MOINS DE SU­PER­FLU, PLUS DE LÉ­GÈ­RE­TÉ

C’est fou comme on se sent mieux après avoir pas­sé un bon coup de ba­lai.

Cosmopolitan (France) - - SOMMAIRE - Par Ma­non Pi­bou­leau. Pho­to Mar­kus Hent­to­nen.

C’est fou comme on se sent mieux après avoir pas­sé un bon coup de ba­lai. Par Ma­non Pi­bou­leau.

« Mais zut, il est où ce por­table en­core ? » Dans notre sac, c’est sûr. Mais noyé entre les pa­quets de Men­tos, les huit porte-clés, les écou­teurs qui fonc­tionnent em­mê­lés à ceux qui ne marchent plus, et un gant, très utile vu qu’on a per­du l’autre. La cause est en­ten­due : pas fa­cile de se dé­ta­cher de ce qui ne nous sert plus à rien, ou de ce qui ne nous a ja­mais été utile. Dans une ar­moire, on stocke, on en­fonce le bras au fond en re­pous­sant les fringues pour que les bat­tants ferment. Sans vi­si­bi­li­té, on en conclut qu’on n’a rien à se mettre, alors on ra­chète. Le su­per­flu s’in­si­nue aus­si dans nos re­la­tions. 290 amis sur Fa­ce­book qu’on ne connaît pas, trois soi­rées à la suite sous pré­texte qu’on n’a pas su choi­sir, et cette crainte de ra­ter quelque chose, ce pré­texte du « on ne sait ja­mais », qui nous in­cite à gar­der, cu­mu­ler, pous­ser les murs et vou­loir plus de 24 heures dans une jour­née pour en mettre en­core plus. Nos grands-mères pro­fi­taient du prin­temps pour faire un grand mé­nage, ou­vrir les fe­nêtres, je­ter, aé­rer l’at­mo­sphère et re­par­tir sur de nou­velles bases. Et si le se­cret du bon­heur, c’était de vivre plus lé­ger ? Com­men­çons dé­jà par com­prendre pour­quoi on en veut tou­jours plus.

On est fou­tus, on en veut trop

La faute à l’époque, à la sur­con­som­ma­tion, à la pub, aux ré­seaux so­ciaux… on peut faire en­trer tous les ac­cu­sés dans le box, on au­ra du mal à avoir un pro­cès équi­table car, du cô­té des plai­gnants, on n’est pas for­cé­ment in­no­cents. « Je té­lé­pho­ne­rais mieux avec l’iP­hone X. » On dé­crète cette vé­ri­té et on la sert à qui veut l’en­tendre, à com­men­cer par sa bonne conscience. Avec la même convic­tion, on as­sure : « Je vais à l’an­niv de Fran­çois une de­mi­heure, puis je re­passe chez moi. Je passe une tête à la soi­rée de Lau­ra, pour dire que j’y étais, et j’ar­rive juste après. » Il se­ra 3 heures du mat, on n’au­ra pro­fi­té de rien, mais on n’au­ra rien ra­té. « Si on n’achète pas, si on ne té­lé­charge pas, on ne gonfle pas son agen­da d’ac­ti­vi­tés, on se sen­ti­ra aban­don­née au bord de la route », conclut Élo­dieJoy Jau­bert, blo­gueuse et au­teure de « L’Art du mi­ni­ma­lisme… » aux édi­tions Le­duc.s. Pour elle, « si nos pla­cards sont rem­plis à cra­quer, c’est par peur du manque. Peur qu’on se trans­met de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion de­puis l’après-guerre. Et tout ça, ren­for­cé par une so­cié­té qui érige la consom­ma­tion en loi­sir es­sen­tiel. Et la pos­ses­sion, en clé du bon­heur ». On se piège parce qu’on a sans cesse be­soin de com­bler le vide : « Face à un mur blanc, on se de­mande comment l’ha­biller, pour­suit-elle. Du coup, on se dé­pêche d’ache­ter des cadres ou des meubles… » Mais le désordre puise aus­si sa source dans notre nos­tal­gie ou notre sen­ti­men­ta­lisme. Pas fa­cile de je­ter à la pou­belle des ob­jets qui nous rap­pellent une époque, mais qui dorment au fond d’un sac, d’une boîte, d’un gre­nier. Au­tant dire que toute cette pol­lu­tion ma­té­rielle, ça plombe. Pour Alice Le Guif­fant, co­au­teure de « Vivre lé­ger, se li­bé­rer de l’inu­tile » aux édi­tions Jou­vence, « sto­cker ré­clame beau­coup d’éner­gie et gé­nère du stress. Et il n’y a pas que nos ap­par­te­ments que l’on rem­plit du sol au pla­fond. On gonfle aus­si notre ré­per­toire et nos em­plois du temps ». Ma­rion, co­mé­dienne de 29 ans, a été vic­time de cette sur­charge : « Je suis ve­nue d’Al­bi à Pa­ris pour faire le cours Florent. Je vou­lais pro­fi­ter, et je me van­tais de ne pas avoir une mi­nute à moi. De cette fa­çon, je prou­vais à ma fa­mille, à mes amis, sur­tout ceux res­tés à Al­bi, que j’avais une vie pleine, que j'avais réus­si. Je de­vais avoir vi­si­té toutes les ex­pos, avoir dî­né dans le bar à hou­mous bran­ché, avoir bu un verre sur ce roof­top où Gé­ral­dine Na­kache a tour­né deux scènes. Ce n’était pas une en­vie, mais une obli­ga­tion que je m’im­po­sais. » Tout ça pour ne pas avoir un(e) seul(e) ami(e) à ap­pe­ler le jour où elle a pleu­ré la mort de sa grand-mère. « Il y a un mo­ment où l’on réa­lise qu’ac­cu­mu­ler, sor­tir tout le temps, en vou­loir tou­jours plus, c’est un leurre », ex­plique Élo­die-Joy Jau­bert. On com­mence alors à vi­der un ti­roir, à re­fu­ser une in­vi­ta­tion, à vi­rer des in­con­nus sur Fa­ce­book, à ac­cep­ter, voire à ap­pré­cier, de s’en­nuyer un dimanche de pluie… Le cercle ver­tueux est en marche.

