For­mi­dable épa­gneul bre­ton

Un éle­veur, Patrick Morin. Un af­fixe, de Ke­ran­louan. Une com­mune, Cal­lac. Trois noms indissociables, et sy­no­nymes d’une re­nom­mée in­ter­na­tio­nale qui ne date pas d’hier, pour qui s’in­té­resse quelque peu à ce conti­nen­tal, au ca­rac­tère bien trem­pé, qu’est l’é

Connaissance de la Chasse - - La Une - texte et photos Ch­ris­tophe Au­bin

Je fais un mé­tier exal­tant », nous confie, non sans fier­té, l’éle­veur­dres­seur Patrick Morin qui nous ac­cueille au­jourd’hui au coeur de son bo­cage cos­tar­mo­ri­cain. Il suf­fit de re­gar­der d’un peu plus près le nombre de titres de tra­vail, mais aus­si de beau­té, rem­por­tés par l’éle­vage de Ke­ran­louan pour com­prendre que cette réus­site ne peut être que le fruit d’un homme pas­sion­né. Une flamme hé­ré­di­taire, ac­quise voi­ci plus de 40 ans, au contact de son père, Guy, lui-même dres­seur de re­nom et ac­teur in­con­tes­table de l’évo­lu­tion de la race. « Mon père, qui avait une vi­va­ci­té d’es­prit as­sez ex­tra­or­di­naire, ar­ri­vait tou­jours à re­mar­quer les points sus­cep­tibles d’être amé­lio­rés chez un chien », nous dé­clare Patrick. « Bien que l’épa­gneul soit in­tel­li­gent, dy­na­mique, cou­ra­geux et do­té d’évi­dentes qua­li­tés de re­trie­ver, il avait no­té qu’il lui man­quait tou­te­fois d’un peu de puis­sance de nez par rap­port à son cou­sin le set­ter an­glais. Par ailleurs, de ca­rac­tère or­gueilleux et ja­loux, l’épa­gneul d’an­tan ne sup­por­tait pas qu’on puisse lui vo­ler l’abou­tis­se­ment de son tra­vail. Il était donc im­pos­sible d’ima­gi­ner, à cette époque, un su­jet ca­pable de res­pec­ter le pa­tron. Avec l’aval de Gas­ton Pou­chain, à la fois pré­sident du club et de la So­cié­té cen­trale ca­nine, mon père dé­ci­da donc de faire un peu de re­trempe avec du sang de set­ter. Opé­ra­tion qu’il sut réa­li­ser avec doig­té. L’un des tout pre­miers chiens is­sus de ces croi­se­ments fut Tin­tin de Ke­ran­louan, sacré cham­pion d’Eu­rope en 1976. Outre ce titre in­ter­na­tio­nal de tra­vail, ce su­jet ex­cep­tion­nel rem­por­ta aus­si ce­lui de cham­pion de France de beau­té. Do­té de toutes les qua­li­tés in­hé­rentes à la race, plus quelques-unes ap­por­tées par le sang an­glais, il fut ain­si le pre­mier épa­gneul bre­ton,

un pro­to­type en quelque sorte, à pos­sé­der dans ses gènes le pa­tron na­tu­rel. » Force est de consta­ter que, quatre dé­cen­nies plus tard, Tin­tin reste tou­jours un point de re­père in­con­tour­nable pour la plu­part des éle­veurs et dres­seurs du monde en­tier s’in­té­res­sant à l’épa­gneul bre­ton. Res­pec­tueux de son aïeul, qui fut aus­si son pro­fes­seur, Patrick avoue tou­te­fois avoir eu très tôt une vi­sion bien dif­fé­rente du dres­sage. « Plu­tôt ar­bi­traire dans sa fa­çon de tra­vailler, mon père réus­sis­sait par­fai­te­ment avec des chiens au ca­rac­tère trem­pé et ra­pides. Mais il ne s’in­té­res­sait nul­le­ment aux su­jets plus ti­mides qu’il qua­li­fiait de to­cards. Âgé de 12 ans et dé­jà pas­sion­né par la gent ca­nine, je pas­sais évi­dem­ment tout mon temps libre à m’oc­cu­per des chiens de l’éle­vage pa­ter­nel. Ra­pi­de­ment, je me suis ren­du compte que ces soi-di­sant to­cards étaient en fait sen­sibles, in­tel­li­gents, com­mu­ni­ca­tifs et doués d’un sens de l’ob­ser­va­tion ex­cep­tion­nel. Plus je les sor­tais, plus ils cher­chaient à me faire plai­sir, et j’ob­tins alors des ré­sul­tats in­croyables. De­puis, j’ai mis ma vie au ser­vice des to­cards. »

