La hutte Fer­nand Masse

CENT SAI­SONS D’AT­TENTE

Connaissance de la Chasse - - Marais Historique -

À Cor­bie, dans les ma­rais de la Somme, les sau­va­gi­niers en­tre­tiennent une hutte construite par Fer­nand Masse à la fin du XIXe siècle. L’es­prit de ce pion­nier, au­teur d’un des pre­miers livres consa­crés à la chasse à la hutte, y est tou­jours vi­vant.

La Somme, pays du ca­nard avec 2173 huttes ré­fé­ren­cées dans le dé­par­te­ment, se ré­sume trop sou­vent à sa baie de Somme et à Au­thie, pa­ra­dis des hut­tiers. Mais il n’y a pas que sur le do­maine ma­ri­time que cette chasse a ga­gné ses lettres de no­blesse. Il y a aus­si la Somme de l’in­té­rieur, mise à l’hon­neur à l’oc­ca­sion du cen­te­naire de la guerre de 1914-1918. À quelques cen­taines de mètres de la ville de Cor­bie, au bord du plateau, nous sommes sur le bel­vé­dère de Sainte-Co­lette. L’as al­le­mand Man­fred von Richthofen, alias le Ba­ron rouge, y a ef­fec­tué son der­nier vol pla­né, ca­nar­dé en avril 1918 par une DCA aus­tra­lienne. Pour la chasse aux ca­nards, ça se passe plu­tôt en contre­bas : sous nos yeux s’étendent les étangs de la Ba­rette, 40 hec­tares créés par l’ex­trac­tion de la tourbe jus­qu’au XIXe siècle, lon­gés par le fleuve ca­na­li­sé. Presque au mi­lieu du clair, on dis­tingue la hutte, re­liée à la terre ferme par une mince digue bor­dée de saules, la hutte de Fer­nand Masse. Ou­blié au­jourd’hui sauf des bi­blio­philes cy­né­gé­tiques, Masse était is­su d’une fa­mille d’in­dus­triels de Cor­bie, mais il était no­toire qu’il pas­sait le plus clair de son temps au ma­rais, ani­mé par une pas­sion te­nace. Grâce à ce pion­nier de la hutte mo­derne, on peut dire que le

site a al­lè­gre­ment dé­pas­sé les cent sai­sons de chasse. Nos hôtes de l’As­so­cia­tion des chas­seurs des trois val­lées vont nous pré­sen­ter cette hutte qu’ils ont en ges­tion. Jean-Louis Souf­flet, le pré­sident de l’As­so­cia­tion pi­carde des chas­seurs de gi­bier d’eau, rap­pelle le dé­ve­lop­pe­ment his­to­rique de la chasse à la hutte : « Au XIXe et au dé­but du XXe siècle, on chas­sait le ca­nard et les oies au hut­teau de­bout, sur­tout pour la vo­lée du ma­tin, dans des caches gros­siè­re­ment dres­sées à l’aide de ro­seaux. Puis le doc­teur Qui­net à l’es­tuaire de l’Escaut, Louis

Fer­nand Masse fut l’un des pre­miers a théo­ri­ser le com­por­te­ment des ca­nards

Ter­nier en baie de Seine et Fer­nand Masse ont été les pre­miers à es­sayer de théo­ri­ser le com­por­te­ment des ca­nards et à ima­gi­ner une hutte en dur. C’est sur­tout après la Se­conde Guerre mon­diale que cette chasse s’est dé­mo­cra­ti­sée et se sont im­plan­tées un peu par­tout le long de la Somme les huttes, avec un pic en 1972. Un in­gé­nieur de la DDE, Jacques Hé­douin, a beau­coup fait pour mettre au point les huttes flot­tantes uti­li­sées en baie. » À la fin du XIXe siècle, la mi­gra­tion des becs plats reste en­core un mys­tère, on sou­tient par exemple qu’on ne ver- ra pas de ca­nards si on a du vent de nord-est… on croit alors que les oi­seaux ne vou­laient pas vo­ler avec vent dans le dos, car ils au­raient les plumes ébou­rif­fées !

