Tout ne se ré­pare pas dans un couple

Cosmopolitan (France) - - Cosmopolitain Mai - Par Ca­mille An­seaume. Pho­to Di­mi­tris Skou­los.

Dans la fa­mille des ac­ci­dents du couple, il y a ceux qui laissent des mor­ceaux que la bonne vo­lon­té et l’amour ne suf­fisent pas à re­col­ler. Par Ca­mille An­seaume.

Bien sûr, il y a les ajus­te­ments né­ces­saires et les pe­tits couacs qu’on di­gère. Mais dans la fa­mille des ac­ci­dents de couple, il y a aus­si ceux qui cassent quelque chose. Et laissent des mor­ceaux que la bonne vo­lon­té et l’amour ne suf­fisent pas à re­col­ler.

L’af­faire de la ma­chine à la­ver

Élyane, 28 ans, ju­riste Alors qu’on ne gagne pas trop mal notre vie, Alex conti­nue à ache­ter des marques dis­count, à me rap­pe­ler quand je lui dois 8 eu­ros, et à com­man­der un ca­fé dans les bars, alors même qu’il n’aime pas, parce que c’est ce qu’il y a de moins cher. En sep­tembre, sa pe­tite soeur prend un stu­dio : elle est étu­diante en his­toire de l’art et tra­vaille dans un fast-food vingt-cinq heures par se­maine. Au même mo­ment, on ré­cu­père gra­tos par des potes qui s’ins­tallent en­semble une ma­chine à la­ver der­nier cri. Par­fait, on pour­ra fi­ler la nôtre à sa soeur, ça lui évi­te­ra de ga­lé­rer à la la­ve­rie au­to­ma­tique de mi­nuit à une heure… Mais Alex n’est pas de cet avis : d’abord on voit si elle part sur Le Bon Coin à 50 eu­ros. Je crois à une blague, pour­tant le soir-même, l’an­nonce est en ligne. Je lui dis ce que j’en pense, il me ré­pond qu’il l’a payée à l’époque où j’étais étu­diante, et que c’est « sa » ma­chine. Je lui ré­torque que c’est aus­si « sa » soeur. L’ache­teur l’a né­go­ciée à 40 eu­ros, et j’ai re­gar­dé Alex mettre les billets dans ses poches.

Comment ça s’est cas­sé...

Son cô­té Pic­sou, j’avais choi­si d’en rire. Mais avec cette his­toire ça prend un nou­veau vi­rage : je com­prends que ce n’est pas qu’un pro­blème d’ar­gent. Alors, dans les se­maines qui suivent, je ne vois plus que ça : son im­pos­si­bi­li­té à don­ner du temps, de l’at­ten­tion. La fa­çon qu’il a de cou­per la son­ne­rie de son por­table quand un pote qui vient de se faire lar­guer l’ap­pelle. Sans cet évé­ne­ment, je n’au­rais ja­mais eu le re­cul né­ces­saire pour com­prendre que je ne se­rai ja­mais heu­reuse avec un homme comme lui. Deux mois après, je me suis sé­pa­rée d’Alex.

L’af­faire de par­tir dans le Sud

Lu­di­vine, 25 ans, in­fir­mière Quand je dé­croche mon di­plôme, Noam voit son rêve se rap­pro­cher : il bosse à son compte, et ça fait quatre ans qu’il at­tend pa­tiem­ment que je fi­nisse mes études pour qu’on parte en­semble dans le Sud. C’était le deal, au mo­ment où il a em­mé­na­gé chez moi à Pa­ris. Et c’était com­pli­qué, pour un amou­reux du so­leil et des grands es­paces. Mais mon stage de fin d’études s’est bien pas­sé, et on me pro­pose un poste dans le ser­vice psy­chia­trique d’un hô­pi­tal de jour. J’en parle à Noam qui me dit qu’avec mon di­plôme d’in­fir­mière, je n’au­rai au­cun pro­blème pour trou­ver du tra­vail dans le Sud. Je sais qu’il a rai­son, mais je campe sur mes positions. Of­fi­ciel­le­ment, j’in­voque la qualité de l’hô­pi­tal, en réa­li­té, et Noam le sait bien, je ne suis pas prête à par­tir. J’ac­cepte le poste en lui pro­met­tant que ce n’est que pour un an.

Comment ça s’est cas­sé...

Noam a ac­cep­té d’at­tendre, en­core. Mais douze mois c’est long, quand on se sent pris au piège. Il a com­men­cé à se plaindre sans cesse du mé­tro, du cli­mat, du monde, du prix de la vie… Ce qu’il avait ac­cep­té par choix, il ne sup­por­tait plus de le su­bir. Et quand je lui re­pro­chais son pes­si­misme, il me re­pro­chait mon égoïsme. L’am­biance s’est dé­gra­dée entre nous : au bout de dix mois, il a dé­ci­dé de par­tir seul. En me di­sant que vi­si­ble­ment je n’étais pas prête à le suivre, que ce qui comp­tait pour moi c’était mon confort, pas mon couple. Et en­core moins le bon­heur de ce­lui que j’étais cen­sée ai­mer.

