«À dents de sabre »

DU TIGRE AU CHE­VREUIL

Connaissance de la Chasse - - L’autre Trophée -

Des lec­teurs de Connais­sance de la Chasse nous ont in­ter­ro­gés sur la pré­sence de ca­nines chez cer­tains bro­cards. Avant de faire le point sur ce cas par­ti­cu­lier, fai­sons le tour d’ho­ri­zon de ces fa­meuses dents.

Zoom sur l’avant de la mâ­choire su­pé­rieure du bro­card où se logent, par­fois, les mi­nus­cules ap­pen­dices (8-10 mm de long) que sont les ca­nines de l’es­pèce. En le pré­le­vant un 18 oc­tobre, le chas­seur concluait une sé­rie d’ap­proches avec ce bro­card aux bois ty­piques qua­si char­bon­neux. Le len­de­main, la préparation du crâne of­frait une sur­prise. Mâ­choires su­pé­rieures et in­fé­rieures du bro­card réunies. Sur la mâ­choire in­fé­rieure, le trou si­tué juste au-des­sous des ca­nines est pré­sent chez tous les che­vreuils. Il n’au­rait pas de rap­port avec les ca­nines.

Les ama­teurs de cerf, et peut-être plus en­core ceux de vè­ne­rie, connaissent l’autre et dis­cret tro­phée du grand cer­vi­dé : les crocs, ou fleur de lys en bi­jou­te­rie, voire coins ou cro­chets. Mais en­core croches et craches en ar­chéo­lo­gie. Bien sou­vent, ces ca­nines su­pé­rieures sont em­ployées dans la confection d’épingles de cra­vate de vè­ne­rie et autres bi­joux. Rap­pe­lons que ces dents, chez le san­glier, se nomment dé­fenses (ca­nines in­fé­rieures) et grès (ca­nines su­pé­rieures, à crois­sance conti­nue), crocs ou cro­chets chez la laie (ca­nines in­dé­ter­mi­nées, à crois­sance nor­male). Et que chez le seul sui­dé mâle, ces mêmes ap­pen­dices sont mi­rés ou contre­mi­rés (lire « Mi­ré ou contre­mi­ré ? », n° 455 de mars 2014 de Connais­sance de la Chasse, page 66). En­fin, il s’avère que notre che­vreuil ar­bore par­fois de telles dents. Dis­cret « tro­phée » que nous al­lons dé­cou­vrir après une im­mer­sion dans l’uni­vers des ca­nines. Les ca­nines sont pré­sentes dans la mâ­choire de nombre de mam­mi­fères. Sur ce point, fé­lins, ca­ni­dés, ours, mus­té­li­dés, sui­nés (san­gliers, pha­co­chères, hy­lo­chères, po­ta­mo­chères, ba­bi­rous­sa et pé­ca­ris), etc., se dis­tinguent es­sen­tiel­le­ment des ru­mi­nants (an­ti­lopes, ga­zelles, buffles, mou­flons, bou­que­tins…). Comme nombre d’es­pèces, l’homme compte quatre ca­nines : deux su­pé­rieures et deux in­fé­rieures. Néan­moins, nous al­lons le consta­ter, il se­rait trop simple de consi­dé­rer que seules les car­nas­siers et les om­ni­vores dé­tiennent des ca­nines. Par exemple, le che­val, bien qu’her­bi­vore fa­meux, dé­tient des ca­nines su­pé­rieures, quatre cro­chets. Sys­té­ma­tiques chez l’éta­lon, elles se­raient plus rares chez la pou­liche. Da­van­tage dé­ve­lop­pées que les autres dents, re­la­ti­ve­ment poin­tues, par­fois net­te­ment saillantes, les ca­nines sont si­tuées entre les in­ci­sives et les mo­laires. Leur rôle est es­sen­tiel­le­ment de se plan­ter dans la chair et de l’ar-