« Ça marche mieux qu’un For­mule 1 ! »

Ber­nard Her­bain, Luc La­voi­sier et Ted­dy Pi­card, qui sont les ré­fé­rents de la hutte de la Ba­rette, nous ont en­traî­né sur l’étroit sen­tier qui mène au mi­lieu de l’étang. La hutte se découvre, avec un em­pla­ce­ment idéal, qua­si­ment 360° d’eau tout au­tour. Un cou­rant à peine per­cep­tible lèche la pres­qu’île, un atout na­tu­rel pour gar­der de l’eau libre pour les poses quand l’étang est pris par les glaces au coeur de l’hiver. On entre dans la hutte, tro­quons bottes contre chaus­sons, et dé­cou­vrons une cuisine car­re­lée, un ta­bleau élec­trique der­nier cri (la hutte est re­liée au ré­seau do­mes­tique)… « On a même la té­lé du dé­but du siècle… du nôtre, pas ce­lui de Fer­nand Masse », ri­gole Luc. Pas sûr qu’elle soit sou­vent al­lu­mée, ici on pré­fère « ra­dio ca­nard », l’am­pli­fi­ca­teur à l’ex­té­rieur qui pré­vient l’ar­ri­vée des becs plats même quand on prend un petit apé­ro dans la cuisine. Avec la convi­via­li­té qui est la marque de ce type de chasse, les verres sont sor­tis des pla­cards et d’un plas­tique est re­li­gieu­se­ment ex­hu­mée une édi­tion ori­gi­nale du livre de Fer­nand Masse. Les livres tiennent une place im­por­tante dans le coeur des sau­va­gi­niers, peut-être parce que les soi­rées à la hutte sont aus­si pro­pices à la lec­ture. Louis Ter­nier a écrit le pre­mier, La Sau­va­gine en France, en 1897, puis il co­écri­ra un se­cond ou­vrage avec Fer­nand Masse. La ré­dac­tion de Les ca­nards sau­vages et

leurs congé­nères in­ter­vien­dra de 1904 à 1907, s’ap­puyant beau­coup sur l’ex­pé­rience de vingt ans de chasses à la Ba­rette. Plus près de nous, La Chasse des ca­nards du Dr Ro­cher, pu­blié en 1953, reste le plus connu et s’échange en­core chez les bou­qui­nistes pour plus de 500 eu­ros. Livre en main, nous en­trons dans la salle de tir et l’on a une pen­sée pour Fer­nand qui avait le même point de vue un siècle plus tôt. Son plus ex­tra­or­di­naire sou­ve­nir dans cette hutte, il nous le narre ain­si : « C’était par une claire ma­ti­née d’avril, à l’époque du re­tour au pays de ni­di­fi­ca­tion. J’avais pas­sé la nuit à la hutte sans brû­ler une car­touche lorsque vers 7 heures du ma­tin mon at­ten­tion se por­ta sur mes ap­pe­lants qui, sans pous­ser un cri, fixaient le ciel, la tête obs­ti­né­ment ren­ver­sée. Sor­tant alors de la hutte, il me fut don­né d’ad­mi­rer un spec­tacle in­ou­bliable. À plus de mille mètres, la sau­va­gine pas­sait. La lar­geur de la val­lée de la Somme étant en cet en­droit de trois ki­lo­mètres, les vo­liers étaient for­més non pas en herse mais en ligne de ba­taille sur sept ou huit rangs d’épais­seur, ce qui pour chaque vo­lier re­pré­sen­tait un mi­ni­mum de vingt mille oi­seaux. J’en vis pas­ser cinq, c’est donc en chiffres ronds cent mille ca­nards qui dé­fi­lèrent au- des­sus de ma tête en quelques mi­nutes […] De­puis plus de vingt ans que je chasse la sau­va­gine et que je me suis at­ta­ché à l’étude de ses moeurs, c’est la seule