L’af­faire du bai­ser

Lau­rène, 33 ans, char­gée de clien­tèle Fin no­vembre, je pars en sé­mi­naire dans le Sud-Ouest. Oli­vier, un de mes col­lègues, mul­ti­plie les com­pli­ments et les al­lu­sions. Je l’ai tou­jours trou­vé mi­gnon mais je suis en couple de­puis huit ans, et avec Tris­tan tout va bien. Sauf que loin de la ma­chine à ca­fé et de la salle de réu­nion, je perds la bonne dis­tance avec lui : un soir où on a trop bu, je le laisse m’em­bras­ser. On fi­nit au lit, et alors que je com­mence à le désha­biller, j’ai un dé­clic : je lui de­mande de par­tir, tout de suite. Et je passe le reste de la nuit à pleu­rer. Seule­ment, dans les se­maines qui suivent, Oli­vier in­siste et s’en­flamme, m’en­voie des tex­tos in­sis­tants : « Faut qu’on parle… » Mon por­table est sur si­len­cieux tout le temps. Tris­tan fi­nit par fouiller dans mon té­lé­phone pen­dant que je suis sous la douche. Les che­veux mouillés, en pleurs, je lui ex­plique la vé­ri­té : je me fous de ce type, j’avais trop bu, je n’ai pas cou­ché avec lui, un bai­ser c’est pas grand-chose, on va pas tout gâ­cher pour ça, hein mon amour ?

Comment ça s’est cas­sé...

Tris­tan ac­cuse le coup. Mais un bai­ser, en ef­fet, ce n’est pas grand-chose. Je re­double d’at­ten­tions, je fais tout pour le ras­su­rer, bien sûr on en re­parle dès qu’il a be­soin, mais bien­tôt il n’y a plus rien à dire. Ce n’était qu’un bai­ser et il ai­me­rait ou­blier. Mais voi­là, il n’y peut rien, c’est au-de­là de ses forces. Il me le dit sans cris, mais avec dans les yeux un truc que je ne lui connais­sais pas : ça s’ap­pelle la dé­cep­tion, et je com­prends à ce mo­ment-là que notre couple est dé­fi­ni­ti­ve­ment ébran­lé. En ef­fet, on s’est sé­pa­rés huit mois après.

L’af­faire de la po­li­tique

Ka­ren, 29 ans, psy­cho­mo­tri­cienne Pre­mier ap­part avec Fa­brice, on compte les to­mates ce­rises en at­ten­dant nos in­vi­tés pour la pen­dai­son de cré­maillère. Vers mi­nuit, mon pe­tit frère Sa­muel dis­cute avec Fa­brice, je les écoute d’une oreille. La der­nière fois, entre eux, le ton est mon­té en par­lant po­li­tique, et j’ai fait pro­mettre à mon amou­reux de ne pas en­trer dans le jeu de Sa­muel… Sa­muel qui est en plein nu­mé­ro de pro­voc, et fait la liste de ce que je de­vrais faire dans l’ap­part, à dé­faut de vivre avec un « vrai mec ». Je com­prends à sa voix qu’il a trop bu, et au re­gard de Fa­brice qu’il est en train de fran­chir la ligne rouge. Alors que j’es­saie de faire di­ver­sion en pro­po­sant à mon frère un verre d’eau, Fa­brice mur­mure : « Pfff, mais quel pe­tit con. » Mon frère le re­garde, prend le verre d’eau que je viens de lui tendre, boit trois gorgées cal­me­ment et balance le reste à la tête de Fa­brice. Il y a trois gouttes sur sa che­mise mais ça suf­fit à le rendre dingue : il se lève et de­mande à Sa­muel de faire pa­reil, en lui di­sant : « C’est comme ça que font les “vrais mecs”, c’est ça ? » On est in­ter­ve­nus à temps pour que ça n’aille pas plus loin, et j’ai mis mon frère de­hors. À la fin de la soi­rée, on a ran­gé les af­faires sans rien dire.

Comment ça s’est fê­lé...

Je sais que mon frère est pro­voc, je sais que Fa­brice est san­guin, je sais qu’ils avaient tous les deux trop bu. D’ailleurs ils se sont re­vus et se sont ex­pli­qués. Pour Fa­brice, c’est de l’his­toire an­cienne. Et nous sommes tou­jours en­semble. Mais quand je le re­vois le­ver la main sur mon pe­tit frère, ce­lui qui me pro­té­geait au jar­din d’en­fants alors que j’avais une tête de plus que lui, je réa­lise que quelque chose a chan­gé, un peu comme si c’était moi qui avais pris le coup. Quelque chose de l’ordre de l’ad­mi­ra­tion… Avant, j’ad­mi­rais tout ce qu’il était.