En mode connec­té

Plu­tôt que de par­ler de dres­sage au sens lit­té­ral du terme, Patrick Morin pré­fère se po­si­tion­ner lui-même comme édu­ca­teur. Son ob­jec­tif ? Don­ner à ses plus jeunes élèves l’en­vie d’obéir, en ré­veillant chez eux la pre­mière de leur qua­li­té na­tu­relle, à sa­voir l’ins­tinct de course à la pour­suite. Dès la cin­quième se­maine, il n’hé­site pas à sé­pa­rer les chiots de leur gé­ni­trice, les fai­sant d’abord té­ter deux, puis une seule fois par jour. L’homme de­vient ain­si ra­pi­de­ment une se­conde ma­man. La connexion entre l’hu­main et le chien, élé­ment pri­mor­dial se­lon l’éle­veur, com­mence peu à peu à s’éta­blir. À 7 se­maines, Patrick sort la por­tée en­tière sur le ter­rain. Dé­jà im­pré­gnés, ses bé­bés – comme il les aime à les ap­pe­ler – sont ir­ré­sis­ti­ble­ment at­ti­rés, ai­man­tés par leur maître. D’abord sur un che­min, il les en­traîne der­rière lui chaque un jour un peu plus loin, un peu plus vite, avant de com­pli­quer la tâche en uti­li­sant les pièges na­tu­rels du ter­rain : arbre cou­ché à contour­ner, ruis­seau à fran­chir, ta­lus à sau­ter, etc., pour fi­nir à l’in­té­rieur du bois. « La dé­cou­verte de la nature et de ses obs­tacles oblige le chiot à res­ter en éveil per­ma­nent pour gar­der le contact avec son maître », ex­plique l’ex­pé­ri­men­té dres­seur. « Il peut ain­si ré­vé­ler ses qua­li­tés na­tu­relles trans­mises par les pa­rents. Cha­cun de ses pro­grès est consi­dé­ré comme une per­for­mance, dont il est fier, et ra­pi­de­ment il de­vient avide et de­man­deur de la re­con­nais­sance de l’homme. Cette connexion re­pré­sente à mon sens plus de 60 % de l’obéis­sance, le reste étant lié au dres­sage pro­pre­ment dit. » Se­lon Patrick Morin, le chien doit im­pé­ra­ti­ve­ment por­ter un in­té­rêt sur ce qu’on veut lui faire faire. Être trop ferme dé­per­son­na­lise de fa­çon iné­luc­table le su­jet en lui en­le­vant tout es­prit d’ini­tia­tive, et en lui fai­sant perdre toute cu­rio­si­té. A contra­rio, en lui lais­sant trop de li­ber­té, le dres­sage ac­com­pli risque de s’ef­fa­cer au fil du temps. Il est donc né­ces­saire de faire un af­fû­tage ré­gu­lier pour ne rien perdre de la connexion préa­la­ble­ment éta­blie. Il faut en fait condi-

tion­ner le chien à vou­loir obéir et non le for­cer à le faire. « Un bon dres­sage, est un sa­vant do­sage entre la mo­ti­va­tion et l’obéis­sance, et ce­la né­ces­site de temps à autre un ré­équi­li­brage. C’est par­fois com­pli­qué car il faut sa­voir res­ter ob­jec­tif, et ap­pré­cier les ré­ac­tions qui peuvent être dif­fé­rentes se­lon le gi­bier ou le bio­tope. En tout état de cause, c’est à vous d’al­ler dans le sens des ré­ac­tions na­tu­relles du chien, et d’es­sayer de le com­prendre, au lieu de le re­bu­ter en lui im­po­sant des com­man­de­ments par­fois in­jus­ti­fiés à ses yeux. » Aus­si, plu­tôt que de par­ler de rap­pel, ordre im­pé­ra­tif de retour, pré­fère-t-il évo­quer le terme de com­man­de­ment de frein qui, se­lon ses pro­pos, sert à at­ti­rer l’at­ten­tion du su­jet. « Un chien qui a un son de ra­dio per­ma­nent der­rière lui sait par­fai­te­ment où est son conduc­teur », pour­suit-il. « Il n’éprouve donc au­cune in­quié­tude, et n’a cure des ap­pels in­ces­sants de son maître. Plu­tôt que de vou­loir lui faire re­brous­ser che­min à tout prix, il est plus utile de le condi­tion­ner à re­ve­nir. Il existe trois zones de vi­gi­lance, la verte où le chien est calme, l’orange où il est éner­vé par des sources ex­té­rieures, et enfin la rouge lors­qu’il est sur­ex­ci­té comme par exemple en pré­sence de gi­bier. C’est en zone verte qu’il faut uti­li­ser de fa­çon po­sée le com­man­de­ment de frein. Crier sur son chien quand il est d’ores et dé­jà en ac­tion est ab­so­lu­ment in­utile, pire, c’est sou­vent lui don­ner un ordre à contre­sens. Mal­heu­reu­se­ment, nombre de pro­prié­taires ré­agissent ain­si, gé­né­rant à coup sûr un conflit chien-maître. N’ou­bliez ja­mais que l’ani­mal le plus dé­na­tu­ré de la terre n’est autre que l’homme… »

