SOLO, JE PRO­FITE !

« PLUS ON EST DE FOUS, PLUS ON RIT », DIT LE DIC­TON. DU COUP, « PLUS ON EST SEUL, PLUS ON S’EN­NUIE » ? PAS SÛR.

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par Ma­non Pi­bou­leau. Pho­to Ash­ley Bar­rett.

« Plus on est de fous, plus on rit », dit le dic­ton. Du coup, « Plus on est seul, plus on s’en­nuie » ? Pas sûr. Par Ma­non Pi­bou­leau.

Quand mes pa­rents m’ont ap­pris à mar­cher, par­ler, m’ha­biller, ce n’était pas sim­ple­ment par amour. De­puis le dé­but, je me dou­tais bien que chaque nou­vel ac­quis re­pré­sen­tait pour eux un peu plus de li­ber­té, et pour moi, un pas vers l’au­to­no­mie. Vingt ans plus tard, ils ont réus­si. « En­fin tran­quilles », je les en­tends pen­ser de­puis le pa­lier, après avoir cla­qué la porte de mon pre­mier stu­dio. De mon cô­té, le bi­lan est mi­ti­gé. Oui, c’est vrai : je paye mon loyer et je connais mon nu­mé­ro de Sé­cu, mais j’ai du mal à pro­fi­ter de la vie seule. Sans per­sonne pour me te­nir la main, ni mec ni copine ni bande de potes, je flippe d’al­ler à la salle de sport et je re­doute le ci­né­ma. Me ha­sar­der au res­to en solo ? Plu­tôt mou­rir ou… me faire li­vrer. Alors je dresse la liste de mes en­vies et j’at­tends un trou dans le plan­ning des co­pains pour qu’ils m’ac­com­pagnent. Fou ce que je peux me gâ­cher l’exis­tence. Parce qu’en y ré­flé­chis­sant bien, être seule, ça com­porte beau­coup d’avan­tages… On tente ?

Prendre un ca­fé en ter­rasse

DIFFICULTÉ + Pour­quoi c’est com­pli­qué. Au bout de la troi­sième per­sonne qui me de­mande « La chaise est libre ? » ou pire « Vous n’at­ten­dez per­sonne ? », ma fier­té se ra­mol­lit. Être seule, c’est être en po­si­tion de fai­blesse. Fa­cile donc de me dé­pla­cer dans un coin, ce­lui au bout à gauche, dans l’ombre, pour que ma so­li­tude ne gêne pas le pas­sage des ser­veurs. L’autre pro­blème, c’est que boire sans mar­quer de pause à l’aide d’une

conver­sa­tion, c’est très vite fait, et la po­si­tion as­sise jambes croi­sées li­mite mes oc­cu­pa­tions. Après avoir vé­ri­fié six fois que je n’avais pas, mais alors pas du tout de no­ti­fi­ca­tions Fa­ce­book, je règle l’ad­di­tion. Pour­quoi c’est bé­né­fique. Non, être seule ne si­gni­fie pas être faible, et avoir les yeux dans le vague ne veut pas dire être une pauvre fille désoeu­vrée. S’ac­cor­der une pause (parce qu’un ca­fé n’est pas cen­sé re­le­ver de la contrainte), c’est pro­fi­ter d’un ins­tant pri­vi­lé­gié. Le même prin­cipe que pour une sieste mais as­sise, en pu­blic et sans ba­ver. De plus, il a été prou­vé qu’un fond so­nore du type bras­se­rie fa­vo­ri­sait la pro­duc­ti­vi­té et l’es­prit créa­tif. En re­vanche, trop de bruit, comme ce­lui émis par ma copine Ju­lie qui me ra­bâche ses his­toires de coeur en pi­quant le spé­cu­loos at­tri­bué à mon ca­fé, fu­sille la concen­tra­tion. Conseils Cosmo. Je laisse donc le por­table dans le sac parce que Ju­lie ra­conte éga­le­ment sa rup­ture sur Fa­ce­book. C’est bien mieux de me plon­ger dans un bon ro­man… ou dans mon ma­ga­zine pré­fé­ré.

