San­glier, l’Eu­rope à ses pieds

Comme en France, la ques­tion du san­glier semble se po­ser éga­le­ment dans les autres pays de l’Union eu­ro­péenne. Un ré­cent rap­port dé­taille l’am­pleur du phé­no­mène et pré­co­nise des so­lu­tions dé­ca­pantes. Les chas­seurs se­ront-ils au ren­dez-vous ? En­tre­tien ave

Connaissance de la Chasse - - Éditorial - par Thi­baut Ma­cé (texte et pho­tos)

Comme en France, la ques­tion du san­glier semble se po­ser dans les autres pays de l’Union eu­ro­péenne. Un ré­cent rap­port dé­taille l’am­pleur du phé­no­mène et pré­co­nise des so­lu­tions dé­ca­pantes.

Dans son rap­port pré­sen­té le 26 juin 2018 au Par­le­ment eu­ro­péen dans le cadre de l’In­ter­groupe Bio­di­ver­si­té, chasse et cam­pagne, le doc­teur Jur­gen Tack dres­sait ce constat : « Les chas­seurs n’ont pas em­pê­ché la crois­sance des po­pu­la­tions de san­gliers en Eu­rope. Ce­pen­dant, il est cer­tain que, sans eux, le pro­blème se­rait pire. » D’après ce bio­lo­giste, di­rec­teur scien­ti­fique de l’Or­ga­ni­sa­tion eu­ro­péenne des pro­prié­taires fon­ciers (Elo) et co­pré­sident de la Plate-forme eu­ro­péenne des grands car­ni­vores, la pra­tique de la chasse n’est glo­ba­le­ment plus adap­tée au nou­veau contexte que connaissent les po­pu­la­tions de san­gliers sur le conti­nent. Se­lon lui, il y au­rait ur­gence à agir. Les conclu­sions de son der­nier rap­port in­ti­tu­lé « L’exa­men scien­ti­fique de l’évo­lu­tion des po­pu­la­tions de san­glier en Eu­rope » re­posent sur la sé­lec­tion de 550 tra­vaux scien­ti­fiques par­mi 5000 par­cou­rus. « Tout ce qui est dans ce rap­port res­sort d’études scien­ti­fiques. Ces ar­ticles de re­cherche ont été pu­bliés au cours de la pé­riode 1977-2017 et portent sur un large éven­tail de su­jets au­tour du san­glier. » Une étude qui donne un aper­çu plus com­plet de l’évo­lu­tion des po­pu­la­tions de san­gliers en Eu­rope, chose qui man­quait jusque-là.

Son aire s’agran­dit en Eu­rope

Pour rap­pel, le san­glier, qui est ap­pa­ru en Asie du Sud-Est au dé­but du Pléis­to­cène, est l’es­pèce qui pré­sente le taux de re­pro­duc­tion le plus éle­vé par­mi tous les on­gu­lés par rap­port à leur masse cor­po­relle. Au­jourd’hui, son aire de ré­par­ti­tion, qui couvre toute l’Eu­ra­sie, conti­nue de s’étendre. Si l’es­pèce était in­exis­tante en Scan­di­na­vie il y a dix ans, on es­time à 150 000 le nombre de san­gliers au­jourd’hui pré­sents en Suède. Et ces der­nières an­nées, l’es­pèce, alors dis­pa­rue il y a plus de 300 ans, a éga­le­ment fait son re­tour au Royaume-Uni. À l’aug­men­ta­tion de son aire de pré­sence s’ad­joint celle de ses den­si­tés, vi­si­ble­ment amor­cée de­puis les an­nées 1960. Tou­jours se­lon le rap­port, ce phé­no­mène au­rait ten­dance à s’ac­cé­lé­rer de­puis les an­nées 1990. L’ana­lyse de l’évo­lu­tion des pré­lè­ve­ments par la chasse confirme, en chiffres, l’éten­due du phé­no­mène pays par pays. « À l’heure ac­tuelle, on dis­pose de da­van­tage de don­nées sur la taille des po­pu­la­tions d’élé­phants et leur ré­par­ti­tion en Afrique, que sur le san­glier en Eu­rope », pour­suit Jur­gen Tack, dé­plo­rant qu’il n’existe pas d’étude com­pa­rant les po­pu­la­tions de san­gliers entre les 28 États membres de l’Eu­rope. « L’aug­men­ta­tion des po­pu­la­tions eu­ro­péennes de san­gliers, qui est for­te­ment mar­quée de­puis ces trente der­nières an­nées, se tra­duit par la mul­ti­pli­ca­tion de pro­blèmes d’ordre éco­no­mique, so­cial et en­vi­ron­ne­men­tal. » Si cha­cun s’en­tend sur ce constat, les opi­nions di­vergent sur les causes de cette dy­na­mique.

