Ma­nu Bi­gar­net Show au coeur

Après 21 ans pas­sés au théâtre Zin­ga­ro, Ma­nu Bi­gar­net fait ca­va­lier seul, met de la poé­sie et de la ten­dresse dans ses propres spec­tacles, et en­seigne la vol­tige et les acro­ba­ties équestres sur l’île de Ré. Il va à l’es­sen­tiel !

Cheval Pratique - - Portrait - Texte et pho­tos (sauf men­tion) : An­toi­nette De­lylle

Ce qui frappe, c’est son sou­rire. Il vient du coeur et illu­mine son vi­sage. Son pu­blic, ses élèves, les dé­te­nus qu’il forme à la vol­tige, sa fa­mille, ses che­vaux ne voient d’abord que lui. Un sou­rire ra­dieux. Et aus­si­tôt, ils ont en­vie d’ap­plau­dir Ma­nu Bi­gar­net, de tra­vailler avec lui, de le res­pec­ter, en un mot de l’ai­mer. L’acro­bate équestre dis­tri­bue son éner­gie et rend heu­reux. Après vingt-et-une an­nées de rou­lotte avec le théâtre équestre Zin­ga­ro, Ma­nu Bi­gar­net et sa com­pagne, la co­mé­dienne Chi­ca, ont po­sé leurs sacs à Loix, au bout de l’île de Ré, avec leurs deux com­tois et leurs deux mules. Deux ma­gni­fiques shires, ces géants an­glais (en­vi­ron deux mètres pour près d’une tonne) et deux im­menses cly­des­dales (leurs pen­dants écos­sais) ap­par­te­nant à Marc Min­kows­ki, le di­rec­teur de l’Opé­ra na­tio­nal de Bor­deaux, com­plètent l’écu­rie. Tous donnent un nou­veau souffle à un an­cien éle­vage de pur-sang arabes entre terre et mer. Du ma­tin au soir, Ma­nu s’af­faire pour s’oc­cu­per de ce lieu au nom pro­met­teur, le ha­ras du Pas­sage, ani­mer les stages, ré­pé­ter ses spec­tacles. De­puis qu’il a quit­té le « confort » de la troupe du théâtre Zin­ga­ro, il mul­ti­plie les cas­quettes. « Pour un spec­tacle, il faut tout faire ! Édi­ter moi-même les billets, pré­ve­nir la Mai­rie, prendre la li­cence d’or­ga­ni­sa­teur de spec­tacles, de­man­der les au­to­ri­sa­tions, pré­voir le par­king, ins­tal­ler le dis­po­si­tif Vi­gi­pi­rate, vé­ri­fier les ex­tinc­teurs, pré­voir l’ac­cès aux pom­piers, ache­ter du tis­su noir… Je gère aus­si les che­vaux, je com­mande leur nour­ri­ture, je ré­pare les clô­tures, je passe la dé­brous­sailleuse, je ra­tisse la piste, je règle les éclai­rages, j’écris mon spec­tacle, je cherche les mu­siques, je ré­pète… » De son cô­té, Chi­ca, sa com­pagne, ré­dige les pré­sen­ta­tions, dé­marche les mu­ni­ci­pa­li­tés, fait l’in­gé­nieur du son, l’éclai­ra­giste, s’oc­cupe des che­vaux… et co­écrit les spec- tacles. « Je vis avec un homme qui vit pour les che­vaux et qui a pour par­te­naire un che­val. Je suis ins­pi­rée par ce qu’il fait. »

Sans un mot

Pour Con­fi­dence, son der­nier spec­tacle, Ma­nu Bi­gar­net troque toutes ces cas­quettes pour un chapeau à l’an­cienne. Il ap­pa­raît seul sur scène avec Pan­tin, son fi­dèle com­pa­gnon, un trait com­tois âgé de quinze ans (pho­to). Sans un mot, l’an­cien vol­ti­geur de Zin­ga­ro ra­conte une his­toire, la sienne, celle qui lie l’homme et le che­val. Au dé­but, il est ha­billé d’un cos­tume trois-pièces et porte des chaus­sures. Il s’ap­proche de Pan­tin, prend ses pieds, ré­flé­chit, l’ins­pecte sous toutes ses cou­tures et fi­nit par lui mettre un mors. L’homme et le che­val dansent le tan­go, avancent de concert, jouent. Puis, Ma­nu se livre à mille acro­ba­ties aé­riennes sur le dos de son par­te­naire. Pe­tit à pe­tit, les deux ne font qu’un. Plus tard, Ma­nu es­saie­ra d’ex­pli­quer : « Il y a de l’ani­mal en nous. On est tous dans cette dua­li­té. On os­cille entre notre di­gni­té et notre ani­ma­li­té. » Pour l’heure, l’homme se désha­bille. Il en­lève son chapeau, dé­fait son cos­tume, jette ses chaus­sures même. Pieds nus, dé­bar­ras­sé de tout ar­ti­fice, Ma­nu Bi­gar­net re­trouve l’es­sence de son être. Quant à Pan­tin, il ne change pas. Tan­tôt im­mo­bile, tan­tôt ac­tif, il ha­bite la scène de sa pré­sence. Il est et ce­la suf­fit. Ma­nu lui rend alors sa li­ber­té. Pan­tin ga­lope vers son pré sans se re­tour­ner. Dans ce spec­tacle poé­tique et tendre, Ma­nu confie son amour pour le che­val, ses rêves de théâtre, sa maî­trise de la vol­tige et son as­pi­ra­tion à la li­ber­té. En une heure, il parle de lui, de nous et s’ef­face de­vant Pan­tin. Éton­nant che­val, si lé­ger quand il ga­lope et si an­cré dans le sol. An­cien che­val d’at­te­lage, il s’est em­bal­lé avec son vé­hi­cule. Bles­sé et trau­ma­ti­sé, il a été confié à Ma­nu le temps d’un été,