Une dent ici ou là

ra­cher. L’éty­mo­lo­gie du terme met en évi­dence cette fonc­tion ; « ca­nine » pro­vient du la­tin ca­nis, chien. Ain­si, les ani­maux consom­mant prin­ci­pa­le­ment de la viande ar­borent des ca­nines su­pé­rieures et in­fé­rieures par­ti­cu­liè­re­ment dé­ve­lop­pées, tels les ca­ni­dés et les fé­lins. Gare tou­te­fois à ne pas gé­né­ra­li­ser la pré­sence ni l’em­ploi de ces dents ; la règle souffre de mul­tiples ex­cep­tions et cas par­ti­cu­liers. Les ca­nines sont des dents par­ti­cu­liè­re­ment so­lides, à la ra­cine net­te­ment plus longue que les autres dents. Elles dé­tiennent deux autres fonc­tions prin­ci­pales et com­plé­men­taires : l’oc­clu­sion – au­tre­ment dit la fer­me­ture des mâ­choires – ain­si que la désoc­clu­sion des autres dents, afin de fa­vo­ri­ser l’ac­tion latérale de mas­ti­ca­tion. Chez d’autres es­pèces, les ca­nines sont mises à contri­bu­tion en tant qu’ou­til afin de cas­ser la glace ou comme pio­let (morse). Bien sûr, ces ap­pen­dices dé­ve­lop­pés font of­fice d’armes dans la lutte contre un pré­da­teur, ou lors des com­bats de rut. Mais en­core, leur simple ex­hi­bi­tion peut par­ti­ci­per à la pa­rade nup­tiale ain­si qu’à la hié­rar­chi­sa­tion au sein du groupe.

Et l’homme en rê­va

Dents « uniques », à part tout du moins, les ca­nines ont tou­jours été l’ob­jet de fas­ci­na­tion voire vé­né­ra­tion. Les per­çant ou réa­li­sant des rai­nures, les hommes pré­his­to­riques et les peuples pre­miers en font des bra­ce­lets, des col­liers ou des pen­den­tifs. Au So­lu­tréen (22000 à 17000 env. av. J.-C.), les bi­joux sont consti­tués no­tam­ment de ca­nines de cerfs, de

loups, de re­nards, d’ours et de che­vaux. Se­lon An­dré Le­roi-Gou­rhan, grand ar­chéo­logue pré­his­to­rien, ces dents furent pro­ba­ble­ment sé­lec­tion­nées pour leur charge sym­bo­lique car elles ne cor­res­pondent pas à des gi­biers par­ti­cu­liè­re­ment chas­sés. Ain­si, les crocs du cerf pa­raissent être très re­cher­chés mal­gré une pré­sence faible de l’es­pèce au So­lu­tréen. Puis, les My­cé­niens confec­tionnent des casques à l’aide des dé­fenses de san­glier (1650 à 1100 av. J.-C., Grèce), les ve­neurs réa­lisent des bi­joux à par­tir des crocs de cerf, tel re­lieur nous conte que ja­dis ces confrères em­ploient les ca­nines de loup afin de pous­ser le cuir. Outre le san­glier, les ca­ni­dés et les fé­lins, d’autres es­pèces mam­mi­fères tiennent une place à part dans le règne ani­mal grâce à leurs dents. Nous son­ge­rons à l’hip­po­po­tame et au morse, aux ca­nines hy­per-dé­ve­lop­pées, mal­gré leur sta­tut res­pec­tif d’her­bi­vore et de gla­neur de pe­tits or­ga­nismes ma­rins. Rap­pe­lons ici que les dé­fenses de l’élé­phant – et du mam­mouth – sont des in­ci­sives et non des ca­nines. Les ca­nines in­fé­rieures de l’hip­po­po­tame sont plus dé­ve­lop­pées que les su­pé­rieures et s’usent mu­tuel­le­ment (comme chez le san­glier), elles at­teignent 60 cm et 3 kg. Lors des com­bats, l’ani­mal use non seu­le­ment de ses quatre ca­nines mais en­core de ses quatre in- ci­sives, dont l’im­plan­ta­tion évite au­tant que pos­sible des coups sys­té­ma­ti­que­ment meur­triers. À no­ter que l’ani­mal ouvre sa gueule dans un angle de 150°. Quant au morse, il est dé­ci­dé­ment bien pour­vu. Outre son oo­sik (grand ba­cu­lum ou os du pénis en inuit), at­tei­gnant 60 cm, il ar­bore des ca­nines su­pé­rieures os­cil­lant entre 35 et 100 cm, pour un poids maxi­mum de 5,5 kg. À pro­pos de ca­nines hors norme… Aux temps pré­his­to­riques, un ani­mal s’illustre : le tigre à dents de sabre. Der­rière ce terme gé­né­rique se cache de grands fé­lins (de la taille d’un léo­pard à celle d’un lion) à ca­nines su­pé­rieures net­te­ment saillantes, tels no­tam­ment l’Eus­mi­lus, l’Ho­mo­the­rium, le Me­gan­te­reon et le Smi­lo­don pour les plus connus. À no­ter en outre que la mâ­choire du Smi­lo­don s’ouvre à un angle su­pé­rieur à 120°, ce qui de­vait d’au­tant plus ter­ri­fier les proies, ani­males ou hu­maines. Ses ca­nines su­pé­rieures at­teignent 20 cm. Le der­nier tigre à dents de sabre dis­pa­raît vers -10000 ans.

