Le jour­nal de l'ou­vreuse

Plus que le cri­tique, le co­mé­dien, le mu­si­cien et le dan­seur, c'est l'ou­vreuse qui passe sa vie dans les salles de spec­tacle. Lais­sons donc sa pe­tite lampe éclai­rer notre lan­terne !

Causeur - - Sommaire N° 62 – Novembre 2018 -

On ne va pas fi­nir 2018 sans dire adieu à Leo­nard Bern­stein (1918-1990) – Lenny pour les in­times, au­tant dire tout le monde, ce qui le flat­tait au dé­but et l’hor­ri­pi­lait à la fin.

Bern­stein avait quatre mé­tiers : com­po­si­teur, chef d’or­chestre, pé­da­gogue et people. Com­po­si­teur, il fai­sait dé­jà quatre mé­tiers : four­nis­seur de bal­lets dès Fan­cy Free en 1944 ; maître du mu­si­cal et père en 1957 d’un mi­racle nom­mé West Side Sto­ry ; sym­pho­niste sé­rieux, et trous­seur d’opé­ras (la­bo­rieux, mais Can­dide, fias­co en 1956, se bo­ni­fie avec le temps).

Le pé­da­gogue avait quatre écoles : Har­vard et Tan­gle­wood où il fut élève puis prof de maes­tros (et maes­tras : Ma­rin Al­sop est un peu sa fille) ; ses propres livres qui sont des cours d’ini­tia­tion ; en­fin, ou plu­tôt d’abord, la té­lé­vi­sion qu’il a édu­quée pen­dant vingt ans (l’édi­teur Kul­tur pu­blie en DVD ses 53 Young People’s Con­certs, preuve en image que l’amé­rique des six­ties sa­vait ce que pou­vait être un ser­vice pu­blic de l’art. Et preuve que c’est fi­ni, là-bas comme ici).

Le people avait quatre étoiles : le couple Ken­ne­dy qui le dor­lo­tait ; Lau­ren Ba­call, voi­sine et confi­dente au Da­ko­ta Buil­ding, sur Cen­tral Park ; Her­bert von Ka­ra­jan, son an­ti-moi eu­ro­péen ; et le pu­blic avec le­quel il par­ta­geait joies et bles­sures jus­qu’à l’in­dé­cence. Anar do­ré, c’est pour lui que Tom Wolfe in­ven­ta la lo­cu­tion as­sas­sine « ra­di­cal chic ».

Le chef d’or­chestre avait 1 003 amours, de Mo­zart à Co­pland, mais quatre pas­sions : Ra­vel, Chos­ta­ko­vitch, Mah­ler et lui-même. Globe-trot­ter plus sou­vent à l’hô­tel qu’à la mai­son, il avait aus­si quatre ci­tés : New York, son coeur, son Phil­har­mo­nic ; Tel-aviv, terre pro­mise où les au­rores sont di­vines et les gar­çons jo­lis ; Vienne, « na­zi­land » à qui il ré­ap­prend Mah­ler, fier­té de sa vie ; et Pa­ris.

Pa­ris ! Ville « an­gé­lique » tel­le­ment plus fraîche que la dia­bo­lique Vienne. Pa­ris, ville du ciel : il loge place de la Con­corde, au Crillon, où vous pou­vez main­te­nant oc­cu­per la fa­meuse « Suite Bern­stein » avec ter­rasse, 25 000 eu­ros la nuit. Pa­ris, ville des plai­sirs, des amis Nou­reev, Na­dia Bou­lan­ger. Ville des or­chestres hyp­no­ti­sés qui ne se plaignent pas, comme à New York, de perdre leur dis­ci­pline.

Pa­ris, ville in­grate. L’évé­ne­ment du cen­te­naire au­ra eu lieu à Tou­lon où la co­mé­die mu­si­cale de 1951, Won­der­ful Town, a connu en jan­vier sa… créa­tion fran­çaise ! Ailleurs, une sym­pho­nie, une suite de danses, l’énorme Mass à Lille. Pa­ris ? Un bref Trouble in Ta­hi­ti à l’athé­née, re-mass à la Phil­har­mo­nie (bof), un mo­deste Can­dide mon­té de Mar­seille aux Champs-ély­sées le 17 oc­tobre – en ver­sion de concert. Et puis ? Pas un cycle sym­pho­nique digne du gé­nial chou­chou. Pas une Song­fest. Pas un nou­veau West Side Sto­ry – c’était pour­tant l’oc­case vu que le clef-en-main pour tou­ristes made in Broad­way on n’en peut plus. L’opé­ra na­tio­nal ? À part un bout de West Side, il y a dix ans, Bern­stein, connaît pas. Mi­sère !

L’an­ni­ver­saire se ter­mine, nous reste quoi ? Les disques. Mais alors là, c’est By­zance. Deutsche Gram­mo­phon a bour­ré deux cof­frets mi­ri­fiques : un pour le chef (121 CD, 36 DVD), un pour le com­po­si­teur (26 CD, 3 DVD). Des an­nées 1960, So­ny tire une « re­mas­te­red edi­tion » : cent ans, 100 CD. Ce­rise on ze cake, War­ner vient de pu­blier sept CD de stu­dios, ré­pé­ti­tions et con­certs pa­ri­siens avec l’or­chestre na­tio­nal de France (An Ame­ri­can in Pa­ris, entre Ra­vel 1975, mi­ro­bo­lant, et Rach­ma­ni­nov 1979). Res­tez chez vous : tout Lenny est là. •

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