Une table de mul­ti­pli­ca­tion sin­gu­lière

Aus­si éton­nant que ce­la puisse pa­raître, Patrick Morin ne tra­vaille que très peu la no­tion d’ar­rêt. L’ar­rêt est pour lui un ré­flexe condi­tion­né du chien à vou­loir se sai­sir d’un gi­bier sans pou­voir y ar­ri­ver, et doit le res­ter. Certes, il uti­lise du gi­bier en­tra­vé qu’il met en pré­sence des jeunes su­jets, mais uni­que­ment dans le but de dé­clen­cher cet ins­tinct hé­ré­di­taire, et non de for­cer ses élèves à ar­rê­ter. Une fois le cô­té mor­dant ma­ni­fes­té, il fait ap­pel à un mo­ni­teur – com­pre­nez un spé­ci­men adulte à l’ar­rêt sûr – der­rière le­quel il laisse cou-

rir les chiots. À son contact, ces der­niers ra­len­tissent, ne se­rait-ce que par res­pect de leur aî­né, et ré­vèlent ain­si leur ap­ti­tude na­tu­relle à pa­tron­ner. Plus tard, le pro­fes­sion­nel choi­sit un bio­tope adé­quat per­met­tant à ses ap­pren­tis de s’ex­pri­mer sur gi­bier vo­lant. Mais ja­mais il n’a re­cours à la boîte d’en­vol. « Cet ac­ces­soire dé­na­ture à mon avis com­plè­te­ment l’ar­rêt. Le su­jet mis en pré­sence se re­trouve en ef­fet condi­tion­né à ar­rê­ter sur éma­na­tion di­recte. Il perd ain­si les ré­ac­tions na­tu­relles de pru­dence d’un chien qui ra­len­tit sur un oi­seau qui piète. Mis en­suite de­vant un gi­bier sau­vage, in­évi­ta­ble­ment pié­tard, il s’énerve, voire n’en tient pas cas. En ac­tion de chasse, l’er­reur à ne pas com­mettre est de pen­ser que son com­pa­gnon ne tien­dra pas l’ar­rêt. Dans une telle si­tua­tion, nom­breux sont les chas­seurs qui foncent pour ser­vir leur auxi­liaire. L’éma­na­tion de l’homme se ré­pand, les vi­bra­tions du sol sont per­çues par les cous­si­nets, ce qui in­cite fa­ta­le­ment le chien à bour­rer. La mau­vaise ha­bi­tude prise, ce­lui-ci ar­rê­te­ra for­cé­ment de moins en moins. Mon conseil ? Res­ter co­ol, et lais­ser l’équi­libre na­tu­rel se faire. » Bien que le rap­port soit l’abou­tis­se­ment du tra­vail du chien, et qu’il re­pré­sente un atout ma­jeur pour le chas­seur, Patrick Morin ne dresse ja­mais ses dis­ciples au rap­port for­cé. Car outre ses qua­li­tés d’ar­rê­teur, l’épa­gneul bre­ton se po­si­tionne na­tu­rel­le­ment comme un ex­cellent re­trie­ver. Le dres­seur, fi­dèle à ses opi­nions, pré­fère là en­core lais­ser les ap­ti­tudes in­nées s’ex­pri­mer li­bre­ment. Tout juste ex­cite-il le mor­dant de ses chiots à l’aide d’un vieux chif­fon en guise d’ap­por­table. Lors­qu’on aborde la qua­li­té de son che­nil avec l’éle­veur de bre­tons, il ré­pond non sans hu­mour : « Mes chiens ne sont pas meilleurs que les autres, mais pas moins bons que les meilleurs ! » Avant d’ajou­ter : « Par­ler de la va­leur d’un chien n’est pas sim­ple­ment évo­quer ce qu’il re­pré­sente of­fi­ciel­le­ment d’un point de vue ori­gines. L’im­por­tant est ce qu’il est, et ce qu’il trans­met. » Bien évi­dem­ment, Patrick Morin choi­sit pour au­tant ses lices et ses éta­lons par rap­port au standard. Ceux-ci doivent être