L’af­faire du manque d’at­ten­tion

Léo­nie, 27 ans, com­mu­ni­ty ma­na­ger Thomas vit à moi­tié chez moi. Un jeu­di soir, je rentre du bou­lot, et comme d’ha­bi­tude, on s’as­soit dans le ca­na­pé pour se ra­con­ter notre jour­née. Je lui ex­plique un nou­veau conflit avec ma boss, j’entre dans les dé­tails « et donc elle a mis Sté­phan en co­pie ca­chée, sauf que quand je m’en suis aper­çue je lui ai de­man­dé pour­quoi et là elle… », Thomas me coupe la pa­role : « Moi si­non ça va bien, mer­ci. » Je reste bouche bée et il en­chaîne : ça fait un mois que je tourne en boucle, il m’a dé­jà conseillé mille fois de prendre du re­cul, je n’en fais qu’à ma tête, mes an­goisses

prennent tel­le­ment de place que me voir ça le plombe, et qu’il a l’im­pres­sion de ne plus exis­ter. C’est vrai que ces der­niers temps, je ne parle que de ça. Sur le coup je m’ex­cuse et lui pro­mets de faire at­ten­tion.

Comment ça s’est cas­sé …

Les jours qui suivent, je garde mes mésa­ven­tures pour moi. J’es­saie de le prendre, ce fa­meux « re­cul ». Je me sens en­va­his­sante, trop « grave » pour lui, je n’ose plus me plaindre, mais plus me confier non plus. Alors je me cache pour pleu­rer, et je dors dans le ca­na­pé pour qu’il ne s’aper­çoive pas que je ne trouve pas le som­meil. On s’éloigne pe­tit à pe­tit, parce que quand on parle en­semble ça sonne faux. Il n’avait sans doute pas tort sur le fond, mais ces mots-là ont cas­sé le na­tu­rel qu’il y avait entre nous. Je suis une an­gois­sée, j’en suis bien consciente mais il a ap­puyé exac­te­ment là où ça fai­sait mal, et m’a sa­pé le peu de confiance que j’avais en moi. Mon nou­vel amou­reux a l’ef­fet in­verse : il m’apaise, sans que je parle des heures de mes sou­cis. Il suf­fit qu’il me pro­pose d’al­ler mar­cher un peu pour que je com­prenne que je dois pas­ser à autre chose.

L’af­faire de l’ori­gine so­ciale

Ales­sia, 27 ans, res­tau­ra­trice Pour les 60 ans de mon père, ma mère lui or­ga­nise un an­ni­ver­saire sur­prise. Il y au­ra ma fa­mille, leurs amis, un ka­rao­ké et des ani­ma­tions. Oui, mon père est fan de John­ny et ma mère a 15 ans dans sa tête. Je me pointe avec Phi­lippe : il a pas­sé Noël chez moi, il connaît un peu l’es­prit. Mais vi­si­ble­ment, le jeu de la pomme à faire pas­ser dans le pan­ta­lon de son voi­sin, c’est au-de­là de ses forces. Il dé­cline, et alors qu’on s’épou­mone sur « Ma jo­lie Sa­rah » avec ma soeur et son ma­ri, il pré­fère sor­tir fu­mer une clope de­hors. Le reste de la soi­rée, il tire à moi­tié la gueule. Dans la voiture, je lui dis que je com­prends que ça ne soit pas son trip, mais qu’il au­rait pu faire un ef­fort. « Non, mais avoue mon amour, c’était un peu beauf land quand même. » J’ar­rête la voiture et alors que je com­mence à lui dire qu’il va trop loin, je fonds en larmes. Il me prend dans ses bras, s’ex­cuse, m’as­sure qu’il adore mes pa­rents, que c’est une ex­pres­sion, c’est tout.

Comment ça s’est fê­lé…

Oui, « beauf », c’est une ex­pres­sion, mais elle est char­gée de sens. Oui, c’était dans une salle des fêtes un peu glauque, oui il y a eu une che­nille et le mous­seux était tiède, mais moi j’ai vu les larmes dans les yeux de mon père chaque fois que j’ai croi­sé son re­gard. Le père de Phi­lippe est avo­cat, le mien est ar­ri­vé en France il y a qua­rante ans, il s’est tué au tra­vail pour éle­ver cor­rec­te­ment ses filles et leur in­cul­quer des vraies va­leurs. Alors ce mot de rien du tout, « beauf », c’était comme une injure. Et quand je vois mes pa­rents par­ler avec Phi­lippe, lui ser­vir pour la troi­sième fois la polenta qu’ils ont pré­pa­rée sans par­me­san parce qu’il n’aime pas le fro­mage, j’ai tou­jours le même pin­ce­ment au coeur.

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