Pe­tit poids

Être lé­ger, c’est uti­li­ser ses aides avec par­ci­mo­nie mais aus­si ne pas pe­ser sur le dos du che­val.

Cheval Pratique - - Mon Cheval Me Dit - Texte : An­toi­nette De­lylle. Pho­tos : Thier­ry Sé­gard (sauf men­tion)

La lé­gè­re­té, tout le monde en rêve, beau­coup s’en ré­clament et peu y par­viennent. Et cha­cun quête cet ins­tant mer­veilleux où le ca­va­lier se fait ou­blier, tant ses aides sont dis­crètes. Il fait corps avec son che­val, qui est à la fois dé­con­trac­té et ten­du. Il suf­fit de pen­ser à une ac­tion et le che­val la donne. Dans un équi­libre par­fait, il est prêt à sau­ter ou à dan­ser à la moindre sol­li­ci­ta­tion. La lé­gè­re­té a pour prin­cipe ab­so­lu le res­pect du che­val. C’est une phi­lo­so­phie, mieux, un art de vivre et de mon­ter se­lon le­quel le ca­va­lier ne contraint pas le che­val mais l’in­vite à ef­fec­tuer tel ou tel exer­cice. Elle ex­clut tout re­cours à la force ou à des ar­ti­fices coer­ci­tifs (mu­se­rolles ser­rées, en­rê­ne­ments…). La lé­gè­re­té com­mence à pied, au box ou dans le pré. Pré­sen­tez le li­col à votre che­val, ne l’at­tra­pez pas au las­so ! Dès les pre­miers contacts, vous êtes lé­ger, sou­riant, bien équi­li­bré. Vous te­nez votre dos, vous vous dé­pla­cez avec sou­plesse. Vous êtes dé­jà dans l’am­biance et votre che­val aus­si ! Ac­cor­dez une vraie im­por­tance à la fa­çon dont vous met­tez le pied à l’étrier. Pas ques­tion de se je­ter sur le dos d’un che­val pas en­core échauf­fé. Mieux vaut le faire mar­cher, puis se ser­vir d’un mon­toir. Prendre le temps de l’édu­quer à l’im­mo­bi­li­té pré­ser­ve­ra le dos du che­val, les ge­noux du ca­va­lier et pré­pa­re­ra le couple au tra­vail. L’am­biance, tou­jours ! Échauf­fez votre che­val pen­dant quelques mi­nutes, les rênes longues, sans rien lui de­man­der. Con­ten­tez- vous d’un échauf­fe­ment des muscles et des ar­ti­cu­la­tions. Il sort de son box, il ne peut donc pas ré­pondre du tac au tac à la moindre de vos sol­li­ci­ta­tions. Dans ce cas, au­tant ne rien lui de­man­der. Si­non, vous ris­quez de le sol­li­ci­ter de plus en plus, au risque de le bla­ser et de sa­bo­ter vos fu­tures pro­po­si­tions en lé­gè­re­té. Mieux vaut at­tendre qu’il soit pré­pa­ré à l’ef­fort. Pro­fi­tez-en pour vous échauf­fer éga­le­ment, sur­veiller votre po­si­tion, dé­con­trac­ter vos épaules… Quand vous sen­tez votre che­val prêt, vous pou­vez com­men­cer à le mo­bi­li­ser. À pied ou mon­té, le che­val lé­ger ré­agit à la moindre pres­sion. Pour ce­la, la clé, c’est d’ar­rê­ter toute pres­sion au mo­ment même où il cède. « Ce ti­ming est par­ti­cu­liè­re­ment im­por­tant ; si­non, com­ment le che­val peut-il sa­voir qu’il a trou­vé la bonne so­lu­tion ? » ré­pète le « chu­cho­teur » An­dy Booth. On a tous trop ten­dance à de­man­der et re­de­man­der sans at­tendre la ré­ponse ou sans se conten­ter d’un dé­but de ré­ponse. Or, si l’on ar­rête toute pres­sion ( les clas­siques disent cé­der) dès que le che­val com­mence à faire le mou­ve­ment de­man­dé, tout change ! Il suf­fit même qu’il ait l’idée de le faire… De même, pas ques­tion de brû­ler les étapes. Sur une échelle de 1 à 10, si l’on de­mande avec une in­ten­si­té 1 et que le che­val ne ré­pond pas, il faut alors ré­ité­rer sa de­mande avec une in­ten­si­té 2 et pas di­rec­te­ment 10. En re­vanche, on s’ap­pli­que­ra à être par­ti­cu­liè­re­ment exi­geant dans les moindres dé­tails. Si votre che­val avance d’un pas sans votre ap­pro­ba­tion, faites-le re­cu­ler d’au­tant. Très vite, il com­prend. Ne vous dites pas « Ce n’est pas grave » , car la pro­chaine fois, il avan­ce­ra de trois pas, voire il vous bous­cu- le­ra et vous se­rez obli­gé de mon­trer un plus grand mé­con­ten­te­ment. Mieux vaut ne pas en­trer dans l’es­ca­lade, ré­gler les choses à leur dé­mar­rage.