bien struc­tu­rés, pos­sé­der de bonnes ar­ti­cu­la­tions, et être do­tés d’ap­ti­tudes de très haut ni­veau. Mais il ne s’ar­rête pas à ces seuls cri­tères. Par­tant du prin­cipe que les qua­li­tés na­tu­relles de base (in­tel­li­gence, nez, ins­tinct d’ar­rêt et de rap­port, coeur à l’ou­vrage…) s’ad­di­tionnent, tan­dis que les ca­rac­tères do­mi­nants (ti­mi­di­té, sus­cep­ti­bi­li­té, vice, ner­vo­si­té…) se mul­ti­plient en une seule gé­né­ra­tion, il est très pru­dent quant à la sé­lec­tion des gé­ni­teurs, dès lors qu’il dé­cide d’ap­por­ter du sang neuf à son éle­vage. « Sur un chien pri­mé de 3 ou 4 ans, on ne voit plus les brèches psy­cho­lo­giques, car les points do­mi­nants de son ca­rac­tère ont bien sou­vent été dé­jà ef­fa­cés », ex­plique-t-il. « Je pré­fère de loin choi­sir un éta­lon de n’im­porte quelle ori­gine, mais à l’état vierge, c’est-à-dire âgé de 10 mois maxi­mum. Si au même âge, il est ca­pable de faire ce que fait un de Ke­ran­louan, je sais que je n’ai guère de chances de me trom­per. »

Une his­toire de pul­sa­tions

Vous l’au­rez com­pris, Patrick Morin est un éle­veur-dres­seur pour le moins aty­pique, dans ce monde tout aus­si par­ti­cu­lier qu’est ce­lui du chien d’ar­rêt. Le voir en­traî­ner une grappe de 20 chiots dans son sillage, ou en­core faire ar­rê­ter un su­jet tout juste âgé de 10 se­maines sur une caille dis­si­mu­lée sous-bois, n’a pu que nous sé­duire. De la même fa­çon, nous avons ap­pré­cié le cô­té à la fois en­tre­pre­nant et pru­dent de spé­ci­mens adultes pa­tron­nant à mer­veille. Les rai­sons d’un tel suc­cès ? Beau­coup de tra­vail, certes, même si pour Patrick « le temps ne se compte pas en heures, mais par les bat­te­ments du coeur ». Mais aus­si, une fa­çon très com­por­te­men­ta­liste d’abor­der les bases du dres­sage. Enfin, si l’en­vie vous ve­nait d’ac­qué­rir votre fu­tur auxi­liaire au­près de cet éle­veur bre­ton, sa­chez qu’il re­fu­se­ra pro­ba­ble­ment de vous cé­der un tout jeune chiot. Il pré­fé­re­ra, c’est cer­tain, vous vendre un épa­gneul bre­ton, âgé de 5 à 6 mois, dé­jà édu­qué et ini­tié à la chasse. Vous ne pour­rez qu’y être ga­gnant, à condi­tion que, vous aus­si, sa­chiez faire dis­cer­ne­ment entre obéis­sance et mo­ti­va­tion, sans ja­mais ou­blier qu’à tout mo­ment un chien, même bien équi­li­bré, peut dé­con­nec­ter de par la seule mal­adresse de l’homme.

Un chiot de 10 se­maines seule­ment à l’ar­rêt de sa pre­mière caille, un ré­flexe in­né.

Avant l’ère Guy Morin, une telle scène n’était pas ima­gi­nable.

L’ap­ti­tude au mor­dant fa­vo­ri­se­ra plus tard le rap­port. Com­pli­ci­té d’au­jourd’hui …com­pli­ci­té de de­main.

Ar­rêt condi­tion­né, mais ja­mais for­cé.

« Mes chiens ne sont pas meilleurs que les autres, mais pas moins bons que les meilleurs ! »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.