Le break qui m’a fait du bien

Quand les choses sont al­lées trop loin, c’est bien de s’ar­rê­ter et de prendre du re­cul. Mais de s’ar­rê­ter vrai­ment.

Cosmopolitan (France) - - Cosmopolitain Mai - Par An­na­belle Ru­chat et Anne Rou­doï Pho­to Ch­ris Cray­mer

Quand les choses sont al­lées trop loin, c’est bien de s’ar­rê­ter et de prendre du re­cul. Mais de s’ar­rê­ter vrai­ment. Par An­na­belle Ru­chat et Anne Rou­doï.

Le break avec le di­van

Il y a deux ans, j’ai fait des crises de pa­nique à ré­pé­ti­tion. Sans rai­son ap­pa­rente. Mon mé­de­cin me conseille d’al­ler voir un psy. Les pre­miers temps, l’odeur de san­tal du ca­bi­net me ras­sure. Puis je m’y ha­bi­tue. Et main­te­nant, cette odeur m’an­goisse… Je vais mieux. Et je ne sais plus ce que je fais là, dans cette salle d’at­tente. Qu’est-ce que je vais ra­con­ter au­jourd’hui ? La porte s’ouvre. Et comme chaque mer­cre­di de­puis deux ans, je plante mon re­gard dans les che­veux de ma psy qu’elle porte en coque sur le som­met de la tête dans un style que je n’ai ja­mais vu avant. « Oui ? » Elle me re­garde l’air in­ter­ro­ga­teur. Au bout de 45 mi­nutes, 60 eu­ros la séance. C’est tout ce que je re­tiens. Comment j’ai réus­si. C’est An­toine, mon amou­reux, qui me pousse à lui par­ler. Il voit bien que j’y vais à re­cu­lons main­te­nant. La fois sui­vante, je suis sûre de moi, c’est au

Je com­prends que ce break ne me fe­ra du bien que si je ne cherche pas à pas­ser d’un ex­trême à l’autre. Pau­line, 27 ans

moins ce que j’ai réus­si en deux ans de tra­vail avec elle : avoir « un peu » le cou­rage de mes dé­ci­sions. Je lui ex­plique mon be­soin de ra­len­tir. Pas vrai­ment d’ac­cord au dé­but de la séance, elle de­vient com­pré­hen­sive de­vant ma forte dé­ter­mi­na­tion. Elle me pro­pose trois der­nières séances, his­toire de ter­mi­ner le mois, et on part sur une pause de six mois. Dé­jà trois mois que je ne vais plus la voir. Au dé­but, c’est un peu étrange de se dire que « ça », on ne va pas le ra­con­ter à son thé­ra­peute. Et puis, je me li­bère des contraintes, des prises de tête, et de notes : mes rêves, je les ra­conte à An­toine. Ce break me fait du bien parce que c’est ma dé­ci­sion, je ne claque pas la porte, je ne re­nie surtout pas mon tra­vail avec ma psy. J’ai avan­cé grâce à elle. Mais je ne re­pren­drai pas après ces six mois. Et quand ma meilleure amie me ra­conte son ras-le-bol, je luis dis : « Tu sais ce qui te fe­rait du bien ? Un bon mas­sage au spa. C’est moi qui in­vite. » Anne, 25 ans

