­man­deurs d’asile (CADA, 40 420 places au 1er mars), hé­ber­ge­ments d’ur­gence pour de­man­deurs d’asile (HUDA, 20 000 places), centres d’ac­cueil et d’orien­ta­tion (CAO, 8 000 places), centres pro­vi­soires d’hé­ber­ge­ment (CPH, 4 000 places), sans comp­ter les centres d’hé­ber­ge­ment et de ré­in­ser­tion so­ciale, les centres dé­par­te­men­taux pour mi­neurs iso­lés, etc. Au to­tal, le dis­po­si­tif pu­blic compte 90 000 places, aux­quelles s’ajoutent les foyers pri­vés d’em­maüs, de l’ar­mée du sa­lut, etc. D’énormes dif­fi­cul­tés se posent ponc­tuel­le­ment pour faire coïn­ci­der l’offre et la de­mande, mais il n’y a pas de pé­nu­rie de lits au sens strict. Et s’il y en avait, le parc so­cial pour­rait la pal­lier. Il comp­tait plus de 150 000 lo­ge­ments vides au 31 dé­cembre 2017, dont 80 000 lo­ge­ments en va­cance « struc­tu­relle », c’est-à-dire in­oc­cu­pés de­puis plus de trois mois. Dans le cadre du « plan mi­grants » adop­té en Con­seil des mi­nistres en juin 2015, il est pos­sible d’y

Ils vont adou­cir la pente des com­pres­sions de per­son­nel. Après une ex­pé­ri­men­ta­tion sur 200 su­jets de la jungle de Ca­lais, L’AFPA a dé­ployé en 2017 une « offre glo­bale dé­diée aux ré­fu­giés », dans le cadre du pro­gramme HOPE (Hé­ber­ge­ment, orien­ta­tion, par­cours vers l’em­ploi), ava­li­sé par les mi­nis­tères de l’in­té­rieur et du Tra­vail. L’idée est de ren­for­cer l’em­ploya­bi­li­té de cen­taines de ré­fu­giés. Pen­dant trois mois, les in­té­res­sés ap­prennent le fran­çais, puis ils se forment à un mé­tier dans une branche en « ten­sion », ma­noeuvre dans le bâ­ti­ment, ma­nu­ten­tion­naire en en­tre­pôt ou opé­ra­teur sur chaîne d’abat­tage. Des postes sou­vent cor­rec­te­ment payés, mais in­grats, épui­sants et dan­ge­reux, à tel point que Pôle em­ploi peine à les pour­voir. L’af­flux d’im­mi­grés ne fe­ra que re­tar­der, une fois en­core, l’amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail, avec le con­cours in­té­res­sé de L’AFPA. Ce ne sont pas les ré­fu­giés qui ont be­soin d’elle, c’est elle qui a un be­soin vi­tal de mis­sions.

Com­ment être contre l’ac­cueil sans pas­ser pour ré­ac­tion­naire ? Entre les so­pra­nos de l’in­di­gna­tion mo­rale et les basses puis­santes de l’in­té­rêt bien com­pris, le grand choeur de l’ou­ver­ture des fron­tières se moque des tous­so­te­ments dans la salle. Cet été, le Grou­pe­ment na­tio­nal des in­dé­pen­dants de l’hô­tel­le­rie-res­tau­ra­tion (GNI) a ap­pe­lé à as­sou­plir les condi­tions d’em­ploi des de­man­deurs d’asile. Pro­ba­ble­ment té­ta­ni­sé par l’idée d’un pro­cès en xé­no­pho­bie, pas un seul syn­di­cat ne s’est le­vé pour rap­pe­ler l’évi­dence : si les ca­fés-res­tau­rants manquent de bras, c’est parce qu’ils payent mal et pro­posent des ho­raires dé­men­tiels.

Les syn­di­cats té­ta­ni­sés

Con­tac­tée, la CGT hô­tels ca­fés res­tau­rants ad­met que « Cau­seur sou­lève un su­jet d’ac­tua­li­té im­por­tant », mais ajoute im­mé­dia­te­ment qu’elle « ne di­ra rien ». Même si­lence du cô­té de VI­SA, une as­so­cia­tion in­ter­syn­di­cale re­grou­pant la FSU, la CGT, la CFDT, le Syn­di­cat de la ma­gis­tra­ture, etc. Cen­sée tra­vailler sur la si­tua­tion des tra­vailleurs sans pa­piers, elle ne ré­pond pas à une ques­tion simple po­sée par mail : le re­cours à l’im­mi­gra­tion ne fait-il pas d’abord le jeu des em­ployeurs ? Ba­nal dans les an­nées 1970, ce su­jet de ré­flexion est dé­sor­mais ban­ni dans la sphère syn­di­cale. La CGT (dont la page web sur l’im­mi­gra­tion n’a pas été ac­tua­li­sée de­puis 2008...) se borne à dire que les tra­vailleurs étran­gers doivent être trai­tés comme les na­tio­naux, es­qui­vant l’as­pect em­bar­ras­sant du dos­sier : faut-il les faire ve­nir ou non ?

Même pié­ti­ne­ment de­vant l’obs­tacle chez les po­li­tiques. « Lorsque vous êtes de gauche et que vous te­nez sur l’im­mi­gra­tion le même dis­cours que le pa­tro­nat, il y a quand même un pro­blème... Ce que nous di­sons n’a rien de nou­veau. C’est une ana­lyse pu­re­ment mar­xiste : le ca­pi­tal se consti­tue une ar­mée de ré­serve. » Pour avoir te­nu ces pro­pos à L’obs, en août, Djordje Kuz­ma­no­vic, conseiller de Jean-luc Mé­len­chon, a été pu­bli­que­ment désa­voué par son pa­tron, dé­but sep­tembre. La « pré­pa­ra­tion du re­tour des ré­fu­giés » et « per­mettre à cha­cun de vivre chez soi » fi­gurent pour­tant en toutes lettres dans le li­vret-mi­gra­tion du pro­gramme « L’ave­nir en com­mun - Mé­len­chon 2017 ». Le texte évoque aus­si « une dé­lo­ca­li­sa­tion sur place qui touche des sec­teurs à fort be­soin de main-d’oeuvre – tels que le BTP, l’hô­tel­le­rie­res­tau­ra­tion, les ser­vices à la per­sonne –, et qui af­fai­blit l’en­semble des sa­la­riés ».

En com­pa­rai­son, comme dans les an­nées 1960, la po­si­tion du pa­tro­nat a le mé­rite de la clar­té. Il est pour l’im­mi­gra­tion. La plate-forme as­so­cia­tive Ac­tions em­plois ré­fu­giés veut ai­der les mi­grants à s’in­sé­rer sur le mar­ché du tra­vail. Elle est sou­te­nue par la Ville de Pa­ris, France terre d’asile, Adec­co et... le Me­def. Aux uns, la gran­deur mo­rale ; aux autres, la main-d’oeuvre. Et à la so­cié­té, les in­évi­tables dif­fi­cul­tés d’in­té­gra­tion. •

Des mi­grants par­ti­cipent au pro­gramme « Hé­ber­ge­ment, orien­ta­tion, par­cours vers l'em­ploi » (HOPE) à l'agence na­tio­nale pour la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle des adultes (AFPA), Meaux, 30 mai 2017.

Centre d'hé­ber­ge­ment d'ur­gence pour mi­grants (CHUM), éta­bli dans le mo­nas­tère des Orantes à Bon­nelles (Yve­lines), 28 août 2018.

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