On re­lève en­core des car­nas­siers bien sûr, et des su­jets aux ca­nines su­pé­rieures saillantes que l’on com­pa­re­ra à des dé­fenses : l’Eo­ba­si­leus (à rap­pro­cher du rhi­no­cé­ros), le Co­ry­pho­don (à rap­pro­cher de l’hip­po­po­tame). Le der­nier su­jet pré­his­to­rique à dents de sabre dé­cou­vert est un… écu­reuil ! En ef­fet, fin 2011 en Ar­gen­tine (Pa­ta­go­nie), un fos­sile d’un petit ron­geur a été mis au jour, il fut bap­ti­sé Cro­no­pio den­tia­cu­tus. Ce mi­ni-écu­reuil à dents de sabre res­sem­blant comme deux gouttes d’eau à Scrat, hé­ros du film L’Âge de glace, vé­cut il y a 100 mil­lions d’an­nées dans l’ombre des di­no­saures. Après ce voyage dans l’es­pace et le temps, concen­trons-nous sur les cer­vi­dés. Éton­nam­ment, cette fa­mille d’her­bi­vores ru­mi­nants abrite nombre de por­teurs de ca­nines ; de fait il s’agit là de l’une de ses ca­rac­té­ris­tiques. Outre le cerf, plu­sieurs

cer­vi­dés asia­tiques et amé­ri­cains dé­ve­loppent sys­té­ma­ti­que­ment des ca­nines plus ou moins longues, ce sont le munt­jac, l’hy­dro­pote et l’éla­phode (lire en­ca­drés pages 105, ci-contre et 110). Ci­té par le guide de chasse Re­naud Des­grées du Loû (au­teur lui­même d’un re­mar­quable En pas­sant par les Monts cé­lestes), Whitehead (au­teur de The Whitehead en­cy­clo­pe­dia of deer) ajoute à la liste : wa­pi­ti, ma­ral et cerf du Père Da­vid (à l’ori­gine Chine). En outre, chez le renne et le ca­ri­bou, mâles et fe­melles portent des ca­nines, mais ne per­çant pas la gen­cive, car elles de­meurent dans l’al­véole de la mâ­choire. Tou­jours se­lon le même au­teur, cer­vi­dés ar­bo­rant oc­ca­sion­nel­le­ment des ca­nines : daim, cerf mu­let ( mule deer), cerf de Vir­gi­nie, pu­du (Amé­rique du Sud), ma­za­ma (ou da­guet rouge ou gris, Amé­rique cen­trale et du Sud), hue­mul (ou gue­mal ou ta­ru­ca, Amé­rique du Sud). Et cerf axis (Inde) se­lon Geist ( Cer­vus of the world), ci­té par Re­naud.