Le break avec ma gen­tillesse

Je tra­vaille en in­té­rim de­puis trois ans, et chaque fois je connais le topo, il faut s’in­té­grer à toute al­lure. Ça tombe bien, je suis une gen­tille. Très vite, je connais le pré­nom de cha­cun, je sou­ris, je rends ser­vice. C’est dans ma na­ture, mais c’est une tâche épui­sante, per­sonne ne s’en rend compte. J’ap­porte un gâ­teau, je donne les bons tuyaux pour shop­per en ligne. Quand un ma­tin, alors que je vais pous­ser la porte, j’en­tends : « La nou­velle as­sis­tante, elle est gen­tille, mais elle est pe­sante à force. » Je suis tra­ver­sée par un ou­ra­gan, je vou­drais être ava­lée par un trou et re­sur­gir chez moi. Je ne veux plus les voir. Mon mec m’as­sène alors : « Ar­rête d’être gen­tille ! » Comment j’ai réus­si. Si je suis gen­tille, c’est que je veux qu’on m’aime. Et mon mec de m’ex­pli­quer que plus je donne, moins on m’aime. Il prend le temps de ré­flé­chir avec moi, de trou­ver le moyen d’ar­rê­ter de me faire bouf- fer, même avec mes amis. « Le contraire d’être gen­tille ne veut pas dire être mé­chante. De toute fa­çon, tu ne sau­rais pas. Mais pro­tège-toi. Es­saye. » Le len­de­main, au lieu d’of­frir les ca­fés à tout le monde, je me contente de payer le mien. Ré­ac­tion des autres ? Au­cune. C’est un break avec moi-même que je fais, un break avec une ha­bi­tude. Et j’en sors dif­fé­rente. Oh, ça ne se fait pas fa­ci­le­ment, on ne se dé­bar­rasse pas si vite des ha­bi­tudes : j’ap­porte en­core un gâ­teau de temps en temps, mais uni­que­ment s’il y a un an­ni­ver­saire ! Je reste une gen­tille ; je ne suis plus déses­pé­rée.

Le break d’avec les larmes

Je l’ai fait cent fois, le coup du break. Louis me lance un tor­rent de re­proches un soir où je sors sans lui et rentre trop tard ? Hop, je prends mon sac et je vais chez ma mère. Le jour où il me de­mande pour­quoi je touche à ses af­faires sans sa per­mis­sion ? Re-hop, je prends mon sac et je vais en­core chez ma mère. « J’ai be­soin d’air, je lui dis, je ne peux plus le voir ! » Elle m’adresse un de­mi-sou­rire, parce qu’elle sait que dans deux heures elle va se pré­ci­pi­ter dans ma chambre comme une am­bu­lance et me ra­mas­ser en pièces alors que je san­glote : « Pas un mes­sage ! Tu te rends compte ? Je fais quoi ? Je le rap­pelle, moi ? » Entre nous, c’est pas­sion­nel. Je l’aime… Mais je suis mal­heu­reuse. Comment j’ai réus­si. Un jour mon amie Lau­ra, qui part en va­cances, me pro­pose son ap­par­te­ment pour trois se­maines. J’ac­cepte im­mé­dia­te­ment. Et surtout cette fois, ce n’est pas à la suite d’une en­gueu­lade que je pars : c’est parce que je n’en peux plus de m’en­dor­mir en pleurs toutes les nuits. Quand je m’ins­talle chez Lau­ra, je suis as­sez se­reine. En cinq ans de vie de couple, c’est notre pre­mière vraie sé­pa­ra­tion. Je ne sors presque pas : j’ai be­soin de ré­cu­pé­rer, de me re­trou­ver face à moi­même, mon plan n’est pas de rendre Louis ja­loux. En fait, je fais ce break pour moi. Pas par cal­cul. Quand il ap­pelle au bout de 32 heures, je les ai comp­tées, je ré­ponds sans co­lère. Un soir, on parle même jus­qu’à 4 heures du ma­tin. Louis me dit des choses tendres, ça fai­sait long­temps. Me fait des re­proches aus­si, ça, c’est plus cou­rant. Mais je re­viens, car Lau­ra ré­cu­père son ap­par­te­ment. Et qu’il s’agis­sait d’une cou­pure, pas d’une rup­ture. Au­jourd’hui, je ne pleure plus dans mon lit. Louis sait que je peux par­tir. Et moi je sais aus­si que je peux vivre seule.