Com­prendre ce phé­no­mène eu­ro­péen du san­glier, pré­co­ni­ser des so­lu­tions, à l’heure où ap­pa­raissent les pre­miers cas de peste por­cine afri­caine en Rou­ma­nie et en Bul­ga­rie, est la rai­son même de ce rap­port. Mais la pro­blé­ma­tique que gé­nère le san­glier eu­ro­péen n’est pas uni­que­ment sa­ni­taire. Pour ne ci­ter qu’un pays, l’étude ré­vèle que les coûts des ac­ci­dents de voi­ture im­pli­quant des san­gliers en Suède pour­raient pas­ser de 60 mil­lions de cou­ronnes (Ndlr : en­vi­ron 5,8 mil­lions d’eu­ros) en 2011 à 135 ou 340 mil­lions (env. 13 mil­lions ou 33 mil­lions d’eu­ros) en 2021, en va­leur ac­tua­li­sée, et en fonc­tion de la pres­sion de chasse. En France, l’in­dem­ni­sa­tion pour les dé­gâts sur les cultures pro­vo­qués par les san­gliers est pas­sée de 2,5 mil­lions d’eu­ros en 1973 à plus de 50 mil­lions d’eu­ros au­jourd’hui. L’im­pact de l’es­pèce sur l’en­vi­ron­ne­ment, qui reste peu étu­dié et mi­ti­gé sur les conclu­sions, mé­ri­te­rait d’être ap­pro­fon­di. Des taux de re­pro­duc­tion très éle­vés, un grand po­ten­tiel de dis­per­sion, l’ab­sence de grands pré­da­teurs, des ré­in­tro­duc­tions dé­li­bé­rées pour la chasse spor­tive, sont au­tant de rai­sons évo­quées que Jur­gen Tack re­con­naît, mais qu’il n’es­time pas être les prin­ci­paux fac­teurs ex­pli­quant une telle ex­pan­sion du sui­dé : « Il ap­pa­raît clai­re­ment que l’évo­lu­tion des pra­tiques agri­coles conju­guée à celle du cli­mat consti­tue un fac­teur fa­vo­rable à l’ex­pan­sion du san­glier. Ce fac­teur étant, aux yeux de ce rap­port, le plus dé­ter­mi­nant dans l’ex­pan­sion de l’es­pèce. »

Un cli­mat fa­vo­rable

Au cours des vingt der­nières an­nées, la zone fo­res­tière a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té en Eu­rope, ce qui a per­mis au san­glier de s’ins­tal­ler sur des zones au­pa­ra­vant in­oc­cu­pées. La re­fo­res­ta­tion est ci­tée en tant que va­riable im­por­tante pour ex­pli­quer