oc­ca­sion qu’il m’ait été don­né d’ob­ser­ver une mi­gra­tion en masse. » Les étangs de la Ba­rette n’ont connu que quatre pro­prié­taires après Masse, Rié­fel et la fa­mille Ba­lé­dent sur deux générations, étant les der­niers pri­vés à les avoir pos­sé­dés avant de les vendre au Conseil gé­né­ral de la Somme en 2009. « Il y avait quatre huttes sur le site quand la col­lec­ti­vi­té l’a ra­che­té, rap­pelle Ber­nard. Notre as­so­cia­tion s’est alors mise sur les rangs pour re­prendre la hutte. Pour faire co­ha­bi­ter les dif­fé­rentes pra­tiques sur l’étang (dont une par­tie est clas­sée Na­tu­ra 2000), la pêche, la chasse et la dé­cou­verte en ba­teau du ma­rais à la belle sai­son, la condi­tion était de de­ve­nir une hutte pé­da­go­gique. En fait, ça a été une for­mi­dable op­por­tu­ni­té. » Le site est gé­ré par le Conser­va­toire des sites na­tu­rels de Pi­car­die, il est in­té­gré au Grand Projet Val­lée de Somme, une sé­rie de me­sures cen­sées amé­lio­rer le tou­risme avec des voies vertes, des iti­né­raires de ran­don­née pé­destre… Beau­coup ont cru que ce ter­ri­toire al­lait être si­nis­tré d’un point de vue cy­né­gé­tique dans un proche ave­nir… Pour au­tant, une conven­tion est pas­sée entre le Conseil gé­né­ral et la Fdc qui confie­ra à l’as­so­cia­tion la ges­tion de la hutte. Et contre toute at­tente, les ré­sul­tats sont im­mé­dia­te­ment au ren­dez-vous : 250 chas­seurs se sont par­ta­gé la hutte la sai­son der­nière, 180 nuits – toutes celles de la sai­son – ayant été oc­cu­pées. « On a un taux d’oc­cu­pa­tion ex­cep­tion­nel, glisse Ber­nard. Ça marche mieux qu’un hô­tel For­mule 1 ! » L’As­so­cia­tion des trois val­lées a fait de cette hutte un suc­cès po­pu­laire, pas uni­que­ment ré­ser­vée aux ini­tiés.

Dé­fendre et pro­mou­voir

Jean-Louis Souf­flet rap­pelle en ef­fet que pen­dant long­temps, la chasse à la hutte était celle des nan­tis qui pos­sé­daient les ma­rais, et Ber­nard Her­bain de se rap­pe­ler la pre­mière fois qu’il a été in­vi­té dans cette hutte en 1982 : « Le doc­teur Ba­lé­dent avait fait mettre le té­lé­phone pour qu’on puisse l’ap­pe­ler en cas d’ur­gence. Il y avait un grand lit à baldaquin, un ca­na­pé Ches­ter­field en cuir vert et une bi­blio­thèque ! Au mur était ac­cro­chée la ca­nar­dière ca­libre 32. Le doc­teur chas­sait toute la nuit puis par­tait à l’hô­pi­tal après avoir té­lé­pho­né à ses gardes pour leur dire où il pen­sait que les ca­nards étaient tom­bés, ce n’était pas lui qui al­lait les ra­mas­ser ! » Autre temps, autres moeurs, au­jourd’hui le ta­rif de la nuit de hutte à la Ba­rette est af­fi­ché au prix plan­cher de 30 eu­ros, ce qui fait son suc­cès. En baie de Somme, sur les huttes les plus co­tées, c’est dix fois plus cher. « Notre but n’est pas de faire du nombre à tout prix, re­prend Ber­nard, notre ob­jec­tif est de dé­fendre et de pro­mou­voir. On est en plein de­dans, on se dé­fend mieux quand on peut jus­ti­fier d’un grand nombre d’adhé­rents, et nous

