Mu­ta­tion : sla­sheuse des temps mo­dernes

À 32 ans, Camille Bros­sard a eu au trois vies pro­fes­sion­nelles, dont une comme fro­ma­gère. Un che­min qui l’a me­née à créer sa mi­cro-en­tre­prise pour mul­ti­plier les ac­ti­vi­tés avec la nour­ri­ture comme fil conduc­teur. Alors que ses études lit­té­raires la prédes

Courrier Cadres - - SOMMAIRE - Par In­no­cen­tia Agbe.

Àl’ori­gine du choix d’orien­ta­tion uni­ver­si­taire de Camille Bros­sard il y a l’amour des

livres. “Après le bac, j’ai fait une pré­pa lit­té­raire. En­suite mon idée était de tra­vailler dans l’édi­tion, donc j’ai sui­vi un DUT en do­cu­men­ta

tion et com­mu­ni­ca­tion.” C’est fi­na­le­ment vers ce der­nier su­jet qu’elle se di­rige pour son dé­but de car­rière. De la com­mu­ni­ca­tion in­terne pour To­tal en pas­sant par le com­mu­ni­ty ma­na­ge­ment, elle baigne dans cet uni­vers pen­dant plu­sieurs an­nées. Jus­qu’à ne plus s’y épa­nouir.

QUÊTE DE SENS

C’est une en­tre­prise en par­ti­cu­lier, dont elle ne com­prend pas la stra­té­gie, qui la pousse à se po­ser

des ques­tions. “Il fal­lait avoir le plus de ‘like’ pos­sible même si le contenu n’était pas per­ti­nent. Il n’y avait pas de po­li­tique des ré­seaux so­ciaux. Je ne com­pre­nais pas ce que je fai­sais là. Je pense que j’ai tou­jours eu be­soin que mon ac­ti­vi­té soit po­si­tive pour moi ou la com­mu­nau­té. ” De­puis des an­nées, Camille tient en pa­ral­lèle un blog cu­li­naire. Le geste qui va la faire chan­ger de tra­jec­toire res­semble à une im­pul­sion. Alors qu’elle est dans son bu­reau, son com­pa­gnon lui en­voie l’adresse Web du fro­ma­ger de quar­tier sur le­quel il s’était

ren­du pour re­gar­der les ho­raires. Il y a aus­si une offre d’em­ploi. “Je me suis dit : ‘je vais chan­ger d’ac­ti­vi­té. Je vais faire ça’”. Ai­dée par sa fa­ci­li­té d’écri­ture, elle se lance dans une lettre au ton très

per­son­nel. “Je leur ai dit que je tra­vaillais dans un bu­reau de 8 mètres car­rés sans fe­nêtre, mais que si j’en avais une, j’y jet­te­rais mon or­di­na­teur. Je leur ai ex­pli­qué que je n’y connais­sais rien mais que j’avais beau­coup d’éner­gie.” Et ce­la fonc­tionne.

Elle en­tame, à seule­ment 28 ans, sa se­conde par­tie de car­rière comme fro­ma­gère. La jeune femme est alors sa­tis­faite d’avoir osé sau­ter le pas. “Par­fois je me sen­tais cou­ra­geuse, d’autres fois, in­cons­ciente.

Mais j’étais as­sez fière.” Cô­té travail, l’ap­pren­tis­sage du mé­tier dans la pre­mière fro­ma­ge­rie se­ra “rude”. Elle la quitte pour en re­joindre un autre. Elle fe­ra ce mé­tier pen­dant trois ans. Si son en­tou­rage, son com­pa­gnon, ses amis, ses

frères et soeurs, l’en­cou­rage, c’est plus dif­fi­cile pour ses pa­rents. “Ma mère était très fière que j’ai fait une pré­pa lit­té­raire, de mon ni­veau d’ins­truc­tion, du fait que j’ai tra­vaillé chez To­tal. Mes pa­rents m’ont mis en garde contre le dé­clas­se­ment. Mais à ce mo­ment-là, je n’ai pas com­pris.” Pour

tant… Camille se sent épa­nouie. “Ce­la a été hy­per in­té­res­sant à dé­cou­vrir. Et le fait de dé­te­nir un sa­voir pré­cis, c’était gé­nial.” Mais elle sent que quelque chose ne va pas, qu’elle n’est pas en­core

ar­ri­vée là où elle le sou­haite vrai­ment. “C’est ve­nu plus tard. Au bout d’un an et de­mi, deux ans. Je me suis ren­du compte que quand je di­sais que j’étais fro­ma­gère, je ra­jou­tais tou­jours der­rière qu’il s’agis­sait d’une re­con­ver­sion. J’ai com­men­cé à me po­ser des ques­tions.” Et elles trouvent des

ré­ponses. “Au dé­but, il y a un cô­té ro­man­tique, tu gagnes moins d’ar­gent qu’avant mais ce n’est pas grave. Mais en même temps, tu as en­vie de construire ta vie, et tu ne peux plus par­tir en wee­kend avec tes amis…” Elle res­sent donc ce fa­meux dé­clas­se­ment. Alors que ses amis ren­con­trés lors de ses études ont pour­sui­vi leur vie pro­fes­sion­nelle dans le même sec­teur et gagnent bien leur vie, elle ne peut plus suivre. Elle a alors une deuxième prise de conscience.

DÉ­CLIC FI­NAL

“Dans la se­conde fro­ma­ge­rie, j’ai pris en charge les ré­seaux so­ciaux. J’ai aus­si re­com­men­cé à écrire sur

mon blog.” Camille quitte la fro­ma­ge­rie, et après un voyage, elle crée sa mi­cro-en­tre­prise. Elle de­vient, sans le nom­mer ain­si elle-même, une sla­sheuse. Avec le fro­mage et la nour­ri­ture au sens large, au centre de ses dif­fé­rentes ac­ti­vi­tés. Entre autres, elle fait de la ré­dac­tion cu­li­naire au­tour du fro­mage, gère la com­mu­ni­ca­tion en ligne d’une bras­se­rie, tra­vaille sur la mise en place d’un ate­lier de dé­gus­ta­tion pour une école. “Je fac­ture tout ce que je sais faire.” Elle oc­cupe aus­si un poste de ven­deuse à mi-temps dans une bou­tique spé­cia­li­sée dans l’huile d’olive. Elle semble être ar­ri­vée là où elle sou­hai­tait. “Je me suis ren­du compte que j’ar­ri­vais à énor­mé­ment tra­vailler pour les autres. J’ai eu en­vie de le faire pour moi. Ce­la a été mon der­nier dé­clic.”

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.