L’im­pul­sion

Et main­te­nant, en avant ! Pour pou­voir s’ex­pri­mer, la lé­gè­re­té a be­soin d’im­pul­sion. « La lé­gè­re­té, c’est la li­ber­té dans le mou­ve­ment, dit Ben­ja­min Aillaud, me­neur et fon­da­teur de Ben­ja­min Aillaud In­ter­na­tio­nal Aca­de­my. Les che­vaux ne sont pas des dé­te­nus ! Pas ques­tion de for­cer leur mise en main ! Je ne veux pas les com­pri­mer mais les ras­sem­bler. Pour ce­la, il faut par­fois faire preuve de di­plo­ma­tie. Le che­val est lé­ger quand il ne se sent pas te­nu. Il ne se sent pas agres­sé, n’a pas en­vie de par­tir. Il est avec nous, en équi­libre. Que ce soit dans une al­lure ras­sem­blée ou à grande vi­tesse, il main­tient son équi­libre et s’ap­pro­prie l’exer­cice. La lé­gè­re­té, c’est la base et la sé­cu­ri­té pour le ca­va­lier. Pas be­soin d’at­teindre le piaf-

La lé­gè­re­té est un art de vivre et de mon­ter se­lon le­quel le ca­va­lier ne contraint pas le che­val mais l’in­vite à ef­fec­tuer tel ou tel exer­cice