Dé­jeu­ner au res­tau­rant

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. Man­ger né­ces­site d’uti­li­ser ses deux mains. Lire aus­si. Écrire des SMS aus­si. Faire du Su­do­ku aus­si. Je suis donc confron­tée à un choix. Soit je mange à l’aide de mes deux cou­verts et je fixe le mur, soit je pra­tique une ac­ti­vi­té en même temps et j’en fous par­tout. Pour­quoi c’est bé­né­fique. Sou­vent, les ser­veurs

portent une at­ten­tion toute par­ti­cu­lière aux per­sonnes seules : si ça se trouve, je suis un ins­pec­teur de l’hy­giène ca­mou­flé dans un jean troué. Ils ont donc tout in­té­rêt à me bi­chon­ner. Autre avan­tage : quand je par­tage ma table avec au­trui, j’ai du mal à ap­pré­cier en même temps la conver­sa­tion et le plat ser­vi. Soit j’écoute vrai­ment ce qu’on me dit, mais je n’ai au­cune idée de ce que j’in­gère. Soit je ré­ponds « oui, oui » même si, en réa­li­té, je ne pense qu’à cette ra­ta­touille pro­ven­çale qui est une pure mer­veille. Cette at­ti­tude peut abou­tir à des qui­pro­quos plus ou moins em­bê­tants : « Alors c’est en­ten­du pour votre mu­ta­tion à Dun­kerque, fé­li­ci­ta­tions ! » Mais sur­tout, être seule per­met pour une fois de re­gar­der ce que l’on mange, de se fo­ca­li­ser sur les goûts, de re­nouer avec les sen­sa­tions. C’est ce que l’on ap­pelle se nour­rir en « pleine conscience ». Et la pleine conscience, ça évite les bal­lon­ne­ments. Con­seil Cosmo. Pas les coudes sur la table, bon sang !

Faire une séance de sport

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. Long­temps, j’ai at­ten­du mes co­pines et leur pro­messe : « On va cou­rir en­semble chaque jeu­di. » Et chaque jeu­di, j’ai eu droit à leurs plus belles ex­cuses : « En fait, je peux pas. Il fait trop chaud/ froid/jour/nuit. » Trois ans d’abs­ti­nence plus tard, mon âme, pour­tant si lé­gère après tant d’ab­né­ga­tion, ren­trait de moins en moins dans mon jean taille 38. J’ai donc pris mes poi­gnées d’amour à deux mains et je me suis ins­crite à la salle de sport. À la pre­mière séance, mal à l’aise en es­sayant de com­prendre le fonc­tion­ne­ment de cette fou­tue ma­chine, « Ces sangles, c’est pour les bras ou les pieds ? », j’ai tour­né les ta­lons de mes Nike en moins de deux. Pour­quoi c’est bé­né­fique. Au lieu de mus­cler ma langue avec des ra­gots à par­ta­ger entre co­pines, là, je reste concen­trée sur ma sé­rie de squats. Seule, je suis plus ef­fi­cace et dis­ci­pli­née. Je pioche même un peu de leur dé­ter­mi­na­tion à force d’ob­ser­ver les autres ef­fec­tuer des dé­ve­lop­pés­cou­chés en ser­rant les dents. En fai­sant tout comme il faut, je re­marque im­mé­dia­te­ment les ré­sul­tats. Pas sur mes hanches, ni sur mes ab­dos (pa­tience !), mais plu­tôt sur mon vi­sage et mon men­tal. Je sou­ris beau­coup. Et je sau­tille aus­si. Même pas peur de ré­pondre quand mon ban­quier ap­pelle, ou de dire « non » à ma mère… Ça, c’est le ré­sul­tat de la sé­cré­tion d’en­dor­phines, les hor­mones du plai­sir. Il suf­fit de trente mi­nutes d’ac­ti­vi­té phy­sique pour qu’elles se ré­pandent par­tout dans mon cer­veau et me fassent voir la vie en rose. Conseils Cosmo. De­man­der des conseils à un coach. Sans copine sus­pen­due à mes la­cets, c’est plus simple de suivre un pro­gramme taillé sur me­sure. Ça m’évite aus­si de me faire mal et de com­prendre que mou­li­ner mes bras en l’air, ça me fait pas bos­ser du tout.

