MOI ET… LE KA­RAO­KÉ

Le ka­rao­ké, c’est toute ma vie ! Mes amis le savent : il ne faut pas me mettre un mi­cro dans la main et es­pé­rer le ré­cu­pé­rer…

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par Ch­loé Plan­cou­laine

Je me sou­viens mieux de mon pre­mier ka­rao­ké que de mon pre­mier bai­ser. J’ai 13 ans dans un cam­ping au fin fond de la Lo­zère. J’ai en­fi­lé mon plus beau pattes d’eph, mis une couche de gloss trans­pa­rent. Dans la salle des fêtes, je tends un pe­tit pa­pier au DJ avec so­len­ni­té : « “Vole” de Cé­line Dion ». Je tré­pigne jus­qu’à ce que : « Et main­te­nant, je vais don­ner le mi­cro à Ch­loé. » Trem­blo­tante, je re­joins l’es­trade et l’écran géant de­vant le par­terre de chaises. Je suis op­ti­miste : par­mi tous ces che­veux blancs se cache for­cé­ment un grand pro­duc­teur ! Et si je me fai­sais re­pé­rer ? La bande-son au syn­thé dé­marre, le clip tour­né au ca­mé­scope de­vant un cou­cher de so­leil aus­si, et les pa­roles ap­pa­raissent sur l’écran… Le stress fait le reste : ma voix che­vrote tel­le­ment que je tape as­su­ré­ment dans l’oeil de tous les pro­duc­teurs : de fro­mages de chèvre. La suite des va­cances, ma soeur m’ap­pelle Cé­line Din­don.

En voie de pro­fes­sion­na­li­sa­tion

J’ai 18 ans et un lo­gi­ciel de ka­rao­ké cra­cké avec 2 500 ver­sions ins­tru­men­tales en stock. De Moos à Lau­ryn Hill en pas­sant par LeAnn Rimes, je ré­pète cinq heures par jour. Le sa­me­di soir, je mo­tive deux co­pines, prends trois bus et fais la queue une de­mi-heure au mi­lieu des tech­no­philes pour at­teindre le Graal : la salle ka­rao­ké du mul­ti­plex de la ré­gion. « 12436 » je glisse au DJ pen­dant que mes co­pines s’ins­tallent. J’ai ap­pris par coeur la ré­fé­rence de MA chan­son. Y a plus qu’à at­tendre mon tour en re­gar­dant les autres. Un so­sie de John­ny (des an­nées 60) es­saye de pé­cho une fille en lui chan­tant dans les yeux « Re­tiens la nuit ». Je suis juste der­rière la fille et je l’en­tends com­men­ter : « Ils ont pas une op­tion au­to-tune pour les gens qui chantent faux ? » La sui­vante s’at­taque à Ma­riah Ca­rey. C’est pas vrai­ment mieux, mais c’est ma co­pine, alors je hurle son pré­nom comme une fan tran­sie : Vir­gi­niiiie ! Au ka­rao­ké, ça chante faux, mais c’est ça qu’on aime bien aus­si. « Et main­te­nant “Ne­ver Ever” des All Saints par Ch­loé ! », an­nonce le DJ. Je claque des ta­lons jus­qu’à la scène, je lâche mes plus belles vibes, je cloue tout le monde sur le cou­plet rap­pé et… stan­ding ova­tion ! Mais dix mi­nutes plus tard, le rouge à lèvres sous la gorge dans les toi­lettes des filles, mes co­pines me font ju­rer que la pro­chaine fois, je chan­te­rai autre chose. « Ça fait 13 fois qu’on se la tape ! » Ben ouais, mais en même temps, je la maî­trise celle-là… De­vant leur re­gard noir, je jure : « Ne­ver ever. »

En voie d’ex­tinc­tion

« T’as quel âge dé­jà rap­pelle-moi ? » « Tu pré­fères pas qu’on se parle tran­quille­ment au­tour d’un bon dî­ner ? » Pas­sé 25 ans, dif­fi­cile de trou­ver des vo­lon­taires. Mes amis sont plus nom­breux à pous­ser des pous­settes que la chan­son­nette. Tout ce qu’il reste de mes an­nées ka­rao­ké, c’est mon sur­nom : « ju­ke­box sur pattes » ou « boîte à merde » pour les in­times (c’est ma faute si mon cer­veau re­tient une chan­son de Lo­rie à la pre­mière écoute ?). Dé­sor­mais, je me dé­brouille : je garde mes pe­tits cou­sins une fois par se­maine – ils ont une PS3 et le jeu Sing­star – et j’éco­no­mise pour par­tir au Ja­pon où le ka­rao­ké est un sport na­tio­nal. Mais je sens bien que ça ne suf­fit pas. Le choix de la chan­son, la mon­tée d’adré­na­line, la mu­sique qui dé­marre, les ap­plau­dis­se­ments… Je suis en manque. Jus­qu’au tex­to d’un pote : « J’or­ga­nise une jam sa­me­di, viens ! » C’est quoi une jam ? Un ate­lier confi­ture ? « Non, c’est plein de mu­si­ciens qui se re­trouvent pour im­pro­vi­ser un boeuf géant, sur des re­prises ou des com­pos. » Mon­tée d’adré­na­line… Tu crois qu’ils connaî­tront les ac­cords de « Ne­ver Ever » des All Saints ?

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.