la crois­sance des po­pu­la­tions de sui­dés. « Mais de­puis notre pré­cé­dente étude (2005), nous sa­vons que la plaine est de­ve­nue de plus en plus nour­ri­cière et pro­tec­trice pour cet ani­mal, qui y trouve là un autre ter­rain d’ex­pan­sion. » Il est pro­bable que la pres­sion hu­maine crois­sante sur les fo­rêts eu­ro­péennes, en rai­son du dé­ve­lop­pe­ment des loi­sirs verts, per­turbe le san­glier dans son ha­bi­tat fa­vo­ri. « Nous n’avons pas pu trou­ver d’études scien­ti­fiques éta­blis­sant un lien cau­sal entre la pré­sence du san­glier dans les terres agri­coles ou les fo­rêts et la tran­quilli­té. » De plus amples re­cherches dans ce do­maine se­raient né­ces­saires. En re­vanche, l’in­ci­dence cli­ma­tique sur les san­gliers a fait l’ob­jet de mul­tiples études. Les scien­ti­fiques es­timent que les hi­vers doux, de plus en plus fré­quents en Eu­rope, et la hausse consé­quente de la pro­duc­tion de glands et de faînes par les arbres amé­liorent les taux de sur­vie des san­gliers. La pro­por­tion de laies pou­vant se re­pro­duire peut at­teindre 90 % les bonnes an­nées, contre seu­le­ment 20 à 30 % les mau­vaises an­nées. Les jeunes san­gliers sont très sen­sibles au froid et à l’hu­mi­di­té. Un au­tomne froid au­rait un ef­fet né­ga­tif sur la crois­sance des po­pu­la­tions. De même, un hi­ver ri­gou­reux donne lieu à une hausse de la mor­ta­li­té des jeunes san­gliers, qui est un fac­teur es­sen­tiel de la dy­na­mique de leurs po­pu­la­tions. Les épi­sodes de gel prin­ta­nier peuvent tout par­ti­cu­liè­re­ment pro­vo­quer la mor­ta­li­té des mar­cas­sins. Le rap­port in­siste sur un lien clai­re­ment éta­bli scien­ti­fi­que­ment entre la hausse des tem­pé­ra­tures (hi­ver­nales et prin­ta­nières) et une crois­sance plus sou­te­nue des po­pu­la­tions de san­gliers.

L’agri­cul­ture aus­si a chan­gé

Au chan­ge­ment cli­ma­tique en Eu­rope, Jur­gen Tack ajoute l’évo­lu­tion des pra­tiques agri­coles, par­fois liée. Se­lon le bio­lo­giste, le dé­ve­lop­pe­ment ex­po­nen­tiel des cultures du maïs, du col­za et de la mou­tarde à l’échelle eu­ro­péenne consti­tue éga­le­ment une cause ma­jeure dans l’ac­crois­se­ment du nombre de san­gliers. La quan­ti­té to­tale de maïs plan­tée dans l’Union eu­ro­péenne a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té au cours des trente der­nières an­nées. En­vi­ron 15 mil­lions d’hec­tares de maïs y sont culti­vés, dont 60 % (9,4 mil­lions d’hec­tares) sont ré­col­tés en tant que cé­réale. Pa­ral­lè­le­ment, l’Eu­rope pro­duit 23 mil­lions de tonnes de col­za, une pro­duc­tion mul­ti­pliée par 30 en trente ans. La culture de la mou­tarde, qua­si in­exis­tante il y a vingt ans, est dé­sor­mais très ré­pan­due. Le dé­ve­lop­pe­ment de ces cultures four­nit une dis­po­ni­bi­li­té ali­men­taire abon­dante, voire un cou­vert, au san­glier et ce huit mois de l’an­née. Que le nombre de chas­seurs ait aug­men­té, bais­sé ou soit res­té stable se­lon les pays, les po­pu­la­tions de san­gliers ont aug­men­té en Eu­rope. Les re­cherches in­diquent donc que les hi­vers de plus en plus doux, as­so­ciés à chan­ge­ment en­vi­ron­ne­men­tal, doivent être consi­dé­rés comme une rai­son ma­jeure de la hausse à l’échelle eu­ro­péenne des po­pu­la­tions de san­gliers au cours des der­nières dé­cen­nies. Face à cette si­tua­tion, cer­tains vantent l’aug­men­ta­tion des po­pu­la­tions lu­pines qu’ils en­tre­voient comme un moyen de ré­gu­la­tion na­tu­relle de l’es­pèce. Pour Jur­gen Tack, seul le chas­seur peut y par­ve­nir (lire en­ca­dré p. 72).

