Gri­gny : les mil­liards per­dus de la Ré­pu­blique

Mi­née par la pau­vre­té, l'in­sé­cu­ri­té, le tra­fic de drogue et le com­mu­nau­ta­risme, la ville de Gri­gny, dans l'es­sonne, est un sym­bole du ma­laise des ban­lieues. Pour­tant, de­puis plus de trente ans, elle est sous abon­dante per­fu­sion de l'état. Pla­cée sous tute

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 - Er­wan Sez­nec

C'était il y a un peu plus d’un an, le 16 oc­tobre 2017. En conclu­sion des États gé­né­raux de la po­li­tique de la ville, un col­lec­tif d’élus de ban­lieue lan­çait un vi­brant ap­pel à la so­li­da­ri­té na­tio­nale, au nom des quar­tiers en déshé­rence, ou­bliés par la Ré­pu­blique. Ils le fai­saient de­puis l’une des com­munes les plus dé­fa­vo­ri­sées de France, Gri­gny. Si­tuée dans l’es­sonne, à 23 km au sud de Pa­ris, cette ville de 28 000 ha­bi­tants comp­tait, en 2015, 45 % d’ha­bi­tants en des­sous du seuil de pau­vre­té, se­lon l’in­see. Dans la plu­part des écoles pri­maires et ma­ter­nelles, les élèves « al­lo­phones » (qui ne parlent pas fran­çais) re­pré­sentent entre la moi­tié et les deux tiers des ef­fec­tifs. Les Gri­gnois des an­nées 1950 ne re­con­naî­traient pas leur vil­lage. Il a été bou­le­ver­sé par deux im­menses en­sembles de lo­ge­ments col­lec­tifs construits à la fin des an­nées 1960 : la Grande Borne (3 775 lo­ge­ments so­ciaux à l’ori­gine, un peu moins au­jourd’hui) et Gri­gny 2, gi­gan­tesque co­pro­prié­té pri­vée de 5 000 lo­ge­ments, au­jourd’hui lour­de­ment en­det­tée. Sur le site Ville-ideale.fr, les avis lais­sés par les in­ter­nautes valent à Gri­gny une note de 3,13/10, as­sor­tie d’ap­pré­cia­tions dé­sas­treuses. « Ville in­sa­lubre, in­va­sion de rats, sur­tout cô­té gare Gri­gny-centre. Ven­deurs en tout genre, dea­lers de drogue, al­coo­liques, des dé­chets par­tout. Pas de com­merce, le par­king Ca­si­no est une casse-au­to. Im­pôts lo­caux exor­bi­tants », com­mente Ex­gri­nois91, le 6 oc­tobre 2018. Dans un avis lais­sé en mai 2018, l’in­ter­naute Adieu91350 re­lève un seul point po­si­tif : « Le RER D, en­fin quand il fonc­tionne bien, et c’est très, très rare. » En ar­ri­vant un ma­tin en­so­leillé, pré­ci­sé­ment par le RER D, la pre­mière im­pres­sion n’est pour­tant pas si mau­vaise. L’ar­chi­tec­ture des im­menses barres de Gri­gny 2 est très da­tée, fa­çon Trente Glo­rieuses, mais elles sont po­sées sur un co­teau boi­sé qui do­mine le lac de Vi­ry-châ­tillon. La gare est propre et mo­derne. Elle a été en­tiè­re­ment ré­no­vée en 2004. Quant à la Grande Borne, elle dé­çoit en