MA PRE­MIÈRE FOIS CHEZ UNE VOYANTE

IL Y A LES TO­TA­LE­MENT FANS, ET CELLES QUI Y CROIENT MOYEN. QUATRE FILLES NOUS RA­CONTENT LEUR PRE­MIÈRE CONSUL­TA­TION. SI­DÉ­RANT OU DÉ­CON­CER­TANT ?

Cosmopolitan (France) - - SOM­MAIRE - Par El­sa Mar­got et Ma­non Pi­bou­leau. Pho­to Ted Mor­ri­son.

Quatre filles nous ra­content leur pre­mière consul­ta­tion. Par El­sa Mar­got et Ma­non Pi­bou­leau.

Pour Lau­ra : c’est sa cou­sine qui la convainc

« So­nia, ma cou­sine, vit à Lyon, et jure que la voyance l’aide à y voir clair. Moi, en pleine in­quié­tude sur mon fu­tur, je me laisse ten­ter. “Ça te fe­ra le plus grand bien, Jean-Claude est gé­nial.” Le­dit Jean-Claude ha­bite dans un im­meuble à trois étages. Une odeur su­crée flotte dans l’air quand il me pro­pose de le suivre dans un dé­cor de sa­lon de mas­sage thaï. Il n’a pas lé­si­né sur l’en­cens. Je m’as­sois. Tou­jours pas bien sûre de sa­voir ce que

je fais là, je me suis mise en mode ta­pis­se­rie, épaules ren­trées, mains ca­chées, yeux bais­sés. À ma droite un jeu de ta­rots, au mi­lieu une boule de cris­tal, à ma gauche un car­net pour no­ter ce qui va être dit au fur et à me­sure, “car on ou­blie vite”. Je peux même en­re­gis­trer. Je dois ti­rer huit cartes, quatre fois de suite. Jean-Claude les re­tourne, les aligne. Je per­çois une lé­gère contra­rié­té sur son vi­sage. Je n’aime pas ça du tout. Mais il ne m’an­nonce au­cun ac­ci­dent. Non, il voit des choses. “Vous tra­vaillez avec vos mains… Avec des par­fums…” Je le laisse conti­nuer parce qu’il est sur la bonne voie : je suis es­thé­ti­cienne. Je pense aus­si­tôt que ma cou­sine a dû le brie­fer. Quand il pour­suit : “Vous re­ve­nez de voyage… So­leil, mer…” Pas très pré­cis, mais il au­rait pu dire mon­tagne, es­ca­lade, je lui ac­corde qu’il a vu juste. Quand sou­dain : “Vous êtes par­tie avec Ca­mille.” Je jette un coup d’oeil au­tour de moi, je ne me sens pas ras­su­rée. Je re­monte mes lu­nettes sur mon nez, his­toire de bien voir sa ré­ac­tion quand

je lui ba­lan­ce­rai qu’il s’est bien ren­sei­gné sur mon compte Fa­ce­book. Puis : “Et c’est qui Na­ta­cha ?” Si­lence. Na­ta­cha est la nou­velle fian­cée de mon père que je dé­teste, et elle, elle n’est pas sur mon Fa­ce­book. Je lui dis quel rôle elle joue dans ma vie. “Vous ne l’ai­mez pas.” À part ça, des ba­na­li­tés sur un grand voyage pour moi, et une fa­tigue pas­sa­gère que je dois sur­veiller. C’est ce que je re­tien­drai de l’en­tre­tien qui a du­ré qua­rante mi­nutes. Quand ma cou­sine me de­mande : “Alors ?”, je lui rap­porte qu’il m’a scié (et c’est vrai) quand il a ci­té les pré­noms de Ca­mille et Na­ta­cha. Elle ju­bile : “Tu vois, c’est dingue !” En ef­fet, mais j’ai payé 70 € pour sa­voir que je re­ve­nais de va­cances avec Ca­mille et que ma belle-mère s’ap­pe­lait Na­ta­cha. Et après : Je n’y re­tour­ne­rai pas car ce n’est pas pour moi. Je suis trop scep­tique. »

