UN CHAT DES RUES NOM­MÉ BOB LE RÉ­CIT D’UNE AMI­TIÉ HORS DU COM­MUN

Lorsque deux so­li­tudes se ren­contrent, une nou­velle vie peut com­men­cer.

Chats d'Amour - - LIVRES -

Ré­fu­gié dans la drogue de­puis l’ado­les­cence, James est un jeune en manque de re­pères. Lors d’une ré­mis­sion, il dé­cide sur un coup de tête de s’ins­tal­ler à Londres pour réa­li­ser son ul­time rêve : jouer dans un groupe. Hé­las, de groupe, il ne ren­contre que ce­lui des SDF :

James fait la manche dans la rue.

Ne vous êtes vous pas souvent de­man­dé quel genre de ba­tailles ont per­du les men­diants, SDF ou mar­gi­naux pour vivre à même les trot­toirs des villes? Jarnes Bo­wen est l’un d’eux. En l’an 2000, at­ti­ré par les stu­dios lon­do­niens, il quitte l’Aus­tra­lie pour mon­ter son groupe de rock en An­gle­terre. Hé­las, le suc­cès s’émousse vite et il se ré­sout à chan­ter dans la rue pour ga­gner de l’ar­gent. Alors qu’il est en­fer­mé dans la spi­rale de la drogue, une ren­contre ba­nale se ré­vèle être la­chance de sa vie. Un chat, vi­si­ble­ment ma­lade et per­du, est pros­tré en boule au bas de son immeuble. James consacre ses maigres éco­no­mies à le faire soi­gner. Une fois le trai­te­ment ter­mi­né, le chat ne veut plus quit­ter son bien­fai­teur et le suit sur des ki­lo­mètres. Peu ha­bi­tué aux dé­mons­tra­tions de ten­dresse, James l’ef­fraie, le me­nace mais l’ani­mal ne semble pas dé­ci­dé à re­prendre sa vie des rues... pas tout seul. Ca­lé contre l’épaule de Jarnes. le chat Bob l’ac­com­pa­gne­ra dé­sor­mais en centre-ville. Cette ren­contre est celle de deux êtres dont la sol­li­ci­tude mu­tuelle est la nou­velle rai­son de vivre. Pour la pre­mière fois, le tren­te­naire re­garde le monde avec les yeux de l’em­pa­thie. «Je n ‘avais ja­mais vrai­ment eu de res­pon­sa­bi­li­tés en­vers qui que ce soit dans ma vie. Il avait bien fal­lu que je prenne soin de moi, parce que je n ‘avais eu per­sonne d’autre pour le faire. Par consé­quent, ma vie était de­ve­nue très égole: tout tour­nait au­tour de ma sur­vie quo­ti­dienne. L ‘ar­ri­vée de Bob dans ma vie a tout chan­gé de fa­çon spec­ta­cu­laire.» De son cô­té, Bob at­tire en­fin le re­gard des di­zaines de pas­sants pres­sés, qui au­tre­fois ne re­mar­quaient même pas James jouant seul, au point de les pro­pul­ser stars sur Youiube et de ren­con­trer un édi­teur qui of­fri­ra à James l’op­por­tu­ni­té d’écrire leur his­toire. Dans Le Chat bot­té, Charles Per­rault dé­cri­vait un chat uti­li­sant la ruse pour of­frir le pou­voir, la for­tune et la main d’une prin­cesse à son maître mal-né et sans-le-sou. L’his­toire vraie de notre duo est la ver­sion mo­derne de ce conte qui ex­pli­quait comment de­ve­nir un prince en par­tant de rien. Le chat se­rait-il dé­fi­ni­ti­ve­ment l’ani­ma­lem­blème de la ré­si­lience ?

J’ai lu quelque part une ci­ta­tion cé­lèbre. Elle dit en sub­stance que tout le monde re­çoit une deuxième chance tous les jours de sa vie. Ces chances ne de­mandent qu’à ce qu’on les sai­sisse, mais en gé­né­ral on ne le fait pas.

J’ai pas­sé la plus grande par­tie de ma vie à don­ner rai­son à cette ci­ta­tion. Beau­coup d’op­por­tu­ni­tés se sont ou­vertes à moi, et tous les jours pen­dant cer­taines pé­riodes. Pen­dant très long­temps, je n’ai pas su en pro­fi­ter, mais là, au dé­but du prin­temps 2007, la roue a fi­na­le­ment com­men­cé à tour­ner. C’est à cette époque-là que j’ai sym­pa­thi­sé avec Bob. Et main­te­nant que j’y re­pense avec le re­cul, pour lui aus­si, ce­la de­vait consti­tuer une deuxième chance.