bien, comme disent les Suisses. L’ar­chi­tecte Émile Aillaud avait des­si­né des ser­pen­tins de plu­sieurs cen­taines de mètres de lon­gueur, mais comp­tant seule­ment deux à quatre étages. Ils ont été par­tiel­le­ment dé­truits et ré­no­vés. Il en reste des en­sembles de taille rai­son­nable, en­tou­rés d’es­paces verts. Gri­gny res­pire. Éco­no­mi­que­ment, ce n’est pas le dé­sert. La com­mune abrite une grande usine Co­ca-co­la. Et, sur­tout, elle est proche du pôle lo­gis­tique d’or­ly, du gé­no­pôle d’évry et du pôle de re­cherche de Mas­sy-sa­clay, qui créent des cen­taines d’em­plois chaque an­née – et tous ne sont pas hy­per­qua­li­fiés, loin de là. Quant à la dé­lin­quance et aux tra­fi­quants de drogue, ils sont in­vi­sibles, du moins sous le so­leil. Quand la nuit tombe, tou­te­fois, l’am­biance change. Con­tac­té, Claude Ca­rillo, dé­lé­gué du syn­di­cat Al­liance Po­lice na­tio­nale, avait pré­ve­nu : « Un re­por­tage à Gri­gny 2 et la Grande Borne ? Al­lez-y le ma­tin. – Je n’ai pas de ca­mé­ra, juste un sty­lo, je suis dis­cret. – Vous se­rez tout de suite re­pé­ré comme n’étant pas du quar­tier, croyez-moi. Votre seule pré­sence risque d’éner­ver les dea­lers. » Se­lon Syl­vie Gi­bert, le conseil n’a rien de pa­ra­noïaque. Élue d’op­po­si­tion (Udi-mo­dem) au conseil mu­ni­ci­pal, éga­le­ment élue dé­par­te­men­tale, elle vit à Gri­gny 2 et tra­vaille à Pa­ris. « Cette ville est un crève-coeur. Sur le pa­pier, elle est idéale. Di­rec­te­ment re­liée à la gare de Lyon, pleine d’es­paces verts, avec du fon­cier dis­po­nible... » Et des ap­par­te­ments pas chers. Entre le 12e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris et Gri­gny-centre (40 mn de RER), les prix de l’im­mo­bi­lier sont di­vi­sés par huit. Un grand T4 à Gri­gny 2 vaut moins de 100 000 eu­ros, contre 800 000 eu­ros près de Bas­tille. Si les ache­teurs ne se bous­culent pas, c’est parce que la crise du lo­ge­ment, en ré­gion pa­ri­sienne, est aus­si une crise de la sé­cu­ri­té et du cadre de vie. « Quand je rentre le soir, le par­vis de la gare RER est en­va­hi de mar­chands à la sau­vette, dé­plore Syl­vie Gi­bert. Le par­king du su­per­mar­ché, juste en face, a long­temps été oc­cu­pé par des dea­lers et des pros­ti­tuées. Ça va mieux en ce mo­ment, mais Gri­gny traîne une image très dé­gra­dée, à juste titre. » Le su­per­mar­ché en ques­tion est vide. En sep­tembre 2016, las­sé par les vols en bande or­ga­ni­sée et la vio­lence, le groupe Ca­si­no est par­ti. Ne reste plus qu’une poi­gnée de com­merces eth­niques, oc­cu­pant un tiers à peine →