Pour Paule : c’est sa co­loc

« J’ha­bite au 4e, la voyante au 2e. Le peu de fois où l’on se croise dans l’as­cen­seur, on se ren­voie des sou­rires po­lis. Et un jour, parce que j’ai des doutes sur tout, mon mec, mon bou­lot, ma co­loc me dit : “Va voir la voyante de l’im­meuble.” Pour qu’elle me dise que je vais mou­rir dans un an ! Elle lève les yeux au ciel, et m’avoue qu’elle y est al­lée, elle. “C’était une ex­pé­rience in­croyable !” C’est bien la pre­mière fois que je la vois s’en­thou­sias­mer pour autre chose que ses études. Je me dé­cide à prendre ren­dez­vous. Le jour dit, je m’ha­bille comme si j’al­lais à l’autre bout de la ville. Son deux­pièces est confi­gu­ré comme le nôtre, sauf qu’à la place du sa­lon, il y a sa pièce à consul­ta­tion. Bien sûr, elle me re­con­naît, mais ne di­ra rien là-des­sus, comme si c’était la pre­mière fois qu’elle me voyait. Elle grif­fonne mes nom, pré­nom, date de nais­sance et fait des cal­culs plus vite que je ne ré­sou­drais une ad­di­tion : “Humm, vous êtes en co­lère en ce mo­ment.” Je pince les lèvres. “Vous êtes douée pour la com­mu­ni­ca­tion mais vous vous sen­tez… blo­quée. Sans pers­pec­tive d’ave­nir.” Vrai. En plein CDD dans l’évé­ne­men­tiel, pas sûre d’être em­bau­chée. “Pas­sons au ta­rot” : je coupe et je dis­tri­bue jus­qu’à ce qu’elle me dise stop. “Vous avez un co­pain de­puis cinq ans, mais il vit loin, et vous êtes fa­ti­guée par ces al­lers-re­tours. Là en­core, vous êtes entre deux eaux.” Bouche bée, je l’ob­serve lire et re­lire le jeu de cartes, je parle très peu, comme si j’avais peur de bri­ser le charme. Oui, c’est comme si on était un peu ailleurs. “Mais, en tra­vail comme en amour, ce se­rait bête de vous dé­cou­ra­ger.” Elle re­lève le nez et fronce les sour­cils, prête à me faire la le­çon de mo­rale du siècle : “Et la mu­sique, pour­quoi avoir ar­rê­té ?” Ben… Comment elle a su ? Ma gui­tare est res­tée à Nice. “Re­pre­nez, ça vous fe­ra le plus grand bien !” Après une heure de consul­ta­tion, je sors du bu­reau dé­bous­so­lée. Quand ma co­loc me de­mande : “Alors ?”, je réa­lise qu’en po­sant des mots sur mes an­goisses, elle a re­mis la ma­chine en marche. J’ai en­vie de faire des choix et de re­prendre la mu­sique… Et après : J’y re­tour­ne­rai… peut-être. Dans long­temps. Mais je sais que j’ai eu cette chance d’une pre­mière fois : moins on y croit, moins on a d’at­tentes et plus on est épous­tou­flée. »

Pour Jeanne : c’est un ca­deau

« C’est le mé­dium-voyant tren­dy du mo­ment. J’ap­prends donc qu’il y a des adresses qu’on se re­file, comme on se re­passe celle du meilleur res­tau de la ville, qui peut chan­ger dans trois mois. Idem pour la voyance. Aus­si mes co­pains, me sa­chant un peu “c’est où le meilleur brunch en ce mo­ment”, m’ont choi­si the best of the best. Le voyant des ac­trices, pa­raît-il. Je vois mal, al­lez au ha­sard, Isa­belle Ad­ja­ni grim­per au 6e étage de cet im­meuble , et at­tendre sur l’es­ca­lier que la place se li­bère, mais bon… Car chez Fran­çois, pas de salle d’at­tente, juste un so­fa qui oc­cupe les huit mètres car­rés. Look Brice de Nice, ac­cent du Sud, on se sent à l’aise. Comme il casse toutes les ca­fe­tières qu’il touche, “c’est mon ma­gné­tisme”, il verse un sa­chet lyo­phi­li­sé dans de l’eau chaude, et c’est par­ti. Pas de boule, pas de ta­rot, pas de pen­dule, un vieux jeu de cartes. Il va d’abord ten­ter