La bonne mé­thode pour vi­rer le su­per­flu

Se mé­fier des phrases pièges « Si ça se trouve, ça va re­ve­nir à la mode », « Dans le doute, je garde », « Un bou­ton/clou/char­geur, ça peut tou­jours ser­vir », « Ma fille se­ra contente de l’avoir dans vingt ans. », « Ça doit se vendre sur Le Bon Coin ». La bonne tech­nique pour nous per­mettre de nous li­bé­rer, c’est de s’in­ter­ro­ger sur le sens de nos ac­tions. Pour en re­ve­nir à notre pos­tu­lat de dé­part : pour­quoi je garde toutes ces bê­tises ? On peut ré­pondre : 1) Parce que chez moi on ne jette pas… 2) Parce que j’ai peur de man­quer ? 3) Parce que j’aime être sub­mer­gée… Trou­ver la ré­ponse nous per­met dé­jà de faire un pe­tit mé­nage.

Se dis­ci­pli­ner Si le mal est fait, que nos pla­cards dé­bordent, on com­mence à trier pe­tit à pe­tit pour ne pas se dé­cou­ra­ger. On se pro­gramme une alarme et on consacre dix mi­nutes chaque jour au ran­ge­ment. Un pla­card à la fois ! Se­lon Alice Le Guif­fant, « le chro­no per­met de s’y mettre une bonne fois pour toutes. Mais en réa­li­té, quand on est lan­cé, on a du mal à s’ar­rê­ter ». Dans la cui­sine, on se sé­pare des dou- blons : « Quand on a dix cuillères à soupe alors qu’on vit à deux, c'est inu­tile. » Et dans la salle de bains, pour­quoi y a-t-il tou­jours plus de brosses à dents que de per­sonnes qui vivent sous le même toit ? Plus simple de je­ter deux vieilles brosses à dents que des vieux jeans aux­quels on est at­ta­chée, me di­rez-vous. Vrai­ment ? Re­pen­sons à cette no­tion d’at­ta­che­ment. Il vous rap­pelle quoi ce jean ? Vos va­cances à Pa­la­vas ? Votre his­toire d’amour avec Mau­rice ? Sé­rieux ? ! Hop, dans le sac, à don­ner ! Le meilleur conseil dres­sing : on pra­tique la règle des 7. On conserve sept pulls, pan­ta­lons, robes, etc.

Plus lé­gère, plus heu­reuse

Prendre le temps L’ins­tan­ta­néi­té d’In­ter­net ne doit pas nous em­pê­cher de nous ques­tion­ner sur notre dé­sir pro­fond. Avant de dé­ra­per et de « va­li­der » cet achat sur un site, on at­tend quelques jours. On laisse les ar­ticles pa­tien­ter sa­ge­ment dans le pa­nier. Ça nous per­met­tra de ne pas agir dans la pré­ci­pi­ta­tion et de ne pas re­gret­ter. Une fois qu’on a res­pec­té ce temps de re­pos, on y re­tourne (en­core faut-il s’en sou­ve­nir) et on vé­ri­fie l’état de notre en­vie. C’est seule­ment à cet ins­tant que l’on rend le ver­dict. Et si on est in­ca­pable de se contrô­ler quand on pra­tique le shop­ping IRL, à la place, on vi­site. C’est-à-dire ? On se ba­lade dans les ma­ga­sins mais sans moyen de paie­ment. His­toire de s’im­po­ser le temps de la ré­flexion.