his­toire de lui chan­ger les idées. L’homme plu­tôt pe­tit et très mus­clé s’est tout de suite re­con­nu dans le puis­sant che­val. « Quand je l’ai vu, j’ai eu un flash. Son ga­ba­rit cor­res­pon­dait par­fai­te­ment au mien. Il avait une conscience de son corps in­croyable. Mais il était at­teint au men­tal, avec beau­coup de frayeurs et une sen­si­bi­li­té exa­cer­bée. » Pa­tiem­ment, Ma­nu l’a ré­con­for­té. Il l’a ras­su­ré mille fois et mille fois en­core. « Avec les che­vaux, je ne suis ja­mais dans la sanc­tion. Je ne cherche pas à rec­ti­fier. On en­ve­nime les choses en se fâ­chant ou en vou­lant pu­nir. Je pré­fère ras­su­rer. J’ima­gine être à leur place, tout seul au mi­lieu de lions. » Pour Ma­nu Bi­gar­net, rien n’est ja­mais ga­gné avec les che­vaux. Le vol­ti­geur met un point d’hon­neur à res­ter humble, mais se ré­jouit de le voir aus­si se­rein. « Quand il est avec moi, il montre une paix in­té­rieure. J’aime qu’il garde une cer­taine au­to­no­mie de pen­sée. Ce n’est pas un che­val sou­mis. » Pan­tin vit au pré avec Ga­bin, un autre trait com­tois de sept ans. Tous deux ini­tient ou per­fec­tionnent pe­tits et grands à la vol­tige. « La vol­tige nous place face à nous-mêmes et, en même temps, elle opère la ren­contre avec l’ani­mal, dans une fu­sion des corps. » Avec Ar­de­vac (As­so­cia­tion pour la re­cherche, le dé­ve­lop­pe­ment et l’en­sei­gne­ment de la vol­tige et de l’acro­ba­tie à che­val), en par­te­na­riat avec le Centre na­tio­nal des arts du cirque, Ma­nu Bi­gar­net veut re­lan­cer la for­ma­tion de l’art équestre. « Au­jourd’hui, c’est le sport qui s’oc­cupe du che­val, non l’art. Les autres dis­ci­plines comme l’acro­ba­tie, le jon­glage, le tra­pèze… s’en­seignent, mais pas le che­val. »