de cer­ner mon pas­sé. Il voit un 2… “Vous étiez com­bien d’en­fants ?” Nous étions trois filles… Ra­té. “Et vous étiez à quelle place ?” Au mi­lieu. “Et voi­là le 2, vous êtes la deuxième.” Évi­dem­ment, vu comme ça. Ça ne le dé­monte pas, et les ques­tions fusent : “Qui est Tau­reau ?” Per­sonne. “Cherchez bien…” Non, mon fils est Bé­lier… “Bé­lier, c’est le signe qui vient après Tau­reau.” Puis il me pointe du doigt : “Qu’est­ce qu’elle a fait avec l’esthétique ?” Je mur­mure : une opé­ra­tion des seins. “Deux fois.” Non, je jure, une fois seule­ment. “Oui, mais il y a deux seins, j’ai rai­son…” Comme le temps passe, je lui dis que je suis sur­tout ve­nue pour une ques­tion : “Vais­je épou­ser mon amou­reux, parce que c’est mal par­ti ?” Il se lève et ar­pente la pièce. S’ar­rête sou­dain : “Oui, vous al­lez vous ma­rier dans la ville où vous êtes née.” À Caen ? Mais mon mec est an­glais, je voyais plu­tôt une cé­ré­mo­nie à Londres… “Oui, Londres, Caen… Ce n’est pas loin. Je suis mé­dium, je ne prends pas en compte les dis­tances, juste les di­rec­tions.” Quand mes co­pains m’ont de­man­dé : “Alors ?”, j’ai dit que j’avais pas­sé un bon mo­ment. Fran­çois est gé­né­reux. Et c’est vrai. Ça m’a fait du bien, au­tant qu’un mas­sage. Mer­ci pour le ca­deau. Et après : Je vais me ma­rier ! Et quand j’ai consul­té Fran­çois, ce n’était ab­so­lu­ment pas au pro­gramme. Je re­tour­ne­rai sans doute chez un voyant si j’ai une ques­tion im­por­tante qui me ta­raude un jour. »

Pour Le­na : c’est sa boss qui l’en­voie

« Pho­to­graphe, je tra­vaille sou­vent sur des soi­rées or­ga­ni­sées par des marques de luxe. De­puis quelques an­nées, pas un évé­ne­ment sans qu’une voyante soit in­vi­tée pour faire le show. Je ri­cane : per­so je ne jure que par la psy­cha­na­lyse. Mais un soir, après un shoo­ting, je bois un verre avec ma boss et les langues se dé­lient, elle me confie qu’elle consulte un nu­mé­ro­logue de­puis dix ans. J’en tombe de ma chaise : “Toi ! ?” Elle me ré­pond que je n’ai qu’à me faire ma propre opi­nion. Je prends ça comme un dé­fi. Ren­dez­vous dans deux mois… Je n’ai au­cune ur­gence. Le jour J, me voi­là de­vant un im­meuble d’avo­cats dans le­quel il a un bu­reau. La soixan­taine clas­sique, il me re­çoit dans une pièce à la dé­co im­per­son­nelle : je pour­rais être chez mon ban­quier. Concen­tré, il fait des cal­culs sa­vants aux­quels je ne com­prends rien. Et com­mence à me par­ler… de moi. Pen­dant une heure, il me dé­crit les grands traits de ma per­son­na­li­té, il vise avec jus­tesse ce que peu de gens au­tour de moi com­prennent. Par exemple, on me croit agres­sive : je suis sur la dé­fen­sive parce que je suis ti­mide. Il passe en ac­cé­lé­ré le film de ma vie. Au dé­but, je cherche l’er­reur : comment peut­il sa­voir que mes pa­rents ont failli se sé­pa­rer lorsque j’avais 5 ans ? Que j’ai un de­mi­frère dont je n’ai ap­pris l’exis­tence qu’à l’âge adulte ? Que j’ai fait une mé­ga crise d’ado sur le tard, à 23 ans ? Il sait. Je ne sais pas comment mais c’est si­dé­rant. Au bout d’un mo­ment, je passe à l’of­fen­sive et lui dis que j’ai ren­con­tré un homme et que je ne sais pas trop où j’en suis avec lui. Nom, pré­nom, date de nais­sance de l’amou­reux. “C’est un ar­tiste qui plane au­des­sus des conven­tions. Il vous at­tire mais c’est élec­trique entre vous, il ne vous sé­cu­rise pas du tout.” Tou­ché. Pas de sen­tence dé­fi­ni­tive sur ce que je de­vrais faire ou pas, mais beau­coup d’em­pa­thie. J’ap­prends aus­si que 2018 se­ra l’an­née de la win pour moi, sur tous les plans. C’est bien­veillant, po­si­tif, tout en res­tant nuan­cé : “Vous au­rez des mo­ments de re­pli sur vous­même, ac­cep­tez­les.” Je sors de la séance (1 h 30 tout de même) boos­tée, comme si j’avais pris des forces. Quand ma boss m’a de­man­dé : “Alors?”, je me suis dit qu’au­de­là de l’as­pect bluf­fant, c’est comme s’il m’avait fait une mise au point sur des sen­sa­tions floues que je n’ar­ri­vais pas à cer­ner. Et après : Il ne rem­pla­ce­ra pas ma psy ! Mais j’ai no­té tout ce qu’il m’a dit. Quelques mois ont pas­sé, j’ai fait des choix, dans ma vie per­so no­tam­ment. Sans lui, j’au­rais sans doute pris les mêmes dé­ci­sions, mais je me se­rais beau­coup plus pris la tête. »

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