fer pour s’y in­té­res­ser ! On ne peut rien faire sans une lo­co­mo­tion juste, avec un che­val se­rein, calme, élas­tique. Si l’on ren­contre un pro­blème, on le règle dans le mou­ve­ment. » Être lé­ger ne veut pas dire tout lâ­cher ; on peut mon­ter en li­col et être « lourd. » De même, c’est bien de se pro­me­ner rênes longues et de lais­ser au che­val la li­ber­té de son ba­lan­cier, mais si l’on veut al­ler plus loin dans le tra­vail, un contact est né­ces­saire ! « Il ne faut pas confondre la fausse lé­gè­re­té où le ca­va­lier laisse son che­val flot­tant et sans im­pul­sion » écrit le cé­lèbre écuyer Nu­no Oli­vie­ra. Un contact constant et moel­leux avec la bouche reste le Graal de nom­breux ca­va­liers. Quand la bouche de­vient du beurre, c’est le bon­heur ! Les an­ciens as­si­mi­laient la lé­gè­re­té à l’art du contact. Un art qui s’ap­prend, se cultive, peut aus­si s’im­pro­vi­ser mais, tou­jours, pro­voque d’in­tenses émo­tions. Se­lon la charte de l’as­so­cia­tion « Al­lege Ideal », la lé­gè­re­té se ma­ni­feste « lorsque, dans l’exé­cu­tion d’un mou­ve­ment, le che­val se sou­tient de lui-même et évo­lue en gar­dant son équi­libre. » Fon­dée par Mi­chel Hen­ri­quet, le Co­lo­nel Carde et Jean d’Or­geix, l’as­so­cia­tion met la lé­gè­re­té au coeur d’une équi­ta­tion de res­pect. Nu­no Oli­vei­ra ré­su­mait très bien cette quête d’har­mo­nie dans le res­pect du che­val. « Tâ­chez de re­laxer vos mains et d’avoir un contact lé­ger… Il faut pen­ser à ce­la, tout de­vient in­fi­ni­ment plus fa­cile, et, ce qui est en­core plus im­por­tant, le che­val en est re­con­nais­sant. » La main du ca­va­lier s’éduque avec… un maître en lé­gè­re­té ! Phi­lippe Karl, an­cien écuyer de Sau­mur, a mon­té son « École de lé­gè­re­té » et forme des ins­truc­teurs dans le monde en­tier. Il ne se contente pas de dé­non­cer le roll­kur et autres Dé­rives du dres­sage mo­derne, titre de son ou­vrage pa­ru chez Be­lin, il pro­pose une mé­thode pour, no­tam­ment, ap­prendre à avoir une bonne main. « La lé­gè­re­té n’écarte au­cun type de che­val et n’ex­clut au­cune dis­ci­pline. Elle sup­pose la mise en place de trois élé­ments in­dis­so­ciables et in­dis­pen­sables : dé­con­trac­tion, équi­libre, im­pul­sion. » Au pro­gramme : ces­sion de mâ­choire, pli et ex­ten­sion d’en­co­lure, flexion… Le ras­sem­bler consti­tue le but et la consé­quence de la lé­gè­re­té. « Tout en pro­cède et tout y ra­mène » pour­suit Phi­lippe Karl.

