Eau

Chats d'Amour - - LIVRES -

Bien qu’ils dé­testent l’eau, ne croyez pas pour au­tant que les chats soient des pe­tites na­tures, des douillets pa­ten­tés ! Leur four­rure les isole du froid quand il fait sec, c’est en­ten­du, mais ils ne bé­né­fi­cient d’au­cune couche grais­seuse pro­tec­trice sous l’épi­derme. En somme, quand ils sont trem­pés et, a for­tio­ri, quand ils sont dans l’eau, leur four­rure perd toute qua­li­té ther­mique, elle leur colle à la peau, les ré­fri­gère da­van­tage. Plus grave en­core, ils s’ébrouent, pour se sé­cher, avec beau­coup plus de dif­fi­cul­té ou moins d’ef­fi­ca­ci­té qu’un chien. Même si les chats savent tous ins­tinc­ti­ve­ment na­ger, ils ne tiennent donc pas par­ti­cu­liè­re­ment à faire trem­pette, quand vient l’été, comme le pre­mier va­can­cier ve­nu. Ce qui, pour eux, est la sa­gesse même.

Les chats, en ce sens, res­semblent aux ma­rins qui dé­testent l’eau, savent qu’elle re­pré­sente un dan­ger, un en­ne­mi qu’il faut vaincre, et qui, pour la plu­part, ne sont même pas fi­chus de na­ger. Les chats, du reste, ont eu long­temps par­tie liée avec eux. À leur tour, ils de­vaient mon­ter à bord des na­vires. Ils n’avaient pas le choix. C’est qu’il fal­lait des chats em­bar­qués, si­non les com­pa­gnies d’as­su­rances ne rem­bour­saient pas les mar­chan­dises at­ta­quées par les rats.

Ce­la étant, il existe bon nombre de chats fan­tai­sistes. Ou hors du com­mun. Mon vieux Pa­pa­ge­no ai­mait glis­ser sa patte sous un ro­bi­net qui lais­sait échap­per un fi­let d’eau et même boire comme ça, la tête un peu pen­chée, à la ré­ga­lade – et tant pis s’il se trem­pait co­pieu­se­ment le mu­seau !

On parle de cer­tains chats pê­cheurs qui vont cher­cher le pois­son en plon­geant comme des loutres. Dans les an­nées 1950 a été dé­cou­verte une es­pèce dite le turc de Van, à proxi­mi­té du lac du même nom, au fin fond de l’Ana­to­lie. Tous les res­sor­tis­sants de cette es­pèce af­fichent un goût im­mo­dé­ré pour l’eau, en dé­pit de leurs poils longs et très soyeux, de cou­leur crème le plus souvent. D’où leur sur­nom de « chats na­geurs ». Ce qui ne vous dis­pen­se­ra pas, si vous par­ta­gez la vie de l’un d’eux, de bien le sé­cher après trem­pette.

Mais, à vrai dire, ces chats de Van me font un peu peur. Comme tous les phé­no­mènes de foire. On ex­hibe ain­si, dans les cirques, des femmes à barbe ou des monstres à deux têtes. Et alors ? La honte est à ceux qui en font com­merce. Je pré­fère pour ma part les chats hy­dro­phobes. Ils me ras­surent.

Il fut adop­té en 1935 au rayon des ani­maux de La Sa­ma­ri­taine par l’acteur Ro­bert Le Vi­gan qui, peu de temps au­pa­ra­vant, était tom­bé amou­reux d’une jeune fi­gu­rante al­gé­rienne, Ti­nou. Ce chat cé­lé­bra en somme leur union. Il par­ta­gea leur vie à Mont­martre.

Fils de vé­té­ri­naire, Le Vi­gan par­ve­nait à par­ler chat avec Bé­bert, à contre­faire d’in­croyables miau­le­ments et à le mettre en fu­reur, me ra­con­ta Lu­cette. Par la suite, Ti­nou et Le Vi­gan connurent des pé­riodes ora­geuses. Le chat souf­frit de ces dis­putes. à ju­ger de son em­bon­point, de sa pros­pé­ri­té ou de sa mai­greur, les amis de Le Vi­gan et de Ti­nou pou­vaient ju­ger de la bonne ou de la mau­vaise en­tente du couple. Quand ils se sé­pa­rèrent en­fin en 42 ou 43, sous l’Oc­cu­pa­tion, Lu­cette Des­touches re­cueillit l’ani­mal. Le doc­teur Louis Des­touches, son ma­ri, alors mé­de­cin au dis­pen­saire de Be­zons, que la lit­té­ra­ture avait ren­du cé­lèbre en 1932, à la pa­ru­tion de son pre­mier ro­man Voyage au bout de la nuit, par son pseu­do­nyme de Louis-Fer­di­nand Cé­line, ne vou­lut pas s’en­com­brer du chat de leur voi­sin et ami de Mont­martre. L’ave­nir était si in­cer­tain ! Lu­cette tint bon. Quelques jours plus tard, le chat de­vint l’in­dis­pen­sable com­pa­gnon de l’écri­vain. Il avait trou­vé son nom : Bé­bert !

Peu après le dé­bar­que­ment allié en Nor­man­die, Cé­line, Lu­cette et Bé­bert, en­foui pour l’oc­ca­sion au fond d’une gi­be­cière per­cée de trous, quit­tèrent la France. Les pa­piers du matou étaient par­fai­te­ment en règle. Des­ti­na­tion des fu­gi­tifs : le Da­ne­mark où Cé­line, avant la guerre, avait mis de l’ar­gent de cô­té. Im­pos­sible hé­las pour eux de ga­gner Co­pen­hague. Les au­to­ri­tés al­le­mandes re­fu­sèrent de leur dé­li­vrer les lais­sez-pas­ser né­ces­saires. Après Ba­den-Ba­den, ils s’ins­tal­lèrent dans le Bran­de­bourg (le dé­cor de Nord ) puis à Sig­ma­rin­gen, près du lac de Cons­tance, à l’au­tomne, où ils re­trou­vèrent les Fran­çais res­ca­pés de la col­la­bo­ra­tion, que les Al­le­mands avaient ins­tal­lés là.

Bé­bert prit pen­sion avec eux à l’hô­tel Lö­wen. Il y croi­sa la fine fleur de la col­la­bo­ra­tion. Dé­brouillard, Bé­bert avait plus ou moins at­ten­dri un épi­cier al­le­mand du coin. En mars 45, Cé­line et Lu­cette ob­tinrent en­fin l’au­to­ri­sa­tion de ga­gner le Da­ne­mark. Ils confièrent Bé­bert à l’épi­cier. Leur équi­pée de­ve­nait en ef­fet si pro­blé­ma­tique dans un pays en ruines, où chaque voie fer­rée, chaque gare étaient la cible de bom­bar­de­ments, où les grandes villes étaient en flammes, qu’il n’était pas ques­tion pour eux de ris­quer la vie du chat en prime !

Bé­bert ne l’en­ten­dit pas de cette oreille. Au ma­tin du dé­part de ses maîtres, il s’échap­pa de chez l’épi­cier, bri­sa sans doute un car­reau et re­trou­va l’hô­tel Lö­wen, l’es­ca­lier, l’étage et la chambre où Lu­cette et Cé­line em­poi­gnaient dé­jà leurs ba­gages. Des éclats de verre res­taient

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