Se faire plai­sir Cô­té re­la­tion­nel, là aus­si, on fait le mé­nage et on re­fuse le désordre cau­sé par les autres. Ras le bol de tordre notre per­son­na­li­té et de zap­per nos en­vies. Toutes ces obli­ga­tions su­per­flues que l’on s’im­pose pour être la fré­quen­ta­tion idéale nous em­pêchent d’être libres – dans notre agen­da et dans notre tête. Alors plu­tôt que de pen­ser « je dois y al­ler », on re­for­mule : « Je choi­sis d’y al­ler. » En­suite, on ter­mine cette phrase avec une rai­son qui nous mo­tive, « parce que ça me fait plai­sir/ je vais pas­ser un bon mo­ment/ j’ap­pré­cie cette per­sonne ». Si c’est im­pos­sible d’at­teindre le point fi­nal et qu’il n’y a au­cune rai­son va­lable, on aban­donne. Mais sur­tout, on ne cherche pas de fausses excuses : ça prend du temps à trou­ver et ça pompe de l’éner­gie. On pré­fère dire la vé­ri­té : « Je suis fa­ti­guée » ou « J’ai pas en­vie ». Les amis, les vrais, ne nous fe­ront ja­mais culpa­bi­li­ser. Dans le cas contraire, il suf­fit de trente se­condes pour faire « contact », « de­lete » et net­toyer le ré­per­toire. Élo­die-Joy Jau­bert ne s’est pas conten­tée d’écrire sur l’art du mi­ni­ma­lisme, elle a mis en pra­tique ses mé­thodes et s’est dé­bar­ras­sée de 70 % de ce qu’elle pos­sé­dait. Elle avoue ne res­sen­tir au­cun manque : « Quand on com­mence à faire le grand tri, on se sent tel­le­ment lé­gère que l’on n’a plus en­vie de s’alour­dir à nou­veau. » Faire le mé­nage, c’est avant tout se dé­bar­ras­ser de ses in­quié­tudes. « On ar­rête de se prendre la tête avec des bê­tises du genre “si j’ai pas le der­nier iP­hone, je suis nulle. Si je fais pas gaffe à tel che­mi­sier, je vais l’abî­mer”. » On cesse d’être sou­cieuse, dé­çue ou mal­heu­reuse à cause de ce qui est ma­té­riel. « Le but n’est pas d’ar­rê­ter de dé­pen­ser, mais plu­tôt de bas­cu­ler notre bud­get vers de nou­velles pré­oc­cu­pa­tions. On ne se rac­croche pas à du ma­té­riel mais à des ex­pé­riences. » Autre can­di­date à l’al­lé­ge­ment, Élise Rous­seau. Elle s’in­ter­roge et signe « Mais pour­quoi j’ai ache­té tout ça ? » aux édi­tions De­la­chaux et Niest­lé. Que celle qui ne s’est ja­mais po­sé cette ques­tion nous jette le pre­mier sac à la fi­gure. Alors, au lieu de plan­quer l’ob­jet re­gret­té sous le lit, pour le mettre hors des yeux de notre culpa­bi­li­té, elle ré­pond : « Il faut ache­ter dans un es­prit plai­sir. Dans cette op­tique, on réa­lise que c’est mieux de s’of­frir un ca­deau im­ma­té­riel. Un concert, un res­to gas­tro­no­mique… Dé­gus­ter un su­per re­pas chez un chef étoi­lé et pas­ser une belle soi­rée, ça reste en mé­moire et ça ne prend pas la pous­sière. Il faut com­prendre que chan­ger son mode de consom­ma­tion n’a rien à voir avec se res­treindre. » Se­lon Élise, on gagne en es­prit cri­tique et en li­ber­té in­té­rieure. « On ne se sent plus obli­gée de res­sem­bler à telle ou telle per­sonne en ache­tant la même paire de Nike ou en fai­sant la même co­lo­ra­tion qui de toute fa­çon se­ra has been dans trois mois. » À la place, on re­met au centre ce qu’il y a de plus es­sen­tiel : l’hu­main.

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