À l’écoute des jambes

Des mains édu­quées et pleines de tact ne suf­fisent pas si l’on pousse le che­val en per­ma­nence avec ses jambes. La lé­gè­re­té, c’est aus­si un che­val qui écoute les jambes. Il main­tient son al­lure sans qu’il soit be­soin de le sol­li­ci­ter sans cesse. In­utile de le re­lan­cer à chaque fou­lée au risque de le las­ser, de l’en­dor­mir et même de le dé­sen­si­bi­li­ser aux jambes. Mieux vaut don­ner la fa­meuse le­çon de jambes. On n’a pas trou­vé plus ef­fi­cace. Il suf­fit de don­ner un pe­tit coup de cra­vache der­rière la jambe s’il ne ré­pond pas, sans ou­blier d’ou­vrir les doigts sur les rênes pour le lais­ser pas­ser. Par­fois, une deuxième le­çon peut être né­ces­saire. Une fois qu’il a com­pris, le che­val pousse à chaque fou­lée. Il vient lui-même tendre ses rênes. Pour sol­li­ci­ter peu à peu l’en­ga­ge­ment des pos­té­rieurs, tra­vaillez sur un cercle. Écar­tez la main in­té­rieure, fer­mez les doigts et de­man­dez un peu de mou­ve­ment. Votre che­val va avan­cer le bout du nez et ren­con­trer la ré­sis­tance de vos doigts fer­més. Il va cé­der en bais­sant lé­gè­re­ment la tête. Cé­dez aus­si­tôt. Chan­gez de cercle. Élar­gis­sez et rac­cour­cis­sez le cercle. Au dé­but, ne soyez pas trop gour­mand. Il faut que votre che­val se gym­nas­tique pro­gres­si­ve­ment. On a tou­jours ten­dance à trop de­man­der ! Ef­fec­tuer des tran­si­tions rap­pro­chées dans l’al­lure et entre les al­lures le met­tra dans l’im­pul­sion. En­fin, des chan­ge­ments ra­pides d’exer­cice, de di­rec­tion et de rythme vont le te­nir en alerte. Pour être lé­ger, il faut être sobre. « Il ne faut uti­li­ser que les forces utiles au mou­ve­ment, ré­pète Fa­bien Go­delle, écuyer du Cadre noir. La po­si­tion du ca­va­lier est ca­pi­tale. Il doit être stable pour en­cais­ser la force du che­val dans son dos, dans sa pos­ture, pas seule­ment dans ses mains. Le corps du ca­va­lier est im­por­tant. Neuf fois sur dix, on se fâche sur un che­val alors que l’on n’est pas suf­fi­sam­ment ri­gou­reux sur notre propre pos­ture, notre équi­libre, notre ten­sion mus­cu­laire. L’équi­ta­tion, c’est un sport ! Il faut te­nir son dos. » On l’ou­blie trop sou­vent ! Se main­te­nir en condi­tion phy­sique, s’échauf­fer et s’éti­rer avant de mon­ter, ce­la change tout, pour le ca­va­lier comme pour le che­val. C’est bien plus fa­cile pour un che­val de por­ter un ca­va­lier en forme, souple et dé­lié. Com­ment at­teindre la lé­gè­re­té si l’on est raide et si l’on tape sur sa selle ? La pré­pa­ra­tion phy­sique va de pair avec le contrôle du poids et une bonne hy­giène de vie. « Moins on a de poids et plus c’est fa­cile pour le che­val, ex­plique le doc­teur Sa­gnet, chi­rur­gien or­tho­pé­diste et ca­va­lier. Pour au­tant, un ca­va­lier un peu fort peut être lé­ger à che­val. Il ne re­tombe pas bru­ta­le­ment sur le dos de son che­val au trot en­le­vé ou à la ré­cep­tion d’un obs­tacle. Il amor­tit avec les ar­ti­cu­la­tions de ses membres in­fé­rieurs (che­villes, ge­noux, hanches). S’il fait du trot as­sis, sa co­lonne lom­baire est suf­fi­sam­ment souple. C’est la co­lonne ver­té­brale lom­baire et les ar­ti­cu­la­tions des hanches qui per­mettent au bas­sin de bou­ger et d’ac­com­pa­gner le mou­ve­ment. » Même point de vue du cô­té de Ma­thieu Noi­rot, ca­va­lier de CSO qui pro­pose non sans hu­mour de li­mi­ter les su­cre­ries. « Il faut que le phy­sique suive, même si cer­tains ca­va­liers cor­pu­lents se montrent lé­gers à che­val. » Pour ce ca­va­lier de saut d’obs­tacles, être lé­ger à che­val, c’est « avoir le poids dans ses pieds et pas dans ses fesses, que l’on soit as­sis ou en équi­libre. Il faut que le ba­lan­cier du ca­va­lier suive le mou­ve­ment du che­val. On ne doit ja­mais al­ler contre lui. Les coudes, les épaules, les ge­noux se plient et se dé­plient pour suivre le mou­ve­ment. Si l’on est en re­tard, on casse ce der­nier. Ce n’est plus nous qui sui­vons le mou­ve­ment, c’est lui qui nous rat­trape et l’on de­vient dur. Pour at­teindre un bon ni­veau et ne pas gê­ner le che­val, il faut ac­cep­ter d’al­ler dans le sens du mou­ve­ment. La lé­gè­re­té naît de ce sen­ti­ment-là. Les mains cèdent ; elles peuvent ré­sis­ter mais pas ti­rer. » Être avec son che­val, al­ler dans le mou­ve­ment, ne de­man­der que ce que l’on peut ob­te­nir, sa­voir re­mer­cier… mais oui, c’est bien à un art de vivre (et de mon­ter) au­quel nous in­vite la lé­gè­re­té.

Pas ques­tion de se je­ter sur le dos d’un che­val pas en­core échauf­fé. Mieux vaut le faire mar­cher, puis se ser­vir d’un mon­toir.

Les coudes, les épaules, les ge­noux se plient et se dé­plient pour suivre le mou­ve­ment du che­val.

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