Comment sa­voir si vous êtes noir

Cosmopolitan (France) - - Cosmopolitain Mai - Par Syl­vie Over­noy. Pho­tos David Ignas­zews­ki.

Deux soeurs qui en ont vu de toutes les cou­leurs ont écrit un pe­tit concen­tré d’hu­mour. Noir, évi­dem­ment. Par Syl­vie Over­noy.

Quand tu es noir(e), il y a aus­si le fait de pen­ser qu’en re­ti­rant la pho­to de ton CV, tu au­rais plus de chances d’être re­te­nu ; que tes col­lègues te sur­nomment, si tu es un homme, Char­ly, Ki­ri­kou, Ba­rack Oba­ma, Ma­gloire ou Bar­ra­cu­da, ou, si tu es une femme, Ti­gresse, Ga­zelle, Pan­thère, Beau­té des îles, Mi­chelle Oba­ma ou Black Mam­ba ; que cer­tains gâ­teaux t’énervent, comme le congo­lais, les Bam­bou­la et surtout la tête-de-nègre. « Moi, dit Es­pé­rance, quand j’étais pe­tite et qu’à la bou­lan­ge­rie quel­qu’un de­man­dait cette pâ­tis­se­rie, j’étais té­ta­ni­sée. Tu ne sais pas si tu dois cou­rir, pleu­rer, crier, t’éner­ver… Et puis à la fois, c’est drôle. »

Un bou­quin écrit grâce au RER

Voi­là Es­pé­rance Mie­zi, un Nike Fuelband au poi­gnet, 30 ans et des bri­coles, née au Con­go, prof de danse et as­sis­tante dans une as­so­cia­tion de psy­cho­logues pour la pro­tec­tion de l’en­fance, et sa soeur Fé­li­ci­té Kin­do­ki, 30 ans moins des pous­sières, un ta­touage au tendre de l’avant-bras ( « C’est mon ma­ri et moi » ) , un mi­nus­cule dia­mant sur l’in­ci­sive, née en France, di­rec­trice de pro­duc­tion dans une boîte de prod au­dio­vi­suelle. En­semble elles ont écrit « Comment sa­voir si vous êtes noir », le livre qui ra­conte gaie­ment, surtout quand ça fait mal, ce que c’est que de vivre en France quand on est un im­mi­gré afri­cain de deuxième gé­né­ra­tion. Et tout ça grâce au RER. « On ha­bi­tait en­core chez nos pa­rents, à Lieusaint, dans le 77. Pour al­ler à Pa­ris on de­vait prendre le RER, le RER lent, le RER avec pannes. Du coup, on pas­sait beau­coup de temps à se rap­pe­ler des si­tua­tions co­miques qu’on avait vé­cues. Sur le coup ça peut faire mal. Mais en rire per­met de prendre du re­cul. » Elles en­voient les blagues à leurs co­pains : ça les amuse beau­coup. Elles se de­mandent si elles ne vont pas en faire un blog. Ou plu­tôt un livre. « Notre père a tou­jours vou­lu écrire un livre sur leur his­toire d’im­mi­grés en France. »

Im­mi­grés en Afrique, im­mi­grés en France

Leurs pa­rents sont ar­ri­vés quand ils avaient 30 ans. « Notre père est an­go­lais, et pen­dant la guerre il est par­ti au Con­go. Là-bas il a ren­con­tré notre mère, née elle aus­si de pa­rents an­go­lais mais au Con­go, donc congo­laise. Ils étaient des im­mi­grés en Afrique.Dé­jà dans ce pays on leur di­sait : “Vous n’êtes pas d’ici, vous êtes des étran­gers.” Pa­pa sou­hai­tait re­par­tir en An­go­la pour ter­mi­ner ses études mais comme la guerre s’est pro­lon­gée, il est ve­nu en France où ma mère l’a re­joint avec ma grande soeur. Là, il al­lait fal­loir tra­vailler. Or à l’époque, un Noir avec un doc­to­rat d’ur­ba­nisme, ça ne ren­trait pas trop dans le contexte. Il a dû faire des pe­tits bou­lots, notre mère aus­si, pour éle­ver leurs quatre en­fants. Au Con­go tous les deux étaient pro­fes­seurs, ici notre mère est aide-soi­gnante et pa­pa est pro­fes­seur d’in­for­ma­tique. » Du coup, pas ques­tion que les en­fants ne fassent pas d’études. « Es­pé­rance a un bac + 5 et un mas­ter de psy­cho, et moi j’ai fait hy­po­khâgne, khâgne et une école de com­mu­ni­ca­tion. » Le tout avec une édu­ca­tion à l’afri­caine : « Ça de­vait fi­ler droit ! »