de la ga­le­rie mar­chande. La destruction de l’en­semble est en­vi­sa­gée. « Ce n’est pas si grave ! re­la­ti­vise Phi­lippe Sa­tur­nin, gar­dien d’im­meubles à la Grande Borne. Le Le­clerc de Vi­ry-châ­tillon est tout proche. Hon­nê­te­ment, en ce mo­ment, ça va plu­tôt bien, à Gri­gny. » Phi­lippe Sa­tur­nin a rai­son. La si­tua­tion a été pire.

La ter­rible an­née 2016

2016 a été une an­née très dif­fi­cile. Un évé­ne­ment, en par­ti­cu­lier, a mar­qué les es­prits. À cette époque, du tra­fic de drogue et quelques agres­sions d’au­to­mo­bi­listes sont si­gna­lés au car­re­four du Four­nil, où se croisent la D445 et une rue me­nant à la Grande Borne. Une ca­mé­ra de sur­veillance est ins­tal­lée. Elle est at­ta­quée à la voi­ture-bé­lier en sep­tembre. Le 8 oc­tobre, vers 15 h, deux voi­tures de po­lice sont sta­tion­nées à cet en­droit sen­sible. Elles sont prises d’as­saut par un groupe d’une di­zaine d’in­di­vi­dus ca­gou­lés, ar­més de barres de fer et de cock­tails Mo­lo­tov. Un des vé­hi­cules prend feu. Une po­li­cière et un auxi­liaire de sé­cu­ri­té sont gra­ve­ment brû­lés. À stric­te­ment par­ler, l’at­taque se pro­duit sur le ter­ri­toire de la com­mune de Vi­ry-châ­tillon, mais la bande vient de Gri­gny. La ré­ac­tion des au­to­ri­tés est vi­gou­reuse. Les CRS sont dé­ployés à la Grande Borne, qu’un hé­li­co­ptère va sur­veiller pen­dant des mois, jour et nuit. Des cen­taines de per­sonnes sont in­ter­pel­lées, plu­sieurs ki­los de co­caïne et une tren­taine d’armes sont sai­sis (dont deux fu­sils d’as­saut). Treize sus­pects ont été dé­fé­rés aux as­sises, cet été, pour l’at­taque pro­pre­ment dite. Ils sont en at­tente de ju­ge­ment. En juillet de cette même an­née 2016, le Pre­mier mi­nistre Ma­nuel Valls (élu de l’es­sonne) re­çoit un rap­port conjoint des ins­pec­tions gé­né­rales de l’ad­mi­nis­tra­tion, de l’édu­ca­tion na­tio­nale, des Af­faires so­ciales et de la po­lice na­tio­nale, dres­sant le bi­lan des « po­li­tiques pu­bliques mises en oeuvre à Gri­gny ». Sans sur­prise, le rap­port re­lève que « c’est sur­tout la ré­so­lu­tion des pro­blèmes de sé­cu­ri­té qui ap­pa­raît pour tous comme l’une des condi­tions né­ces­saires au re­dres­se­ment. L’om­ni­pré­sence de la dé­lin­quance lo­cale, qui im­pose son “couvre-feu” à l’heure où com­mencent les tra­fics de stu­pé­fiants et ra­len­tit les tra­vaux de ré­no­va­tion des quar­tiers, consti­tue une contrainte in­sup­por­table. » Ce rap­port existe en deux ver­sions. Celle qui a été com­mu­ni­quée au pu­blic est édul­co­rée. Se­lon un haut fonc­tion­naire qui a pris connais­sance de la ver­sion non ex­pur­gée, l’ex­pres­sion « couvre-feu » est à prendre au pied de la lettre. En 2016, à Gri­gny, le tra­fic de drogue at­teint un stade se­mi-of­fi­ciel. La mai­rie, les écoles et les bailleurs savent que, pas­sée une cer­taine heure, des pans en­tiers de la com­mune ne sont plus ac­ces­sibles au ci­toyen lamb­da. Tous s’en ac­com­modent. Des ré­seaux de tra­fi­quants de­mandent plu­sieurs di­zaines de mil­liers d’eu­ros à des dea­lers pour l’oc­cu­pa­tion de quelques halls d’im­meubles, dé­diés à la re­vente. Il s’agit d’une sorte de droit au bail in­for­mel, en échange d’une ga­ran­tie de bon cli­mat des af­faires. L’éco­no­mie pa­ral­lèle amorce une struc­tu­ra­tion.