Ajou­tons à la liste deux es­pèces, « in­ter­mé­diaires » di­rons-nous et re­la­ti­ve­ment proches des cer­vi­dés, por­tant sys­té­ma­ti­que­ment de telles dents que sont le porte-musc et le tra­gule (en­ca­drés pages 106 et 114). Re­ve­nons main­te­nant aux cer­vi­dés de nos ter­ri­toires. Les crocs du cerf sont pré­sents chez l’en­semble des mâles et chez qua­si toutes les fe­melles. Claude Bar­the­lot, chas­seur, den­tiste et membre du Co­mi­té de lec­ture et d’ana­lyse den­taire (Clad, une éma­na­tion de l’Ancgg), nous ré­vèle que les da­guets de cerf pré­sentent par­fois des ca­nines doubles ; il s’agit de la jux­ta­po­si­tion tem­po­raire des pe­tites ca­nines de lait – pla­cées la­té­ra­le­ment – et des ca­nines dé­fi­ni­tives. Une élé­gante fleur de lys à quatre élé­ments en sorte. Ces ca­nines de lait fi­nissent par tom­ber. En fait, les ca­nines su­pé­rieures sont les ves­tiges de dents cer­tai­ne­ment plus dé­ve­lop­pées que les an­cêtres du cerf et de la biche pos­sé­daient tan­dis qu’ils cô­toyaient le bes­tiaire pré­his­to­rique ci­té pré­cé­dem­ment. De

Mais à quoi ont bien pu ser­vir ces dents saillantes et acé­rées ? Arme ou ou­til ?

toute évi­dence ces dents ré­gressent, et dans des cen­taines de mil­liers ou des mil­lions d’an­nées, elles au­ront pu­re­ment et sim­ple­ment dis­pa­ru. Te­nons les pa­ris. En at­ten­dant, elles consti­tuent d’in­so­lites « or­ganes té­moins ». Ce croc n’est d’au­cune uti­li­té pra­tique – semble-t-il –, ne consti­tuant ni une arme, ni un ou­til pour l’es­pèce cerf. En re­vanche, il joue un rôle en termes de com­mu­ni­ca­tion entre les in­di­vi­dus. Re­trous­sant les cô­tés de sa lèvre su­pé­rieure, le cerf ré­vèle cette dent à son congé­nère, in­di­quant par la sorte son mé­con­ten­te­ment ou sa do­mi­na­tion. Ce ré­flexe est di­rec­te­ment hé­ri­té des temps im­mé­mo­riaux, lorsque l’ani­mal ar­bo­rait éga­le­ment des dents de sabre, plus exac­te­ment des ca­nines su­pé­rieures net­te­ment saillantes, des sortes de dé­fenses. Nous avons consta­té que les ve­neurs puis les chas­seurs à tir se sont in­té­res­sés re­la­ti­ve­ment tôt aux crocs du cerf car le tro­phée de ce­lui-ci est consi­dé­ré, le mas­sacre est vo­lon­tiers

ma­ni­pu­lé, ex­po­sé, conser­vé. Il en est tout au­tre­ment du cousin pauvre, le che­vreuil. Le petit cer­vi­dé n’a ja­mais fait l’ob­jet d’un culte, long­temps son tro­phée est dé­pré­cié, long­temps il est da­van­tage bra­con­né que chas­sé. Dé­ci­dé­ment non consi­dé­ré en France, le che­vreuil ne bé­né­fi­cie pas d’un re­gard bien­veillant, si ce n’est de­puis quelques courtes di­zaines d’an­nées.

Long­temps chas­sé aux seuls chiens cou­rants, à courre comme à tir, ti­ré de­vant soi au plomb, le che­vreuil est soit une proie pour le chien, soit une cible, ra­re­ment un gi­bier à part en­tière si l’on peut dire. La chasse en bat­tue d’ani­maux dé­pouillés ou en re­faits ne fa­vo­rise pas la consi­dé­ra­tion por­tée au gi­bier en tant qu’in­di­vi­du. Aus­si, bien sou­vent au­cune at­ten­tion n’est of­ferte à la tête ni au tro­phée ; dé­pouillé, dé­cou­pé, c’est je­té.

Qu’en est-il chez le che­vreuil ?