Se­lon ce res­pon­sable scien­ti­fique, il se­rait d’abord urgent de créer une base de don­nées eu­ro­péenne com­plète sur les pré­lè­ve­ments de san­gliers. En­suite, « la seule ma­nière ac­tuelle d’en­rayer cet em­bal­le­ment, c’est vrai­ment la chasse. Mais je dois dire que nous avons vrai­ment be­soin de chas­ser au­tre­ment. Le sys­tème qui pré­vaut dans la plu­part des pays est in­adap­té pour faire face à la si­tua­tion. »

Se­lon Jur­gen Tack, les pra­tiques de chasse ont été adap­tées en fonc­tion de la sé­cu­ri­té du chas­seur, du bie­nêtre ani­mal, de la pré­ser­va­tion de la na­ture et de l’opi­nion pu­blique né­ga­tive crois­sante à l’égard de la chasse. Dans de nom­breux pays, elle est stric­te­ment contrô­lée, par des pé­riodes li­mi­tées et des res­tric­tions sur le pré­lè­ve­ment des san­gliers adultes ou des laies ges­tantes. Le bio­lo­giste plaide donc pour un chan­ge­ment ra­di­cal des pra­tiques de chasse, afin de gar­der sous contrôle les po­pu­la­tions de san­gliers. Le pré­lè­ve­ment de­vant en prio­ri­té se por­ter sur les laies les plus re­pro­duc­trices (et donc cor­pu­lentes). Les chas­seurs doivent bé­né­fi­cier d’un cadre ré­gle­men­taire des plus larges, no­tam­ment par l’au­to­ri­sa­tion de chas­ser aux pé­riodes les plus pro­pices. Jur­gen Tack es­time que c’est pré­ci­sé­ment entre fé­vrier et mai qu’il

faut agir. À cette pé­riode, les cultures four­nis­sant peu de nour­ri­ture au san­glier, un agrai­nage très ef­fi­cace pour­rait concen­trer ces po­pu­la­tions. Dans les rares États membres où la sai­son de la chasse est ou­verte à cette pé­riode, des res­tric­tions sont sou­vent en place concer­nant les bat­tues, qui s’im­posent pour­tant comme le mode de pré­lè­ve­ment le plus consé­quent. Le bio­lo­giste ne s’ar­rête pas là. Sou­te­nir la chasse ne passe pas uni­que­ment par un nou­veau ca­len­drier. Il faut don­ner de meilleurs moyens tech­niques aux chas­seurs et faire com­prendre au grand pu­blic la né­ces­si­té de cette ac­tion sou­vent mal per­çue. Il y a une né­ces­si­té ab­so­lue à ce que le grand pu­blic ait ac­cès à une in­for­ma­tion cor­recte sur la conduite à te­nir vis-à-vis du san­glier (nour­ris­sage et sanc­tua­ri­sa­tion des zones).

Cette bat­tue, réa­li­sée dans la Somme au­tour d’une par­celle de mis­can­thus, a per­mis le pré­lè­ve­ment de ce san­glier. Une anec­dote in­ima­gi­nable il y a 30 ans et qui tra­duit bien l’es­prit du rap­port de Jur­gen Tack sur l’évo­lu­tion de l’es­pèce.

L’étude du Dr Jur­gen Tack est té­lé­char­geable dans son in­té­gra­li­té sur in­ter­net (lire en­ca­dré p. 70).

Le dé­ve­lop­pe­ment ex­po­nen­tiel de cultures en Eu­rope comme le maïs, mais aus­si le col­za ou la mou­tarde consti­tue un fac­teur im­por­tant de dé­ve­lop­pe­ment de l’es­pèce.

S’il est avé­ré que l’éle­vage et la chasse du san­glier ont contri­bué à son dé­ve­lop­pe­ment en Eu­rope, pour Jur­gen Tack, les fac­teurs en­vi­ron­ne­men­taux sont la prin­ci­pale rai­son ex­pli­quant les po­pu­la­tions ac­tuelles.

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