Je l’ai ren­con­tré par un jeu­di soir lu­gubre de mars. Londres n’avait pas en­core réus­si à se dé­faire de l’hi­ver et un froid mor­dant en­ve­lop­pait en­core les rues, sur­tout quand le vent souf­flait de­puis la Ta­mise. Ce soir-là, l’air était char­gé d’une pointe de ge­lée, et c’est pour ce­la que je suis re­tour­né à mon nouvel appartement du foyer d’hé­ber­ge­ment sur Tot­ten­ham, au nord de Londres, un peu plus tôt que d’ha­bi­tude, après avoir pas­sé la jour­née à jouer à Covent Gar­den.

Comme tou­jours, j’avais mon étui de gui­tare noir et mon sac à dos sur les épaules, mais pour une fois, j’étais éga­le­ment ac­com­pa­gné de ma meilleure amie, Belle. Nous étions sor­tis en­semble des an­nées plus tôt, mais dé­sor­mais nous n’étions plus que des co­pains. Nous nous ap­prê­tions à man­ger un cur­ry bon mar­ché à em­por­ter de­vant un film pro­je­té sur la pe­tite té­lé noir et blanc que j’avais réus­si à dé­ni­cher dans un ma­ga­sin de cha­ri­té au coin de ma rue.

Rien d’étonnant, l’as­cen­seur dans mon immeuble était en panne, alors nous nous sommes di­ri­gés vers la cage d’es­ca­lier, ré­si­gnés à grim­per jus­qu’au cin­quième étage.

Le néon dans le cou­loir avait grillé et une bonne par­tie du rez-de-chaus­sée était plon­gée dans le noir, mais en nous di­ri­geant vers les marches, je n’ai pas pu m’em­pê­cher d’aper­ce­voir deux yeux qui scin­tillaient dans l’obs­cu­ri­té. Et quand j’ai en­ten­du un pe­tit miau­le­ment plain­tif, j’ai com­pris de quoi il s’agis­sait.

En m’ap­pro­chant, et comme je m’ha­bi­tuais à la pé­nombre, j’ai vu un pe­tit chat roux, rou­lé en boule sur le paillas­son d’une des portes du rez-de-chaus­sée, dans le cou­loir qui par­tait du hall d’en­trée.

J’ai gran­di avec des chats. Ces pe­tites créa­tures ont tou­jours sus­ci­té mon af­fec­tion. En me bais­sant pour mieux le re­gar­der, j’ai consta­té que c’était un mâle.

Je ne l’avais ja­mais vu dans le coin au­pa­ra­vant, mais mal­gré le peu de lu­mière, j’ai tout de suite su qu’il était spé­cial, qu’il avait une per­son­na­li­té hors du com­mun. Il ne sem­blait pas du tout ner­veux. En fait, c’était même plu­tôt le contraire. Il était ha­bi­té d’une sorte de confiance tran­quille et inébranlable. Il avait l’air com­plè­te­ment à l’aise, ins­tal­lé là dans l’ombre, et à en croire sa fa­çon de m’ob­ser­ver avec ses yeux in­flexibles, cu­rieux et in­tel­li­gents, c’était moi qui em­pié­tais sur son ter­ri­toire. C’était comme s’il me de­man­dait : « Alors, t’es qui, toi, et qu’est-ce qui t’amène ici ? »

Je n’ai pas pu ré­sis­ter, je me suis pen­ché pour me pré­sen­ter.

— Sa­lut mon gars, je ne t’avais ja­mais vu ici avant. Tu ha­bites ici ?

Il s’est conten­té de conti­nuer à me dé­vi­sa­ger, avec la même ex­pres­sion stu­dieuse et dé­ga­gée, comme s’il m’éva­luait.

Je me suis mis à lui ca­res­ser le cou, au­tant pour le sa­luer que pour voir s’il avait un col­lier ou une autre forme d’iden­ti­fiant. Pas fa­cile de voir avec si peu de lu­mière, mais ce que j’ai sen­ti en le tou­chant m’a tout de suite fait pen­ser que c’était un chat er­rant. Londres n’en manque pas.