Le break dans mes études

Si j’étu­die la phy­sique, c’est parce que je suis douée, et aus­si, si je suis hon­nête, parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que je veux faire de ma vie. Et puis je passe un été au Laos, face à la vraie vie, à la mi­sère des gens. Et là ma re­la­tion aux in­té­grales, à la fac, aux études, se met à

chan­ger. À mon re­tour, je sais de moins en moins à quel su­jet de thèse je vais consa­crer trois ans, et je suis sub­mer­gée par l’énor­mi­té de la tâche. Je ne vais plus au la­bo, je suis prise de pa­nique. Tout ce dont je rêve, c’est de res­ter sous les cou­ver­tures, dans ma chambre. Là, im­mo­bile dans mon lit, je me sens dé­ri­ver. « Toi, tu vas très mal, me dit mon fian­cé. Il faut que tu ar­rêtes. » T’es fou, mon di­rec­teur de thèse… « Il com­pren­dra. » Comment j’ai réus­si. Et en ef­fet, mon di­rec­teur com­prend. Cette en­vie d’être dans la vraie vie et plus en­fer­mée dans le monde ex­pé­ri­men­tal d’un la­bo. J’ai 24 ans, et le droit au doute : j’ar­rête six mois. J’ai cette chance d’avoir un fian­cé qui peut as­su­rer le loyer, et une grand­mère qui conti­nue de m’ai­der. Je pense d’abord à al­ler trois mois en Afrique faire de l’hu­ma­ni­taire, et puis, il faut voir ce qui est : je n’en ai pas en­vie vrai­ment. J’erre d’abord des jours en­tiers dans les rues, je suis bien. Je vais voir des films idiots, de ceux que ma fa­mille ne to­lère qu’aux sports d’hi­ver. Au mu­sée des Arts pre­miers où je n’avais ja­mais mis les pieds, je me ré­gale de­vant des os, des crânes, des écuelles ébré­chées. J’ai du temps et j’ai en­vie de le « gâ­cher ». Je prends goût au far­niente, mais je fais aus­si du bé­né­vo­lat aux Res­tos du coeur. Ce qui me fait du bien, c’est que ce break n’est pas une fuite, c’est une res­pi­ra­tion. Une pause pour quel­qu’un à qui on n’a ja­mais de­man­dé : « Et toi, tu veux faire quoi dans la vie ? » Et tout de­vient plus clair. Les rai­sons pour les­quelles la phy­sique m’in­té­resse. Les rap­ports qu’on peut en­tre­te­nir avec d’autres cher­cheurs. Les échanges, les voyages, les ap­pli­ca­tions pra­tiques. Alors oui, je vais consa­crer trois ans de ma vie à cette thèse. Mais par choix. Re­bec­ca, 25 ans