Du maître à l’élève

Trans­mettre. Rendre ce que son maître en acro­ba­tie, Fran­ces­co Ca­ro­li, lui a don­né. Le cé­lèbre clown blanc de La Piste aux étoiles, is­su d’une fa­mille d’acro­bates équestres au­rait au­jourd’hui 95 ans. Il lui a tout ap­pris, à com­men­cer par la ri­gueur, la ponc­tua­li­té, l’hu­mi­li­té et la com­pli­ci­té avec le che­val. « Il n’avait pas de fils à qui trans­mettre, alors j’ai bé­né­fi­cié de son sa­voir-faire. Il l’a fait à soixante-cinq ans et ce­la m’a beau­coup tou­ché. » Ma­nu Bi­gar­net montre des vieilles pho­tos. « Quand Fran­ces­co Ca­ro­li m’a croi­sé pour la pre­mière fois, à l’école du cirque d’Amiens, il a cru voir son frère. J’avais les mêmes jambes ar­quées, la même fa­çon de mar­cher. Il m’a dit : “Je reste trois mois ici. Je veux voir si ce­la vaut le coup.” À l’époque, je por­tais les che­veux longs. Il m’a re­gar­dé. “Pour tra­vailler, j’aime bien que l’on soit propre” J’ai com­pris. Je suis al­lé me faire cou­per les che­veux. Il en a été très tou­ché. Un mois plus tard, je fai­sais le saut pé­rilleux à che­val. » Ma­nu, qui n’a ja­mais mis ses fesses sur un che­val, ap­prend à mon­ter de­bout au ga­lop sur la croupe, s’en­traîne à tom­ber, s’ini­tie à tous les mou­ve­ments acro­ba­tiques (saut à che­val, saut de cra­vache, saut pé­rilleux avant et ar­rière). Et de re­trou­ver l’une de ses vidéos où il exé­cute un saut pé­rilleux avant, d’un che­val au ga­lop. « À ma connais­sance, ce­la ne s’est pas re­fait. Pour­tant, je ne me suis qua­si­ment ja­mais bles­sé. C’est du tra­vail, pas de la cas­cade ! » Un tra­vail en équipe avec le che­val. « Mon maître m’a en­sei­gné à com­prendre l’ani­mal avec beau­coup de com­pli­ci­té et de re­non­ce­ment. » Ma­nu a re­te­nu la le­çon. Avec un che­val, il faut sa­voir re­non­cer, ne ja­mais al­ler contre lui. « Ne pas pro­vo­quer la dé­fense pour ne pas avoir à la com­battre. Il est dans la ré­ac­tion im­mé­diate, pas dans le pas­sé, le fu­tur ou le condi­tion­nel. Si j’ai une ac­tion, il a une ré­ac­tion. C’est tout ! Il faut se conten­ter de peu mais avoir des de­mandes claires et pré­cises. » Parce que tour­ner en rond au ga­lop sur une piste cir­cu­laire de­mande de gros ef­forts pour un che­val, Ma­nu a ap­pris à le pré­ser­ver. « Le che­val ne doit ré­pé­ter que des bons gestes dans la dé­con­trac­tion. » Ma­nu Bi­gar­net le re­con­naît, il a beau­coup ap­pris avec Zin­ga­ro. « Une aven­ture in­croyable ! J’ai tour­né dans le monde en­tier avec sept spec­tacles en vingt-et-un ans ! » Ma­nu a lais­sé sa marque. L’on se sou­vient par exemple du vieil homme aux che­veux blancs qui cou­rait der­rière son che­val dans Bat­tu­ta. Le maître de Zin­ga­ro n’a pas l’ha­bi­tude de mon­trer ses sen­ti­ments et de cou­vrir d’éloges ses col­la­bo­ra­teurs. La voix de Ma­nu se voile quand il ra­conte l’éloge vi­brant qu’a fait de lui Bar­ta­bas à Jé­rôme Gar­cin (à lire dans Bar­ta­bas, ro­man, pu­blié chez Gal­li­mard). « Il ne m’avait ja­mais rien dit. » Bar­ta­bas ne lui a pas don­né de conseils pour mon­ter à che­val, il s’est dé­brouillé tout seul. Mais il lui a don­né une ligne, un état d’es­prit pour conce­voir ses spec­tacles et don­ner un sens à ce qu’il montre. Au mo­ment d’abor­der la cin­quan­taine, Ma­nu Bi­gar­net n’est plus dans la per­for­mance ni dans la re­cherche de l’ex­ploit. « Je n’ai pas peur de vieillir. J’ai eu un can­cer à l’âge de 27 ans et la chance in­ouïe de m’en re­mettre. J’ai conscience de cette chance. Je suis mon che­min. Ca­ro­li me di­sait tou­jours que cha­cun a une flamme et que cette flamme a le droit de s’ex­pri­mer. Moi, je tra­vaille avec les che­vaux et mon phy­sique. C’est ma ri­chesse. Je l’em­mène par­tout avec moi. » Comme les che­vaux, il vit dans le pré­sent. « Le che­val nous ap­par­tient à tous. Son his­toire est liée à la nôtre. Il nous a nour­ris, trans­por­tés, ser­vis, gué­ris même… On est im­pré­gnés par le che­val. Même au ni­veau émo­tion­nel, il n’a au­cun autre équi­valent ani­mal. » Avec des pa­rents en­sei­gnants, Ma­nu était pour­tant pro­gram­mé pour de­ve­nir in­gé­nieur. « Pour­tant, dès l’âge de dix ans, il m’a confié qu’il vou­lait de­ve­nir clown, ra­conte Mar­tine Taus­zig, sa mère. Deux ans plus tard, il trou­vait qu’il était trop jeune pour être clown. Il vou­lait ga­gner de l’ar­gent, puis par­tir sur les routes avec un cirque. » En Ter­mi­nale, Ma­nu tente le concours d’en­trée pour la pre­mière pro­mo­tion de l’école du cirque de Châ­lon. « Une ré­vé­la­tion ! J’ai lais­sé tom­ber les études pour trans­for­mer mon corps et m’ini­tier à toutes sortes de dis­ci­plines comme l’acro­ba­tie ou le jon­glage. » Mais c’est avec le che­val qu’il choi­sit de s’ex­pri­mer. « Le che­val crée du lien par sa seule pré­sence, rap­proche les gens. À mon tour, je cherche à créer un lien avec lui. » Un lien sans mots et sans contraintes. Ma­nu Bi­gar­net se dé­bar­rasse du su­per­flu. Mieux, il en­lève tout ! Il ne reste qu’un che­val et un homme.

Avec les che­vaux, je ne suis ja­mais dans la sanc­tion, je pré­fère ras­su­rer. J’ima­gine être à leur place, tout seul au mi­lieu de lions

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