Le len­de­main ma­tin, un ven­dre­di, quand je suis des­cen­du, le matou roux était tou­jours là. On au­rait dit qu’il n’avait pas bou­gé de­puis les douze der­nières heures.

Une nou­velle fois, je me suis age­nouillé pour le ca­res­ser. Et là en­core, il était évident qu’il ap­pré­ciait. Il ron­ron­nait bruyam­ment, se ré­jouis­sant de l’at­ten­tion que je lui ac­cor­dais. Il ne pou­vait pas en­core se lais­ser al­ler à cent pour cent, mais il était clair qu’il me trou­vait digne de confiance.

Dans la lu­mière du jour, j’ai en­fin pu voir qu’il était très beau. Il avait un mi­nois vrai­ment frap­pant avec de ma­gni­fiques yeux verts per­çants, même si, à bien y re­gar­der, j’ai re­mar­qué, à cause des ci­ca­trices sur son visage et ses jambes, qu’il avait dû se battre ou qu’il avait eu un ac­ci­dent. Et comme je l’avais consta­té la veille, son pe­lage était très abî­mé, il était très fin et épars à cer­tains en­droits, avec au moins une dou­zaine de trous qui lais­saient voir la peau. Je m’in­quié­tais main­te­nant sin­cè­re­ment pour lui, mais je me suis ré­pé­té que m’oc­cu­per de moi re­pré­sen­tait dé­jà une tâche as­sez ar­due. Dé­chi­ré, je suis al­lé prendre le bus à Tot­ten­ham vers le centre de Londres et Covent Gar­den, où j’al­lais es­sayer en­core une fois de ga­gner quelques sous en jouant de la gui­tare.

Ce soir-là, quand je suis ren­tré, il était dé­jà tard, près de 10 heures. Je suis tout de suite al­lé vers le cou­loir où j’avais vu le pe­tit chat roux, mais au­cun signe de lui. J’ai éprou­vé une pointe de dé­cep­tion : j’avais com­men­cé à m’at­ta­cher. Mais sur­tout, je me suis sen­ti sou­la­gé. Je me suis dit que ses pro­prié­taires avaient dû le faire en­trer quand ils étaient ren­trés.

En des­cen­dant le len­de­main, mon coeur s’est ser­ré quand je l’ai re­vu dans la même po­si­tion. Il avait l’air en­core plus vul­né­rable et ébou­rif­fé que les autres jours. Il gre­lot­tait, af­fa­mé.

— Alors, t’es en­core là ? ai-je dit en le ca­res­sant. T’as pas l’air très en forme au­jourd’hui. Ça ne pou­vait plus du­rer. Alors j’ai frap­pé à la porte de l’appartement. Il fal­lait que j’agisse. Si c’était leur chat, ce n’était pas une fa­çon de le trai­ter. Il lui fal­lait à boire et à man­ger, et aus­si sû­re­ment des soins médicaux.

Un type m’a ou­vert. Mal ra­sé, en tee-shirt et pan­ta­lon de jog­ging, il était com­plè­te­ment en­dor­mi, même si c’était le mi­lieu de l’après-mi­di.

— Ex­cu­sez-moi de vous dé­ran­ger. Est-ce que c’est votre chat ? ai-je de­man­dé.

Il m’a je­té un re­gard in­tri­gué, comme s’il me pre­nait pour un fou.

— Quel chat ? s’est-il en­quis avant de bais­ser les yeux pour voir le matou lo­vé sur le paillas­son.

— Oh non, a-t-il ré­pon­du avec un haus­se­ment d’épaules dés­in­té­res­sé. Je le connais pas, moi, ce chat.

— Ça fait des jours qu’il est cou­ché ici, ai-je in­sis­té, n’ob­te­nant de sa part qu’un re­gard vide.

— Ah oui ? Il a dû sen­tir ma cui­sine ou quelque chose comme ça. Mais comme je vous l’ai dit, je le connais pas. Il a re­fer­mé la porte. Sur-le-champ, j’ai pris une dé­ci­sion. — D’ac­cord, mon gars, tu viens avec moi. J’ai sor­ti de mon sac la boîte de bis­cuits que je prends tou­jours avec moi pour dis­tri­buer aux chats et aux chiens qui s’ap­prochent de moi quand je joue.

Je l’ai agitée de­vant sa truffe et tout de suite, il s’est le­vé pour me suivre.