sommes au­jourd’hui 300, la plus im­por­tante so­cié­té au gi­bier d’eau de l’in­té­rieur du dé­par­te­ment. Et nous en­cou­ra­geons les jeunes chas­seurs à ve­nir avec un ta­rif à moi­tié prix. Ça, c’est pour la promotion. » Avec le confort of­fert par cette in­fra­struc­ture, les chas­seurs peuvent ve­nir en fa­mille pour trans­mettre à la jeune gé­né­ra­tion le goût de la hutte, et des nem­rods du Mé­doc ou de Ven­dée sont ve­nus s’ini­tier à cette chasse. « On a des contacts au­jourd’hui, à tous les ni­veaux, hu­main ou avec les ins­ti­tu­tion­nels, qu’on n’avait pas au­pa­ra­vant », conclut Ted­dy. Que pen­se­rait Fer­nand Masse d’une telle évo­lu­tion ? Com­pren­drait-il qu’à cause de pré­oc­cu­pa­tions en­vi­ron­ne­men­tales on met du bis­muth dans les car­touches d’aus­si ri­di­cules fu­sils com­pa­rés à sa sur­puis­sante ca­nar­dière ? Son re­cord, dix-huit ca­nards tués en 1904 avec une seule gerbe de plomb, n’est pas près d’être ré­édi­té. Tel Hi­ber­na­tus il en se­rait comme deux ronds de flan… mais au­rait-il pen­sé que sa hutte lui au­rait sur­vé­cu pen­dant plus de cent ans ? Il ne le re­con­naî­trait pro­ba­ble­ment pas car la salle de tir a été mo­di­fiée. « Au dé­but du siècle bien sûr, pas de lu­nettes sur les fu­sils, que des mires en mé­tal qui s’en­filent sur le ca­non, ex­plique Ber­nard. Aus­si

« Oui nous ai­mons la hutte, oui cette at­tente nous pro­cure un émoi in­di­cible. »

les murs étaient per­cés de beau­coup plus de gui­gnettes, en haut, en bas, sur les cô­tés pour mul­ti­plier les angles de tir et mieux dis­tin­guer les sil­houettes en dé­jouant la ré­frac­tion de la lu­mière. » Qu’est-il res­té du temps de Fer­nand Masse ? Par exemple, les garde-corps en saule en­tre­la­cés sur le pied de hutte sont les mêmes qu’à l’époque, les tech­niques pour bri­ser la glace avec la barque qu’il ex­pli­quait dé­jà dans son livre. Et cô­té ta­bleau ? Sur le carnet de hutte, une cen­taine de pré­lè­ve­ments ont été comp­ta­bi­li­sés l’an­née der­nière « Le ca­nard RAS re­vient sou­vent », glisse Luc. Mais de l’avis de tous, l’hiver était bien trop doux pour faire une bonne sai­son, les meilleurs ta­bleaux ayant at­teint les 350 pré­lè­ve­ments, et en temps que hutte pé­da­go­gique, on peut s’at­tendre aus­si à un cer­tain nombre de tirs ra­tés… Le chas­seur qui a loué la nuit pro­chaine, Ra­phaël, membre de l’as­so­cia­tion, vient d’ar­ri­ver avec sa chienne flat-coa­ted re­trie­ver et ses oies en ban­dou­lière. C’est le mo­ment d’at­ta­cher, la paire d’oies re­joint les blettes qui sont à poste, court-cris et mas­soire sont en­voyés sur les pla­teaux bar­bo­ter au mi­lieu de l’étang pour la nuit quand les sau­vages res­tent sur le pied de hutte. L’at­te­lage fin prêt, nous le voyons plon­ger dans son antre quand nous re­pre­nons le che­min de la terre ferme. Même cent ans après, on peut ju­rer que Ra­phaël pour­rait re­prendre à son compte la pro­fes­sion de foi de Fer­nand Masse, ani­mé de la même pas­sion : « Oui nous ai­mons la hutte, oui cette at­tente nous pro­cure un émoi in­di­cible, oui nous sommes heu­reux quand nous avons réus­si un beau coup de ca­nar­dière… » re­por­tage Guillaume Fa­tras

Il y a cent ans, Fer­nand Masse chas­sait dé­jà dans les ma­rais de la Ba­rette. La hutte est au bout de la digue.

Ra­phaël place ses ap­pe­lants sur des pla­teaux avec des va-et­vient. Dans cette hutte, les gui­gnettes donnent des axes de tir sur 300°.

La sau­va­gine, à quelques mètres de la hutte.

La hutte vue du che­min de ha­lage de la Somme, toute proche. Dans la cuisine, les chas­seurs aiment à feuille­ter l’ou­vrage de Fer­nand Masse, pieu­se­ment conser­vé.

Le so­leil se couche, les ca­nards sont at­te­lés, on fait la pas­sée du soir.

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