Une ville sous as­sis­tance de­puis 1982

Le rap­port de 2016 contient une autre in­for­ma­tion qui laisse son­geur. À Gri­gny, écrivent les rap­por­teurs, « l’état a mo­bi­li­sé les ou­tils de la po­li­tique de la ville et ceux de la ré­no­va­tion ur­baine, pour un mon­tant to­tal de plu­sieurs cen­taines de mil­lions d’eu­ros ». Se­lon les élus de ban­lieue qui ont lan­cé l’ap­pel d’oc­tobre 2017 (de­puis Gri­gny), ce­la ne suf­fit pas. Ils de­man­daient, et de­mandent en­core, le « dou­ble­ment du bud­get de la po­li­tique de la ville » pour le por­ter à un mil­liard d’eu­ros an­nuels, la créa­tion d’un « fonds d’ur­gence im­mé­diat de 100 mil­lions pour 100 quar­tiers », ou en­core la « sus­pen­sion im­mé­diate de la ré­duc­tion des contrats ai­dés ». En un mot, ils ré­clament de l’ar­gent, en com­pen­sa­tion du « cu­mul de han­di­caps ex­tra­or­di­naires » dont souffrent leurs com­munes. Toute la ques­tion est de sa­voir à quoi ont ser­vi les sommes jus­qu’ici dé­pen­sées. En sep­tembre 2015, dé­jà, Phi­lippe Rio, maire de Gri­gny, dé­plo­rait dans Le Pa­ri­sien que sa com­mune soit « ou­bliée » par l’état. Le dis­cours est ro­dé, mais il est faux. En réa­li­té, Gri­gny est sans doute l’une des villes les plus ai­dées de France, de­puis fort long­temps. Dès 1982, la Grande Borne est clas­sée « îlot sen­sible ré­gio­nal » dans le cadre de la po­li­tique de dé­ve­lop­pe­ment so­cial des quar­tiers (DSQ). La ville re­çoit à ce titre des moyens sup­plé­men­taires en ma­tière d’in­ser­tion et d’édu­ca­tion, de 1983 à 1990. En 1995, elle bé­né­fi­cie de la créa­tion d’une zone franche ur­baine, avec des exo­né­ra­tions fis­cales à la clé pour les en­tre­prises. En 2000, Gri­gny est éli­gible aux aides des « grands pro­jets de ville ». Dans les six an­nées qui suivent, l’agence fon­cière et tech­nique de la ré­gion pa­ri­sienne, l’état et le dé­par­te­ment in­ves­tissent près de 75 mil­lions d’eu­ros dans la créa­tion d’un col­lège, d’une mai­son de la pe­tite en­fance, d’une mai­son de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et dans de mul­tiples tra­vaux de ré­no­va­tion. Entre 2007 et 2019, le quar­tier de la Grande Borne bé­né­fi­cie d’un to­tal de 295 mil­lions de sub­ven­tions, ver­sées par l’agence na­tio­nale de la ré­no­va­tion ur­baine (An­ru), le dé­par­te­ment, la ré­gion, l’ag­glo­mé­ra­tion, etc. Gri­gny 2 pro­fite à la même époque de tra­vaux de ré­no­va­tion pour un to­tal de 95 mil­lions. Plus 9 mil­lions d’eu­ros de sub­ven­tions en 2016 pour un sys­tème de chauf­fage par géo­ther­mie, plus 800 000 eu­ros ac­cor­dés à la com­mune pour créer une po­lice mu­ni­ci­pale la même an­née et 120 000 eu­ros pour un centre cultu­rel. Et ce n’est pas fi­ni. L’éta­blis­se­ment pu­blic fon­cier d’île-de-france (EPFIF) pré­voit d’in­ves­tir au mi­ni­mum 300 mil­lions d’eu­ros à Gri­gny dans les pro­chaines an­nées, via une « opé­ra­tion de ré­no­va­tion des co­pro­prié­tés dé­gra­dées » (Or­cod), en ra­che­tant des lo­ge­ments à Gri­gny 2. Sans ou­blier la do­ta­tion glo­bale de fonc­tion­ne­ment et la do­ta­tion de so­li­da­ri­té ur­baine (130 mil­lions d’eu­ros en dix ans), ver­sées par l’état aux com­munes, au pro­ra­ta

de leur ri­chesse. En 2017, Gri­gny a per­çu au titre de ces deux do­ta­tions 537 eu­ros par ha­bi­tant, contre 198 en moyenne pour les villes de taille com­pa­rable. Au to­tal, la com­mune a bé­né­fi­cié ces vingt der­nières an­nées d’aides ou d’in­ves­tis­se­ments pu­blics avoi­si­nant 800 mil­lions d’eu­ros, soit quelque 29 000 eu­ros par ha­bi­tant. « Ou­bliée » n’est pas le qua­li­fi­ca­tif qui dé­crit le mieux sa si­tua­tion.