En­trer dans une bou­tique chic

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. Mon pro­blème avec les bou­tiques de luxe, c’est l’ac­cueil. J’ai es­sayé les grands sou­rires, mais les ven­deurs court-cir­cuitent ma gen­tillesse : après avoir re­lu­qué mes fausses Con­verse, ils de­viennent moyen sym­pas. Et moi, moyen à l’aise. J’ai peur de dé­po­ser une traî­née de pous­sière sur le sol im­ma­cu­lé à cha­cun de mes pas, ou qu’un pull 100 % al­pa­ga se dé­tri­cote sous mes doigts. Bref, j’ai l’im­pres­sion d’être la seule dé­gui­sée en plouc à une soi­rée « te­nue cor­recte exi­gée ». Avec une copine, on en ri­go­le­rait, mais là… Pour­quoi c’est bé­né­fique. D’abord, je prends conscience que ce ne sont pas les ven­deurs mon pro­blème. Dans la vie, les gens font plus sou­vent leurs courses chez Car­re­four que chez Dior et, faute de clients, il se peut que le per­son­nel s’en­nuie ferme. For­cé­ment, quand il y a en­fin quelque chose à contem­pler (moi), les ven­deurs le font in­ten­sé­ment. Alors je bosse mon aplomb et je pro­fite en­fin du cô­té agréable de la chose : cir­cu­ler tran­quille­ment, sans me faire bous­cu­ler, un peu comme au mu­sée, ex­cep­té que là, je peux ac­qué­rir les oeuvres d’art – si j’y vais en tout dé­but de mois. Conseils Cosmo. Même si je n’en­vi­sage pas d’ache­ter dans l’im­mé­diat, je de­mande con­seil aux ven­deurs. Comme ça, fi­ni les a prio­ri. Je me rends compte qu’ils sont abor­dables et qu’il y a une ris­tourne de 30 % sur les éta­gères du fond.

As­sis­ter à un concert

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. En comp­tant la pre­mière par­tie, le chan­teur qui se fait dé­si­rer, le concert et le rap­pel, j’ai trois heures à pas­ser en tête à tête avec moi-même. Ac­com­pa­gnée, l’at­tente se trans­forme en ex­ci­ta­tion. En solo, elle m’est in­sup­por­table. Je ne sais pas où po­ser mes yeux, où ran­ger mes mains, sur quel pied dan­ser… En plus, sans per­sonne à im­pres­sion­ner à mes cô­tés, je me dis­pense de râ­ler après le 1,90 m du mon­sieur de­vant moi : « Dites donc grand ma­chin, ça vous dé­ran­ge­rait de vous dé­ca­ler un chouïa ? » Alors quand les lu­mières s’éteignent, là, au mi­lieu de cette ma­rée hu­maine dé­chaî­née, je me sens comme le doigt sur l’ob­jec­tif de l’ap­pa­reil pho­to qui gâche la vue : de trop. Pour­quoi c’est bé­né­fique. D’abord, je ne suis pas te­nue d’ar­ri­ver à l’heure, puisque per­sonne ne m’at­tend. Je ne suis pas non plus obli­gée d’user de mon pou­voir de per­sua­sion pour faire en­tendre à un(e) ami(e) que

dans les gra­dins, on res­pire mieux, ou que dans la fosse, au pre­mier rang, on y voit clair. Là, c’est moi la chef. De plus, je me dis­pense aus­si des com­men­taires d’une ac­com­pa­gna­trice braillarde : « Il est trop beauu », « OMG ! Il m’a re­gar­dée ! », « Je crois qu’il m’a de­man­dé de mon­ter sur scène, fais-moi la courte. » Seule, je peux sim­ple­ment pro­fi­ter du mo­ment et même échan­ger un sou­rire com­plice avec un in­con­nu : toi aus­si tu trouves que « la mu­sique est bonne, bonne, bonne » ? Conseils Cosmo. Ne pas y al­ler avec un sac à dos. Ne pas y al­ler avec des ta­lons de 12. Évi­ter de fil­mer avec l’iP­hone en l’air, ap­proxi­ma­ti­ve­ment orien­té vers la scène. Si je veux faire ba­ver les col­lègues, je pré­fère leur dire « j’y étais », le len­de­main, en réel et avec un por­table pas cas­sé.

Par­tir en voyage

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. En France, avant de re­joindre des amis au bar, je fais bien at­ten­tion de tour­ner à gauche et pas à droite comme in­di­qué sur le GPS, his­toire de me perdre et d’ar­ri­ver sys­té­ma­ti­que­ment en re­tard et en nage. Donc je ne vois pas en quoi mon sens de l’orien­ta­tion se ré­veille­rait dans un pays étran­ger. En­suite, ques­tion lin­guis­tique, mon CV est très clair : je ba­ra­gouine l’an­glais cou­ram­ment. En re­vanche, je le parle très mal. Du coup, je laisse les cor­vées aux co­pains qui m’ac­com­pagnent. Eux, ils sont su­per contents d’être des lea­ders, de por­ter sur leurs épaules toute la res­pon­sa­bi­li­té du voyage et en par­ti­cu­lier sa réus­site. C’est vrai que j’au­rais pré­fé­ré vi­si­ter le temple et pas faire du ba­teau-mouche, mais comme ils savent conduire, par­ler, lire une carte et s’ha­biller lo­cal mieux que moi… Je suis le mou­ve­ment. Pour­quoi c’est bé­né­fique. Pour en­fin ar­rê­ter de me sous-es­ti­mer. C’est tel­le­ment plus simple de s’aban­don­ner et de se lais­ser gui­der à la moindre difficulté. Pour­tant, la dé­brouillar­dise s’ac­quiert avec de l’ex­pé­rience et de la prise de risques – me­su­rée. Avant de m’at­ta­quer au Ki­li­mand­ja­ro, je va­drouille un week-end du cô­té de la Dor­dogne. Con­seil Cosmo. Si je trouve qu’il est en­core trop tôt pour par­tir en so­li­taire, je pense au moins à re­gar­der la route au lieu de re­gar­der le pi­lote avec ad­mi­ra­tion. Et la pro­chaine fois, ce se­ra mon tour de conduire/ ré­ser­ver/po­ser la ques­tion « Do you know where is le Ki­li­mand­ja­ro ? My GPS is couic. »