En fait, il faut at­tendre le dé­ve­lop­pe­ment de la chasse à l’ap­proche (à la ca­ra­bine comme à l’arc) pour que le chas­seur s’in­té­resse pré­ci­sé­ment à cette ra­mure. Net­toyant le crâne afin de conser­ver les bois, ob­ser­vant les dents afin d’en ju­ger l’usure éven­tuelle et d’en­vi­sa­ger l’ap­par­te­nance à une ca­té­go­rie d’âge, le chas­seur découvre des ex­crois­sances que sont les ca­nines. Qu’en est-il point par point ? - Com­bien me­sure une ca­nine ? Ru­di­men­taire donc dis­crète, la ca­nine du che­vreuil est bien sou­vent masquée par la chair re­cou­vrant la mâ­choire et par la lèvre su­pé­rieure, aus­si n’est-elle vi­sible que lorsque cette der­nière est re­trous­sée par la main de l’homme. Se­lon Jean-Michel Rai­non, chas­seur et chi­rur­gien-den­tiste, la ca­nine dé­fi­ni­tive dé­tient une taille fixe, qui ne se dé­ve­loppe donc pas avec l’âge (comme chez le san­glier), tout juste sort-elle pro­gres­si­ve­ment étant de plus en plus ap­pa­rente. La taille de la ca­nine est des plus mo­destes, de l’ordre de 8-10 mm. Quant à la forme, elle est longue et ef­fi­lée, le terme exact est ri­zi­forme. - Où la cher­cher ? La ou les ca­nines du che­vreuil ne sont pré­sentes que sur la mâ­choire su­pé­rieure, à l’ins­tar du cerf et des autres cer­vi­dés por­teurs. Là est la grande dif­fé­rence avec le san­glier, le porc… et l’homme. - Com­ment pousse-t-elle ? Avant tout, Jean-Michel Rai­non nous pré­cise le cycle de la pousse des ca­nines. Un cer­tain nombre de che­vreuils – mâle ou fe­melle – pos­sèdent des ca­nines à l’état de germe dès le stade de foe­tus. Chez ces su­jets, au­to­ma­ti­que­ment, la ca­nine de lait se dé­ve­lop­pe­ra, per­çant l’os de fa­çon très dis­crète, mais pas for­cé­ment la gen­cive. Elle de­meure alors sous-mu­queuse et n’est vi­sible que si le crâne est net­toyé. La ca­nine de lait passe d’au­tant plus in­aper­çue qu’on ne la cherche ja­mais chez les che­vrillards. Au­to­ma­ti­que­ment de nou­veau, une ca­nine dé­fi­ni­tive va rem­pla­cer la ca­nine lac­téale. Soit en l’ex­pul­sant, soit en pous­sant à cô­té, d’où des cas de doubles ca­nines sur les­quels nous re­vien­drons. Te­nant compte de ce cycle, il n’est pas pos­sible d’en­vi­sa­ger qu’il existe des an­nées à ca­nines, de la même fa­çon qu’il y a des an­nées à bons tro­phées de bro­cards (dans le cas de condi­tions cli­ma­tiques et d’état de la vé­gé­ta­tion fa­vo­rables à la re­pousse de la ra­mure). - Quand pousse-t-elle ? Jean-Michel en­vi­sage que le che­vrillard perd sa ou ses ca­nines de