Une cer­taine non­cha­lance face à l'in­sé­cu­ri­té

L’es­sen­tiel de ces sommes a ser­vi à ré­no­ver le bâ­ti, sans en­rayer la spi­rale du dé­clin. L’or­ga­nisme de lo­ge­ment so­cial qui gé­rait la Grande Borne, l’opie­voy, a été dis­sous fin dé­cembre 2016. Il avait mé­diocre ré­pu­ta­tion (ges­tion ha­sar­deuse, len­teurs in­com­pré­hen­sibles, condam­na­tion à de la pri­son ferme pour cor­rup­tion d’un haut di­ri­geant en 2003...), mais ce­la n’ex­plique pas tout. Se­lon Syl­vie Gi­bert, « la ville a été trop pas­sive » face à la mon­tée du tra­fic de drogue. Elle n’est peut-être pas la seule. En 2012, l’an­tenne gri­gnoise du com­mis­sa­riat de po­lice de Ju­vi­sy a fer­mé ! Le contexte lo­cal est par­fois dé­con­cer­tant. « Un ad­joint au maire char­gé de la pré­ven­tion et de la sé­cu­ri­té dont les frères sont im­pli­qués dans des af­faires de drogue, c’est im­pen­sable, sauf à Gri­gny », constate Claude Ca­rillo. L’ad­joint en ques­tion, Saïd Laa­ti­riss, a ren­du sa dé­lé­ga­tion mi-oc­tobre, sans quit­ter le conseil mu­ni­ci­pal. Son in­té­gri­té n’a pas été mise en cause, mais sa si­tua­tion de­ve­nait ef­fec­ti­ve­ment com­pli­quée. En sep­tembre 2017, un de ses frères, Mus­ta­pha, est ar­rê­té en pos­ses­sion de 30 kg de can­na­bis. Un an plus tard, c’est au tour de son autre frère, Has­san, d’être in­ter­pel­lé dans une his­toire sor­dide de planque de drogue à la Grande Borne (voir ar­ticle « L’art, le vivre-en­semble, les dea­lers et le tueur »). Syn­dic bé­né­vole à Gri­gny 2, an­cien conseiller mu­ni­ci­pal, Da­niel Mour­geon dé­plore aus­si une cer­taine non­cha­lance des élus et de la pré­fec­ture face aux mar­chands de som­meil, de­ve­nus une ca­la­mi­té dans cer­tains sec­teurs de Gri­gny 2. Ils achètent de grands ap­par­te­ments et les louent à la pièce, voire au lit, sou­vent à des sans-pa­piers. « Nous avons si­gna­lé le pro­blème, ex­plique Da­niel Mour­geon. La pré­fec­ture nous a fait sa­voir qu’elle n’avait pas de texte sur les­quels s’ap­puyer, ce qui est faux. » La loi Alur de dé­cembre 2016 a ci­blé ex­pli­ci­te­ment les mar­chands de som­meil, mais elle ne com­blait pas un vide. Loi de 1850 sur l’ha­bi­tat in­sa­lubre, loi du 25 mars 2009 sur l’ha­bi­tat in­digne, dé­cret du 30 jan­vier 2002 sur le lo­ge­ment in­dé­cent... Les ou­tils ont tou­jours exis­té. En­core fal­lait-il les uti­li­ser. Autre mo­tif de sur­prise, la po­lice mu­ni­ci­pale. Ou plu­tôt, son spectre. En 2016, la ville de Gri­gny a re­çu de l’état une sub­ven­tion de 800 000 eu­ros pour re­cru­ter une équipe de cinq po­li­ciers mu­ni­ci­paux, cinq agents de sur­veillance de la voie pu­blique (ASVP) et deux ad­mi­nis­tra­tifs. L’an­née 2018 se ter­mine, les agents ne sont tou­jours pas re­cru­tés. La mai­rie nous ex­plique par écrit qu’elle ren­contre « de réelles dif­fi­cul­tés pour trou­ver ces pro­fes­sion­nels de la sé­cu­ri­té. Gri­gny n’est pas dans la prio­ri­té des can­di­dats qui n’ont que l’em­bar­ras du choix », de très nom­breuses villes fran­ci­liennes cher­chant des agents. « Le nombre de postes ou­verts est bien su­pé­rieur au nombre de can­di­dats et le mar­ché de l’em­ploi est très ten­du », ajoute la mai­rie, qui en­vi­sage de « faire ap­pel à un ca­bi­net de re­cru­te­ment », no­nobs­tant le taux de chô­mage lo­cal, deux fois su­pé­rieur à la moyenne na­tio­nale... Un po­li­cier mu­ni­ci­pal en poste dans une autre ville de la grande cou­ronne pa­ri­sienne avance une autre ex­pli­ca­tion : « Les po­li­ciers mu­ni­ci­paux se de­mandent jus­qu’où les élus de Gri­gny les sou­tien­draient en cas de pé­pins dans les ci­tés. » Il est sur­pre­nant que la mu­ni­ci­pa­li­té ne saute pas sur cette oc­ca­sion de re­cru­ter, alors que, de­puis des an­nées, la chambre ré­gio­nale des comptes lui de­mande de ré­duire ses ef­fec­tifs. Très lour­de­ment en­det­tée, Gri­gny est sous tu­telle de la pré­fec­ture de­puis 2003. Le plan de re­dres­se­ment plu­ri­an­nuel s’éter­nise. Dans un dé­li­bé­ré du 29 juin 2018, la chambre ré­gio­nale des comptes d’île-de-france rap­pelle qu’« au­cune ré­ponse du­rable à l’in­suf­fi­sance de sa ca­pa­ci­té d’au­to­fi­nan­ce­ment ne pour­ra être ap­por­tée sans que soit mise en vi­gueur une vé­ri­table maî­trise des dé­penses de per­son­nel ». En 2017, les charges an­nuelles de per­son­nel par ha­bi­tant se montent à 1 000 eu­ros à Gri­gny, contre 762 eu­ros →