Al­ler au ci­né­ma

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. Parce que Net­flix. Pour­quoi c’est bé­né­fique. Fran­che­ment, bien sûr que la taille compte ! En tout cas, celle de l’écran. Mais en plus d’une bonne vi­si­bi­li­té, les salles obs­cures ga­ran­tissent l’ano­ny­mat. À la can­tine, avec les col­lègues, mes ha­ri­cots verts et mon air condes­cen­dant, j’ai la cri­tique fa­cile : « “50 Shades…” ? Bon pour les mi­nettes. » Le soir, en­rou­lée dans un trench, ca­mou­flée par des lunettes pa­pillon, je m’en­gouffre dans le pre­mier ci­né­ma ve­nu et je croque le pop­corn en re­lu­quant un cer­tain Chris­tian Grey. Zé­ro té­moin – en tout cas per­sonne que je connaisse, je peux me rin­cer l’oeil tran­quille. En plus, seule, je dé­gotte la meilleure place. Celle au qua­trième rang, pile dans l’axe, lais­sée là en guise de fron­tière par deux groupes de spec­ta­teurs qui pré­fèrent faire accoudoir à part. Conseils Cosmo. Ne pas ar­ri­ver à la der­nière mi­nute. Ça évite de pas­ser pour l’en­qui­qui­neuse de ser­vice qui fait le­ver l’in­té­gra­li­té du troi­sième rang pour ac­cé­der à la sixième place en par­tant de la gauche. Je peux aus­si y al­ler le di­manche. C’est bien le di­manche, il n’y a ja­mais per­sonne.

Al­ler à une soi­rée

DIFFICULTÉ Pour­quoi c’est com­pli­qué. Si j’ai été in­vi­tée à cette fiesta, c’est bien parce que je connais quel­qu’un, au moins l’hôte. Mais le pro­blème avec l’hôte, c’est qu’il est oc­cu­pé. Il prend les man­teaux, des nou­velles de chaque in­vi­té et il rem­plit les verres. J’ai bien es­sayé de le coin­cer dans l’angle de la cui­sine pour lui par­ler mais rien à faire, il s’échappe. Me voi­là donc au bout du ca­na­pé, un peu à l’écart de tous ses amis, col­lègues et autres re­la­tions qui ri­golent. J’ai­me­rais bien me mar­rer aus­si, mais j’ai pas tout com­pris à la blague sur leur chef et sa place de par­king. Pour­quoi c’est bé­né­fique. D’abord, je re­trouve le même fris­son que j’éprou­vais ja­dis, avant de par­tir en colo : « Est-ce que je vais me faire de nou­veaux co­pains ? » Sauf que là, c’est dif­fé­rent. J’ai quinze ans de plus, le per­mis de conduire et aus­si Fa­ce­book. Grâce à mon hôte, j’ai l’op­por­tu­ni­té d’élar­gir mon cercle de connais­sances. Quand chaque jour­née est ryth­mée par le même al­ler-re­tour mai­son-bou­lot, nouer de nou­velles ami­tiés de­vient un coup de bol. Alors j’en pro­fite, c’est l’oc­case. Conseils Cosmo. Pour dé­bu­ter une conver­sa­tion, fas­toche ! J’uti­lise notre dé­no­mi­na­teur com­mun : ce­lui qui nous re­çoit. Exemple : « Alors ? Comment vous vous êtes ren­con­trés avec Ma­nu ? » Et j’écoute mon in­ter­lo­cu­teur. Si je ne loupe rien de ce qu’il ra­conte et que je lui sers un verre, alors là, c’est sûr, on de­vient meilleurs co­pains.

LES BONNES LEC­TURES : « La Po­si­tive So­li­tude : seul(e) et bien dans ma peau », de Her­vé Ma­gnin, éd. Jou­vence. « La Grâce de so­li­tude », de Ma­rie de So­lemne, éd. Al­bin Mi­chel.

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