lait vers 12 à 14 mois. C’est-à-dire quand sa den­ture de­vient com­plète, et que sa 3e pré­mo­laire trilobée est rem­pla­cée par une bi­lo­bée. Au­pa­ra­vant, sous la ca­nine s’est dé­ve­lop­pé le germe de la ca­nine dé­fi­ni­tive, la­quelle pousse la ca­nine lac­téale ou plus ra­re­ment se jux­ta­pose. - Ca­nines doubles, com­bien ? Le bro­card ar­bore soit une double ca­nine d’un cô­té et une seule ca­nine de l’autre, soit deux ca­nines doubles. Il n’existe pas d’étude sur les pro­por­tions de ces deux ca­té­go­ries. - Qu’en est-il de la che­vrette ? À l’ins­tar de la biche, la che­vrette porte éga­le­ment des ca­nines. Le na­tu­ra­liste al­le­mand Fer­di­nand von Raes­feld (au­teur de l’ou­vrage de ré­fé­rence Das Reh­wild) évoque de tels cas dès 1905. Ce phé­no­mène a été peu consta­té et évo­qué, car cette den­ture est ra­re­ment l’ob­jet d’une étude pous­sée. Te­nant compte du cycle de pousse – pré­coce – des ca­nines, il est er­ro­né de croire que les ca­nines fé­mi­nines re­lèvent soit du grand âge (bré­haigne), soit de troubles hor­mo­naux. - Quel est le pour­cen­tage de bro­cards à ca­nines ? La « grande » ques­tion. Le très sé­rieux Man­hès d’An­ge­ny (au­teur du fa­meux Le Che­vreuil, his­toire na­tu­relle et chasse, 1959), in­fluen­cé par l’école al­le­mande et lec­teur de von Raes­feld, évoque 0,8 %. Von Raes­feld, jus­te­ment (ci­té par Fran­çois de Ha­renne, in Chasse & Na­ture, oc­tobre 2009, re­vue du Saint Hu­bert Club Royal de Bel­gique) an­nonce jus­qu’à un tiers des bro­cards d’une même po­pu­la­tion ! Re­naud Des­grées du Loû avance 7,5 %. En­fin, na­tu­ra­liste et guide de chasse, Olivier Bû­che­ron a comp­ta­bi­li­sé de 5 à 10 % de bro­cards à ca­nines sur les po­pu­la­tions qu’il a pu suivre dans le sud de la Pi­car­die. Tou­jours se­lon ce der­nier, sur un même sec­teur, les ani­maux à ca­nines se ré­par­tis­saient de la sorte : 80 % étaient des mâles, 20 % des che­vrettes. - La ca­nine est-elle hé­ré­di­taire ? Le fort pour­cen­tage d’ani­maux à ca­nines au sein de cer­taines po­pu­la- tions s’ex­plique par le ca­rac­tère hé­ré­di­taire du phé­no­mène. Ce qu’ob­ser­vait Von Raes­feld il y a cent ans, ce que confirment no­tam­ment Claude Bar­the­lot, Jean-Michel Rai­non et Olivier Bû­che­ron. Le gène existe plus ou moins dans cer­taines po­pu­la­tions, et donc se trans­met plus ou moins. Est-ce le mâle ou la fe­melle qui trans­met le gène ? L’un ou l’autre… ou les deux. Ce qui est cer­tain, c’est que la pro­messe de germe de ca­nine est pré­sente à la fois dans l’ovule et dans le sper­ma­to­zoïde. - Pra­tique Un conseil qui s’im­pose : lors de la préparation de la tête, quand celle-ci est mise à bouillir , le chas­seur veille­ra à ne pas je­ter ces dis­crètes dents ca­nines éven­tuel­le­ment dé­chaus­sées et res­tées au fond du ré­ci­pient. Ce qu’ob­serve d’ailleurs Ri­chard Prior ; sa seule contri­bu­tion au su­jet qui nous in­té­resse. Dis­cret et non com­mun. Fi­na­le­ment, ce double ca­rac­tère contri­bue à ex- pli­quer le peu d’in­té­rêt du chas­seur pour ce « tro­phée » sin­gu­lier mais en­core la très faible place qui lui est ré­ser­vée dans la lit­té­ra­ture cy­né­gé­tique. Pour quelle(s) rai­son(s), con­trai­re­ment au cerf, le bro­card n’ar­bore-t-il pas sys­té­ma­ti­que­ment des ca­nines, par ailleurs si mo­destes ? Pro­ba­ble­ment parce que le petit cer­vi­dé, da­van­tage « pri­mi­tif » que le cerf, est en avance sur ce­lui-ci en termes d’évo­lu­tion de l’es­pèce.