Il était clair qu’il ne mar­chait pas d’un pas as­su­ré, traî­nant une de ses pattes ar­rière de fa­çon mal­ai­sée, alors nous avons pris notre temps pour es­ca­la­der les cinq étages. Quelques mi­nutes plus tard, nous étions en­fin à l’abri chez moi.

Mon appartement était pour le moins dé­pouillé, ques­tion mo­bi­lier. À part la té­lé, l’équi­pe­ment se li­mi­tait à un ca­na­pé-lit d’oc­ca­sion, un ma­te­las dans le coin de la pe­tite chambre à cou­cher, et dans le coin cui­sine, un ré­fri­gé­ra­teur qui fonc­tion­nait à peine, un

mi­cro-onde, une bouilloire et un grille-pain. Pas de cui­si­nière. Si­non, mes livres, mes vi­déos et quelques ba­bioles.

J’ai un cô­té col­lec­tion­neur, je ra­masse toutes sortes de bri­coles dans la rue. À l’époque j’avais un ho­ro­da­teur bri­sé dans un coin, et dans un autre, un man­ne­quin cas­sé avec un cha­peau de cow-boy – un ami a un jour ap­pe­lé mon appartement, « Le ma­ga­sin d’an­ti­qui­tés » –, mais alors que le matou re­ni­flait un peu par­tout pour s’ac­cli­ma­ter à son nouvel en­vi­ron­ne­ment, ce qui l’a at­ti­ré le plus, c’est la cui­sine.

J’ai un cô­té col­lec­tion­neur, je ra­masse toutes sortes de bri­coles dans la rue. À l’époque j’avais un ho­ro­da­teur bri­sé dans un coin, et dans un autre, un man­ne­quin cas­sé avec un cha­peau de cow-boy – un ami a un jour ap­pe­lé mon appartement, « Le ma­ga­sin d’an­ti­qui­tés » –, mais alors que le matou re­ni­flait un peu par­tout pour s’ac­cli­ma­ter à son nouvel en­vi­ron­ne­ment, ce qui l’a at­ti­ré le plus, c’est la cui­sine.

Je lui ai sor­ti une bou­teille de lait du ré­fri­gé­ra­teur, ai ver­sé dans une sou­coupe quelques gouttes que j’ai mé­lan­gées avec de l’eau. Je sais que, con­trai­re­ment à ce qu’on pense, le lait peut être mau­vais pour les chats, parce qu’en fait, ils sont in­to­lé­rants au lac­tose. Il a tout lé­ché en une se­conde.

J’avais un peu de thon dans le ré­fri­gé­ra­teur. Je l’ai mé­lan­gé avec des bis­cuits concas­sés et je lui ai ser­vi le tout. En­core une fois, il a tout dé­vo­ré. « Pauvre bon­homme, il meurt de faim », me suis-je dit.

Après le froid et l’obs­cu­ri­té du cou­loir, mon appartement pou­vait pas­ser pour un pa­lace cinq étoiles aux yeux du matou. Il sem­blait ra­vi d’être ici et après avoir man­gé dans la cui­sine, il est par­ti vers le sa­lon et s’est blot­ti sur le plan­cher à cô­té du radiateur.

l’ob­ser­ver plus at­ten­ti­ve­ment, je n’avais plus de doute : sa patte était abî­mée. En l’exa­mi­nant, j’ai trou­vé un gros ab­cès au dos de sa patte ar­rière droite. La bles­sure avait la taille d’une grosse ca­nine, ce qui don­nait une idée de ce qui avait pu se pro­duire. Il avait dû se faire at­ta­quer par un chien qui s’était ac­cro­ché à lui alors qu’il es­sayait de se sauver. Plu­sieurs en­tailles mar­quaient éga­le­ment son visage, pas loin de l’oeil, son pe­lage et ses pattes.

J’ai sté­ri­li­sé les plaies du mieux que j’ai pu en le met­tant dans la bai­gnoire. J’ai tam­pon­né sa peau à l’aide d’un li­quide non al­coo­li­sé et sur les éra­flures, j’ai ap­pli­qué de la vaseline. Beau­coup de chats au­raient fait des ra­vages avec un trai­te­ment pa­reil, mais il est res­té plus sage qu’une sta­tue.