Seules sur ce cré­neau de l’hu­mour

En 2013, le livre prend forme. Es­pé­rance et Fé­li­ci­té es­pionnent ré­gu­liè­re­ment les rayons de la Fnac : « Est-ce que les gens ont eu la même idée que nous ? Est-ce que c’est dé­jà sor­ti ? » Mais elles sont seules sur ce cré­neau de l’hu­mour. Si­tôt le livre ter­mi­né, Es­pé­rance a un ré­flexe : « On le pro­tège ! », et dé­pose les droits. Les choses en res­tent là jus­qu’à ce que Fé­li­ci­té se dise « il faut qu’on fasse quelque chose ». « En se­cret, j’ai en­voyé le livre aux mai­sons d’édi­tion, en me di­sant “Il y a noir dans le titre, c’est même pas la peine !” Pen­dant trois se­maines, pas de ré­ponses. C’est fou­tu ? Et puis non, il faut que je re­lance. J’en­voie un pe­tit mail : Christophe, chez J’ai Lu, me rap­pelle dans les dix mi­nutes et dit “Mais oui, oui, oui ! Je suis des­sus, on peut se voir de­main ma­tin.” Je rac­croche, waaaa ! Moi je vais être pu­bliée ! J’ap­pelle ma soeur, elle n’y croit pas ! » « Je lui ai de­man­dé : “Est-ce que le gars est noir ?”»

En­fin édi­tées !

Et le len­de­main au ren­dez-vous « on se rend compte qu’il n’est pas noir. Et qu’il a vrai­ment en­vie de lan­cer notre livre. On est su­per heu­reuses, parce qu’on se de­man­dait si ça pou­vait faire rire quel­qu’un d’autre qu’un Noir. Et c’était la preuve que oui ». L’édi­teur les fait re­tra­vailler, leur de­mande de don­ner de l’épais­seur à tout ce qu’elles avaient concen­tré.

Cer­tains pas­sages sont-ils plus dé­ran­geants que d’autres, dès lors qu’il ne s’agit plus seule­ment de glis­ser des­sus ? « Oui, le pro­fes­seur ou rem­pla­çant noir, par exemple. »

Une his­toire de fa­mille

Vient le mo­ment de l’an­non­cer à leurs pa­rents. « On leur a fait la sur­prise pour Noël, quand on a eu la cou­ver­ture. D’abord ils n’y ont pas cru : “Ar­rê­tez, vous nous faites mar­cher !” Et comme pa­pa a tou­jours eu en­vie d’écrire un livre, il a dit : “Quoi ? Vous l’avez écrit avant moi ?” Quand il a vu le titre, il a com­men­cé : “Alors, l’his­to­rique du Noir en France…” Là on a dû lui dire pa­pa, c’est pas du tout ça. “Mais comment ça ?” Ce n’est pas un ré­cit. C’est lé­ger. “Mais alors, c’est quoi ?” C’est des blagues. “Comment ça, des blagues ?” Ils es­sayaient d’ima­gi­ner ce que c’était, mais vrai­ment ils n’y ar­ri­vaient pas... pa­pa, c’est des pe­tites blagues, ça concerne surtout nous, les en­fants d’im­mi­grés, qui avons vé­cu des si­tua­tions à l’école, dans la rue, avec le monde ex­té­rieur, quoi. Au fi­nal, vrai­ment, il était très heu­reux, il di­sait : “Je vais avoir mon nom sur la cou­ver­ture !” » Des pa­rents ras­su­rés sur la car­rière de leur fille Es­pé­rance, eux qui consi­dé- raient que « la danse, c’est de la gymnastique, tu sautes, tu des­cends, et après tu fais quoi ? C’est quand que tu tra­vailles ?» Et tout ça, le com­bat contre la tê­tede- nègre, le « co­cot­ta » sur l’ar­rière de la tête, le JT avec Har­ry Roselmack, l’uti­li­sa­tion du Tup­per­ware, les tan­tines dans le mé­tro qui font des blagues sur les gens en lin­ga­la, les che­veux qui tirent quand on les a tres­sés… « C’est des choses qu’on peut as­su­mer parce qu’on est noires, dit Es­pé­rance. Mais si un Blanc avait écrit la même chose, ça se­rait taxé de ra­cisme im­mé­dia­te­ment. Il faut être de la com­mu­nau­té pour avoir une au­to­dé­ri­sion. » Mais en même temps tout le monde, peu im­porte sa cou­leur, peut s’iden­ti­fier, parce qu’on se re­trouve tou­jours à un mo­ment ou à un autre de sa vie à avoir les mêmes in­ter­ro­ga­tions : est- ce que je suis unique ou quoi ? Est-ce que tu es mieux in­té­gré que moi ? Est-ce que tu t’en sors mieux que moi ? « Surtout, pour­suit Fé­li­ci­té, on n’a pas vou­lu se po­si­tion­ner en vic­times, le but c’est vrai­ment de tour­ner une si­tua­tion dra­ma­tique en hu­mour, c’est ça qui per­met de re­prendre le pou­voir. » OK. Et les en­fants ? «Ils se­ront mé­lan­gés, dit Fé­li­ci­té. Moi, j’ai dé­jà un pe­tit garçon de 2 ans et de­mi, qui s’ap­pelle Sa­cha, qui est donc algérien, an­go­lais et fran­çais. » Es­pé­rance : « Quand ça ar­ri­ve­ra, ce se­ra avec un Fran­çais. » Elles se re­gardent en ri­go­lant. « Ils se­ront nés de mères cé­lèbres ! »

« Comment sa­voir si vous êtes noir »

par Fé­li­ci­té Kin­do­ki et Es­pé­rance Mie­zi, aux édi­tions J’ai Lu, 6 €.

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