Sous-évo­lué

Les ca­nines du che­vreuil ont un ca­rac­tère ré­ces­sif ; l’ani­mal qui les porte peut être consi­dé­ré comme « sous-évo­lué » par rap­port à son congé­nère qui en est dé­pour­vu, pré­cise Jean-Michel Rai­non. Le même, ré­su­mant la pen­sée du psy­cho­logue amé­ri­cain James Mark Bald­win (1861-1934), spé­cia­liste de l’évo­lu­tion, énonce que : « Tout or­gane qui ne tra­vaille pas s’atro­phie. » Certes, mais les ca­nines pro­ba­ble­ment saillantes des an­cêtres pré­his­to­riques du che­vreuil tra­vaillaient-elles et à quoi ? Ces der­niers étaient-ils om­ni­vores ? En­fin, qu’en est-il alors de l’évo­lu­tion des autres cer­vi­dés pour le coup à « dents de sabre » que sont les munt­jacs, hy­dro­potes et éla­phodes ? Nous nous in­ter­ro­geons en­core : à quoi res­sem­ble­ront les che­vreuils que nos des­cen­dants chas­se­ront dans des di­zaines ou des cen­taines de mil­liers d’an­nées ? En at­ten­dant ce ren­dez-vous fu­tur, jouis­sons plei­ne­ment de « notre » Ca­preo­lus ca­preo­lus. Avec ou sans ca­nine.

Fran­çois-Xa­vier Al­lon­neau

Un jour vien­dra où il n’en por­te­ra plus du tout. Dans des cen­taines ou des mil­lions d’an­nées…

remerciements : doc­teur Claude Bar­the­lot (den­tiste), Guy Bon­net, Olivier Bû­che­ron, Re­naud Des­grées du Loû, Ch­ris­tophe Her­cy, doc­teur vé­té­ri­naire Xa­vier Le­gendre, doc­teur Jean-Michel Rai­non (chi­rur­gien-den­tiste)

Porte-musc (mo­schi­dé). Dé­pour­vu de bois, cet ani­mal – qui n’est pas un cer­vi­dé – ar­bore des dents re­cords de 5 à 8 cm. Il fut tar­di­ve­ment chas­sé en Si­bé­rie et dans l’Al­taï.

Hy­dro­pote (cer­vi­dé). On ne confon­dra pas cet ani­mal avec le porte-musc – ci-des­sus – mal­gré un sa­cré air de res­sem­blance, au ni­veau du crâne.

Munt­jac (cer­vi­dé). Il est le seul de sa fa­mille à of­frir à la fois une ra­mure – certes courte – ain­si que des dents saillantes.

Les ca­nines du cerf ont tou­jours fas­ci­né les hommes, de la Pré­his­toire à nos jours, sous forme de « fleur de lys. »

À l’ins­tar du san­glier, le che­val (l’éta­lon) porte quatre ca­nines, les « cro­chets » se­lon le glos­saire équin.

Avec ses ca­nines su­pé­rieures et in­fé­rieures, l’hip­po­po­tame se rap­proche du san­glier et du che­val.

1650/1100 av. J.-C., casque de l’an­cienne Grèce (My­cènes), réa­li­sé à l’aide de ca­nines de san­glier.

Les ca­nines su­pé­rieures du morse im­posent le res­pect : elles me­surent jus­qu’à 1 mètre de long.

Le der­nier-né des su­jets à dents de sabre est un petit écu­reuil pré­his­to­rique dont on a re­trou­vé le fos­sile en Ar­gen­tine. Il vi­vait il y a 100 mil­lions d’an­nées.

Le Smi­lo­don est le plus cé­lèbre des fé­lins dits tigres à dents de sabre. Ses ca­nines su­pé­rieures at­tei­gnaient 20 cm. Il dis­pa­rut il y a 12000 ans.

Le sin­gu­lier munt­jac est par­fai­te­ment chas­sable, en An­gle­terre no­tam­ment. Il porte l’unique et vé­ri­table double tro­phée de la fa­mille des cer­vi­dés.

Cer­vi­dé asia­tique dé­pour­vu de bois, l’hy­dro­pote a fou­lé li­bre­ment le sol fran­çais il y a peu. Le pre­nant pour un che­vreuil, les chas­seurs li­mou­sins avaient quelques dif­fi­cul­tés à iden­ti­fier ce gi­bier. Nous les com­pre­nons !

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.