Il a pas­sé la plus grande par­tie du reste de la jour­née blot­tie à ce qui était dé­jà de­ve­nu sa place pré­fé­rée dans l’appartement, sous le radiateur. Mais il er­rait aus­si de temps en temps dans les dif­fé­rents re­coins, sau­tant ici et là et grat­tant tout ce qui pou­vait être grat­té. Après ne lui avoir prê­té que peu d’at­ten­tion au dé­but, il sem­blait dé­sor­mais beau­coup s’in­té­res­ser au man­ne­quin qui l’at­ti­rait comme un ai­mant. Je m’en fi­chais bien. Il pou­vait lui faire tout ce qu’il vou­lait.

Je sa­vais que les mâles sont très vifs et dé­bordent souvent d’éner­gie. Quand j’al­lais le ca­res­ser, il me sau­tait des­sus pour me tâ­ter avec ses cous­si­nets. À un mo­ment, il s’est tel­le­ment pris au jeu qu’il a failli me grif­fer.

— Eh mon gars, du calme ! ai-je dit en le sou­le­vant et en le po­sant à terre.

Les jeunes mâles pas châ­trés peuvent être très ani­més. J’ima­gi­nais bien qu’il de­vait être « en­tier » et en pleine pu­ber­té. Je ne pou­vais en être cer­tain, bien évi­dem­ment, mais ce­la ren­for­çait mon im­pres­sion de l’avoir avec moi. Il me te­nait com­pa­gnie, j’ima­gine. Et ce­la fai­sait un mo­ment que je n’en avais plus eu.

Le di­manche ma­tin, je me suis le­vé as­sez tôt et j’ai dé­ci­dé de me ba­la­der dans le quar­tier, à la re­cherche de son pro­prié­taire éven­tuel. J’ima­gi­nais que quel­qu’un au­rait ac­cro­ché des af­fiches pour re­trou­ver un « chat per­du ». Sur les lam­pa­daires, les pan­neaux d’af­fi­chage ou même dans les abri­bus. En fait, j’en voyais tel­le­ment que j’avais même fi­ni par me de­man­der si un gang de voleurs d’ani­maux do­mes­tiques n’opé­rait pas dans mon quar­tier.

Au cas où j’ar­ri­ve­rais à trou­ver son pro­prié­taire tout de suite, j’ai pris le chat avec moi, l’at­ta­chant à une laisse que j’avais confec­tion­née avec un la­cet de chaus­sure pour qu’il ne lui arrive pas des em­brouilles. Il était content de des­cendre l’es­ca­lier avec moi.

De­hors, il s’est mis à ti­rer sur le la­cet comme s’il te­nait ab­so­lu­ment à mar­cher de­vant moi. J’ima­gi­nais qu’il vou­lait en fait se sou­la­ger. Et en ef­fet, il est al­lé droit dans un car­ré de ver­dure pro­té­gé par des buis­sons, juste à cô­té d’un immeuble voi­sin et a dis­pa­ru une ou deux mi­nutes pour ré­pondre à l’ap­pel de la na­ture. Il est re­ve­nu en­suite et a re­pris sa place de­vant moi.

« Il doit vrai­ment me faire confiance », me suis-je dit. Et tout de suite, j’ai pen­sé qu’il fal­lait ab­so­lu­ment que je le ré­com­pense de cet hon­neur qu’il me fai­sait, en es­sayant de l’ai­der.

J’ai com­men­cé mes re­cherches par la vieille dame qui ha­bi­tait de l’autre cô­té de la rue. Elle était connue dans le quar­tier pour s’oc­cu­per des chats. Elle nour­ris­sait tous les chats er­rants et les fai­sait sté­ri­li­ser si né­ces­saire. Quand elle a ou­vert la porte, j’en ai vu au moins cinq à l’in­té­rieur. Dieu sait com­bien en­core elle en gar­dait dans sa cour. On au­rait dit que tous les chats de la terre s’étaient pas­sé le mot, sa­chant qu’on y était mieux re­çu que par­tout ailleurs. Je ne sa­vais pas comment elle trou­vait l’ar­gent pour leur don­ner à man­ger à tous.

Elle a vu le matou et s’est en­thou­sias­mée im­mé­dia­te­ment, lui of­frant un pe­tit bis­cuit.

C’était une femme char­mante, mais elle ne sa­vait pas d’où il pou­vait ve­nir. Elle ne l’avait ja­mais vu dans le coin.

— Je pense qu’il doit ve­nir d’un autre quar­tier de Londres. Ça ne m’éton­ne­rait pas qu’on l’ait aban­don­né ici, a-t-elle dit.

Elle a pro­mis de gar­der l’oeil et l’oreille ou­verts au cas où.