pour les com­munes de taille com­pa­rable, soit 31 % de plus. La mu­ni­ci­pa­li­té ré­torque que « le poids bud­gé­taire de cer­taines po­li­tiques, en ma­tière d’édu­ca­tion par exemple, est sans com­mune me­sure à Gri­gny par rap­port à la moyenne des villes ». In­dé­niable. Près d’un tiers de la po­pu­la­tion a moins de 14 ans, contre 18 % en moyenne na­tio­nale. Ce­la si­gni­fie plus de charges et moins de re­cettes, les fi­nances lo­cales étant de sur­croît plom­bées par la pau­vre­té des mé­nages. Un tiers d’entre eux seule­ment est im­po­sable. Une so­lu­tion consis­te­rait à faire ve­nir des fa­milles plus ai­sées, en en­cou­ra­geant la construc­tion et l’ac­ces­sion à la pro­prié­té. Ce n’est pas la place qui manque. La den­si­té de Gri­gny (5 800 ha­bi­tants/km2) est com­pa­rable à celle de Bou­logne-sur-mer, lar­ge­ment in­fé­rieure à celle de Nan­cy ou de Gre­noble (7 000 et 8 000 hab/km2 en­vi­ron). En marge des grands en­sembles, il reste des sec­teurs pai­sibles. En 2009, un vaste pro­gramme de construc­tion « coeur de ville » a été lan­cé. Il avance très len­te­ment. La construc­tion de lo­ge­ments en gé­né­ral marque le pas, à Gri­gny. Sur les cinq der­nières an­nées (2013 à 2017), la ville a dé­li­vré seule­ment 133 per­mis de construire. Les com­munes li­mi­trophes ont été beau­coup plus dy­na­miques : 921 à Fleu­ry-mé­ro­gis, 691 à Vi­ry-châ­tillon, 321 à Ris-oran­gis. Manque de pro­mo­teurs ? Pas vrai­ment. Kauf­man et Broad s’est in­té­res­sé à Gri­gny, avant de je­ter l’éponge. Il est per­mis de se de­man­der si ce n’est pas la mai­rie, PCF de­puis la Li­bé­ra­tion, qui se mé­fie des pro­prié­taires, sus­cep­tibles de mal vo­ter. Elle ne se­rait pas la seule. Ville­ta­neuse, autre bas­tion PCF, en Seine-saint-de­nis, a au­to­ri­sé la construc­tion de 148 lo­ge­ments seule­ment en cinq ans. Maire en poste à Gri­gny, Phi­lippe Rio a été élu au pre­mier tour en 2014. Il sait comp­ter. Sur les listes élec­to­rales, 10 169 élec­teurs étaient ins­crits. L’abs­ten­tion a at­teint 51 %. Res­taient 4 968 vo­tants. La liste PCF a triom­phé avec 2 442 voix. Quelques lo­tis­se­ments suf­fi­raient à in­ver­ser le rap­port de force.

La fin d'une époque ?

Tout à fait dans la ligne de l’« Ap­pel de Gri­gny », le plan pour les ban­lieues de Jean-louis Bor­loo, « Vivre en­semble, vivre en grand », a re­çu un ac­cueil po­laire de la part du gou­ver­ne­ment en mai 2018. Sché­ma­ti­que­ment, il pro­po­sait de pour­suivre la po­li­tique de la ville en lui ac­cor­dant da­van­tage de moyens. Le cas de Gri­gny sug­gère que l’heure est peut-être ve­nue d’éva­luer l’ef­fi­ca­ci­té des me­sures mises en oeuvre avant de les re­fi­nan­cer. Un dea­ler reste un dea­ler, même au pied d’une tour fraî­che­ment ra­va­lée. À quoi sert un beau par­vis de gare, quand il est rem­pli de ven­deurs à la sau­vette et de toxi­co­manes, dès la nuit tom­bée ? Fi­gure obli­gée de la po­li­tique de la ville, la per­fu­sion d’art dans les ci­tés ap­pel­le­rait aus­si une éva­lua­tion (voir ar­ticle « L’art, le vivre en­semble... »). La bonne vo­lon­té du sec­teur as­so­cia­tif n’est pas en cause, ses ani­ma­teurs se conten­tant en gé­né­ral de sa­laires au plan­cher, mais quel est le bi­lan ? La ques­tion, en dé­fi­ni­tive, se pose pour toute la po­li­tique de la ville. Et elle se re­po­se­ra avec in­sis­tance dans les an­nées qui viennent. •

Phi­lippe Rio, maire (PCF) de Gri­gny de­puis 2012.

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