Le break avec ma bande

Mes potes, je les adore. Tous les soirs, on se re­trouve au bar tous en­semble. Et comme je tra­vaille sur un site de sor­ties, je suis celle qui sait tout : « Alors, c’est quoi le plan ce soir ? » Et je ne boude pas mon plai­sir d’être la chef : un film en avant-pre­mière, un food truck où on trouve un pou­let yas­sa à tom­ber, un show­case du pro­chain hit élec­tro, un gas­tro ke­bab à tes­ter… Eh oui, ça change des soi­rées pâtes ! Ils sont hy­per gen­tils, on est très proches, ils sont aus­si hy­per en de­mande : « Tu vas bien nous trou­ver des places… On n’y va pas sans toi… T’es la meilleure ! » Et puis un jour, ma cou­sine se ma­rie et je suis de­moi­selle d’hon­neur : « Et nous, on n’est pas in­vi­tés ? » Stop ! J’en peux plus. Même si je sais qu’ils plai­santent, ils ont fi­ni par court-cir­cui­ter toute mon éner­gie. Comment j’ai réus­si. Un stop s’im­pose. Je viens de souf­fler 27 bou­gies, certes sur un dé­li­cieux mer­veilleux, mais je sais que la vie, ce n’est pas une sit­com. Je ne suis pas Li­ly, et Yvan ne s’ap­pelle pas Ted, quand je pense qu’on se donne ces sur­noms, vrai­ment trop de « How I Met Your Mo­ther », j’ai pas­sé l’âge ! Je dé­cide de moins les voir. Au dé­but, ils ne com­prennent pas : « T’as un mec et tu nous le caches ?!? » Ils se fâchent un peu. Pour moi, ce n’est pas évident non plus. La pre­mière soi­rée calme à jouer à Time’s Up ! en chaus­settes avec ma soeur me fout un de ces ca­fards. Le pla­teau-té­lé de­vant « Homeland », je n’en parle même pas. Je com­prends que ce break ne me fe­ra du bien que si je ne cherche pas à pas­ser d’un ex­trême à l’autre. Alors, je com­mence à re­voir mes co­pains. Mais de temps en temps, et fi­na­le­ment, je suis plus na­tu­relle. En trois mois, on se fait de belles sor­ties, j’ai bien plus de plai­sir à les re­trou­ver, je les laisse me sur­prendre eux main­te­nant. Le break est une fa­çon de ré­flé­chir. Même si j’ai une âme de chef­taine, je l’avoue, je com­prends en­fin avec le re­cul ce que ca­chait cette ef­fer­ves­cence d’ado : je ne me suis ja­mais re­mise de ma rup­ture, et plu­tôt que d’af­fron­ter le cha­grin, je vou­lais revenir à une pé­riode bé­nie, celle où on fait tout en­semble. Où on n’est pas seule. Main­te­nant être seule, ça va, j’aime bien. Même si je vou­drais bien pas­ser à deux. Pau­line, 27 ans Je m’ins­talle chez mon père quand je prends ce poste d’in­fir­mière de nuit à une de­mi-heure à vé­lo de chez lui. Il a de la place : j’ai une chambre pour moi, on s’en­tend bien, et en plus, il est très sou­vent chez sa nou­velle amie, Amé­lie, une prof d’an­glais. Tout se passe bien, jus­qu’à ce qu’il me pré­sente Amé­lie. Et qu’Amé­lie soit de plus en plus sou­vent à la mai­son. Ça change la donne. Quand j’an­nonce à mon père que je vais es­sayer de trou­ver un stu­dio, il m’ar­rête : « Non, surtout pas ! Je n’ai pas en­vie d’être seul avec elle, pas tout de suite. » C’est qu’elle a deux en­fants et que mon père a en­vie d’équi­li­brer le ta­bleau avec moi. Alors cer­tains soirs ou week-ends, on joue à la fa­mille re­com­po­sée. On fait dî­ner à cinq, tous à table ; avant, on dî­nait de­vant la té­lé avec pa­pa, cha­cun son pla­teau. Fran­che­ment, ça ne me plaît pas plus que ça. Mais il in­siste. M’im­pose : « Tu ne veux pas re­gar­der “Erin Bro­cko­vich ” avec nous. Tu adores Julia Ro­berts ! Tu lui res­sembles d’ailleurs. Tu ne trouves pas Amé­lie ? » C’est bon pa­pa, lâche-moi ! Comment j’ai réus­si. Dé­jà à 12 ans, j’avais du mal avec les dî­ners à table. Alors au­jourd’hui, avec la nou­velle pre­mière dame et ses re­je­tons, c’est in­sup­por­table. Mon père me veut à table mais aus­si aux sor­ties du di­manche au parc, et sla­lo­mer à ses cô­tés entre les pous­settes et les joggeurs pour qu’il se sente moins seul face à sa nou­velle fa­mille, très peu pour moi. J’ai des amis à voir, un co­pain qui me plaît bien et à qui il faut que j’ac­corde du temps si je veux qu’il de­vienne autre chose qu’une simple « tar­get ». Je trouve un ap­part et j’an­nonce à pa­pa que je vais le lais­ser prendre ses res­pon­sa­bi­li­tés. Ce break, c’est une prise de dis­tance pour as­sai­nir notre re­la­tion. Je ne veux pas qu’on se fâche. Au­jourd’hui, quand on se voit, ce n’est plus pour un pla­teau-té­lé, mais pour dé­jeu­ner en tête à tête au res­tau­rant. Lau­ra, 24 ans ●

Le break avec mon père

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