Je me di­sais qu’elle avait sû­re­ment rai­son, il n’était pas de Tot­ten­ham.

In­tri­gué, j’ai li­bé­ré le chat de sa laisse pour voir quelle di­rec­tion il pren­drait. Mais en se pro­me­nant dans les rues, il était évident qu’il ne sa­vait pas où il al­lait. Il avait l’air com­plè­te­ment per­du. Il me je­tait des re­gards qui vou­laient dire : « Je ne sais pas où je suis, je veux res­ter avec toi. »

Nous sommes res­tés de­hors pen­dant quelques heures. À un mo­ment, il est de nou­veau par­ti se ca­cher dans des buis­sons pour faire ses be­soins, me lais­sant de­man­der à tous les pas­sants s’ils le re­con­nais­saient. Tout ce que j’ai re­çu de leur part était des re­gards vides et des haus­se­ments d’épaules.

Et ma­ni­fes­te­ment, il ne vou­lait pas me quit­ter. Alors que nous avan­cions, je ne pou­vais m’em­pê­cher

de ré­flé­chir à son pas­sé : d’où il ve­nait et quelle sorte de vie il avait me­née avant de ve­nir s’ins­tal­ler sur le paillas­son du rez-de-chaus­sée.

Une par­tie de moi était convain­cue que la « dame des chats » avait rai­son et qu’il était un chat do­mes­tique. C’était un beau matou et il avait dû être ache­té comme ca­deau de Noël ou d’an­ni­ver­saire. Les rou­quins peuvent être un peu fous et pire si on ne les castre pas, comme je l’avais dé­jà consta­té. Ils peuvent se mon­trer très do­mi­na­teurs, bien plus que les autres mâles. Se­lon moi, quand il était de­ve­nu trop ba­gar­reur et fo­lâtre, ses maîtres n’avaient plus su comment le maî­tri­ser.

J’ima­gi­nais les pa­rents dire : « Main­te­nant, ça suf­fit ! » et plu­tôt que de l’ame­ner dans un re­fuge ou à la SPA, le ba­lan­cer de la voi­ture dans la rue ou sur la route.

Les chats ont un in­croyable sens de l’orien­ta­tion, mais il avait sû­re­ment été aban­don­né loin de chez lui et n’était pas re­ve­nu. Ou peut-être qu’il avait com­pris qu’il ne ser­vait à rien de re­tour­ner chez ces gens qui ne vou­laient pas de lui et avait dé­ci­dé de se trou­ver un nou­veau foyer.

Mon autre théo­rie était qu’il avait ap­par­te­nu à une per­sonne âgée qui était morte.

Bien sûr, peut-être que ce n’était rien de tout ce­la. Le fait qu’il re­fu­sait de faire ses be­soins chez moi contre­di­sait ces hy­po­thèses. Mais plus j’ap­pre­nais à le connaître, plus j’étais convain­cu qu’il avait dé­jà eu l’ha­bi­tude d’être avec un maître. Il sem­blait s’ac­cro­cher à la per­sonne qui ac­cep­tait de s’oc­cu­per de lui. C’est ce qu’il avait fait avec moi, du moins.

Le prin­ci­pal in­dice concer­nant son pas­sé était sa bles­sure à la patte, qui n’était vrai­ment pas jo­lie à voir. Elle pro­ve­nait vrai­sem­bla­ble­ment d’une ba­garre. Vu comme le pus en sor­tait, elle de­vait avoir quelques jours dé­jà, peut-être même une se­maine. Ce­la me sug­gé­rait une autre pos­si­bi­li­té.

Les chats er­rants en­va­hissent les rues de Londres, se nour­ris­sant des dé­chets et des frian­dises d’in­con­nus. Il y a cinq ou six cents ans, des rues comme Green et Dru­ry Lane étaient de vé­ri­tables « rues de chats », lit­té­ra­le­ment pol­luées par ces créa­tures, qui res­sem­blaient plus à des épaves agres­sives et ba­gar­reuses qui lut­taient quo­ti­dien­ne­ment pour leur sur­vie. Beau­coup étaient à l’image de ce matou roux : amoin­dris, lé­gè­re­ment dé­truits.

Peut-être qu’il avait trou­vé en moi une bonne âme.

James Bo­wen © DR.bmp

UN CHAT DES RUES NOM­MÉ BOB James Bo­wen Té­moi­gnage / Lit­té­ra­ture étran­gère 297 pages 20,90 €

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.