En­tre­tien avec Yann Ar­thus-Ber­trand

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de son livre de On ne le pré­sente plus. Entre les suc­cès films no­tam­ment pho­to­gra­phies LaTer­re­vue­duCiel, de ses Goo­det et les ac­ti­vi­tés de sa fon­da­tion Home Hu­man terre. Pla­net, Yann Ar­thus-Ber­trand ne touche plus Il nous a pour­tant ac­cor­dé quelques mi­nutes de son temps, pour une rencontre en pleine na­ture. Propos re­cueillis par Ma­rie Roques et Camille Boulate. Pho­tos Ar­naud Meyer.

En plein tour­nage de son pro­chain film, Wo­man, Yann Ar­thus-Ber­trand nous a ac­cueilli une pre­mière fois sous la cha­leur étouf­fante de la ver­rière de la gare du Nord à Pa­ris. Ce ven­dre­di, des di­zaines de femmes fai­saient la queue pour par­ler de leur quo­ti­dien et té­moi­gner de­vant la ca­mé­ra du réa­li­sa­teur dans le cadre du tour­nage du film Wo­man. Nous le re­trou­ve­rons deux jours plus tard par un

ora­geux après-mi­di do­mi­ni­cal au Do­maine de Long­champ, au sein de sa fon­da­tion GoodP­la­net, inau­gu­ré quelques se­maines plus tôt. Lors d’une jour­née spé­ciale consa­crée aux abeilles.

Vo­tre­fon­da­tion,quiexis­te­de­puis­plu­sieurs an­nées,aen­fi­nun­lieu­dé­diéau­car­re­fourde Long­champàPa­ris.Quel­les­sont­vo­sam­bi­tions pour­ce­ten­droit?

Avant toute chose, nous sou­hai­tons en faire un lieu d’échanges et de par­tages, axé sur la bien­veillance, la gen­tillesse, mais aus­si l’éco­lo­gie et l’hu­ma­nisme. Par exemple, hier (l’in­ter­view a été réa­li­sée en juillet 2017, Ndlr), nous avons re­çu Mu­ham­mad Yu­nus, prix No­bel de la Paix en 2006, no­tam­ment ré­com- pen­sé pour l’ou­ver­ture de son ins­ti­tu­tion dé­diée au mi­cro-cré­dit. Son propos était pas­sion­nant. Il nous a ex­pli­qué que les études étaient im­por­tantes dans la vie mais qu’il était sur­tout pri­mor­dial d’ap­prendre qui l’on est et ce que l’on veut faire de notre vie. Il a éga­le­ment dit : faire du bu­si­ness, c’est bien, mais il faut que ce­la serve à quel­qu’un, le but ne peut pas être uni­que­ment de ga­gner de l’ar­gent.

Pour­re­ve­ni­rauxé­tudes,vou­sê­tes­vous-mêmes unau­to­di­dacte,fâ­chéa­ve­cl’éco­leet­mê­me­plu­tôt re­bel­le­dans­vo­tre­jeu­nesse.Est-ce­la­pas­sio­net­la dé­ter­mi­na­tion­qui­vou­sont­fai­tréus­sir?

Une chose est sûre, je dé­tes­tais l’école. Ce sont plu­tôt les gens que j’ai ren­con­tré qui m’ont ame­né là où je suis. Je suis un construc­teur, un en­tre­pre­neur, j’avais en­vie d’en­tre­prendre, de don­ner du sens à mon exis­tence et ce ne sont peut-être pas des choses que l’on ap­prend à l’école. À 20 ans, je suis tom­bé amou­reux de la mère de mon meilleur ami qui était une femme gé­niale. Elle m’a ap­pris beau­coup de choses. Je crois que c’est elle qui a fait ce que je suis au­jourd’hui. Je suis par­ti au Ke­nya pour me­ner une étude sur les lions. J’ai dé­cou­vert qu’il n’y avait pas d’un cô­té la Na­ture et de l’autre l’Homme, mais que l’Homme fai­sait par­tie in­té­grante de la Na­ture. C’est une ex­pé­rience qui m’a beau­coup ap­por­té.

Très­jeune,vou­sa­ve­zeuen­vied’en­tre­prendre. Est-ce­le­be­soin­de­cons­trui­reetd’em­me­ner­vos équi­pes­der­riè­re­vous­dans­vos­com­bats?

J’aime construire et j’ai tou­jours ai­mé ça, que ce soit mon­ter une fon­da­tion ou faire un film. J’aime faire, j’aime créer. Concer­nant les équipes, je pense qu’on ne fait ja­mais tout, tout seul. Je ne suis qu’une par­tie des pro­jets que je mène. Une per­sonne ne peut pas être plus in­dis­pen­sable que les autres. Ici (au Do­maine de Long­champ à Pa­ris), les bé­né­voles amènent beau­coup de gen­tillesse, de bien­veillance et de bonnes éner­gies. Nous sommes des ac­ti­vistes et nous vou­lons, en­semble, es­sayer de chan­ger le monde. Je pense d’ailleurs que tout le monde peut chan­ger le monde à sa fa­çon. Un chauf­feur de taxi,

un bou­lan­ger, un mec qui tra­vaille à la Poste, cha­cun peut ap­por­ter quelque chose. Grâce à la no­to­rié­té, j’ai la chance de pou­voir faire un peu plus que les autres en­tou­ré d’équipes for­mi­dables. Je ne vais pas m’en pri­ver.

Dans­vos­dif­fé­rents­pro­jets,il­sem­bleque vou­sayez­be­soin­de­temps­pour­vous po­ser.Est-ceu­ne­ma­niè­red’ap­pro­fon­dir vo­tre­ré­flexion?Un­élé­ment­né­ces­saire pour­par­ve­nirà­ce­que­vous­sou­hai­tez?

Je ne suis pas tel­le­ment d’ac­cord. Je fais tout très ra­pi­de­ment mais à long terme. Je dé­cide de créer la fon­da­tion, je sais qu’il faut le faire, ça va as­sez vite. Pa­reil pour un film comme Hu­man. Les choses se dé­cident très vite après, il faut trou­ver des fi­nan­ce­ments. C’est ça qui prend du temps. Mais la dé­ci­sion est évi­dente. De la même ma­nière pour Wo­man. Nous pen­sons qu’il faut faire un film sur les femmes, nous ne nous sommes pas po­sé la ques­tion long­temps. Il s’agit d’un film utile, on com­mence ra­pi­de­ment le tour­nage. Après comme nous tra­vaillons avec des mé­cènes, pour que nos films soient en ac­cès libre, ce­la peut prendre du temps. Mais j’aime beau­coup cette idée de gra­tui­té. Je pense que c’est es­sen­tiel.

Jus­te­ment,com­ment­tra­vaillez-vous­sur­la re­cher­che­de­fi­nan­ce­ments?

Je mul­ti­plie les ren­contres, mais quand tu parles de gen­tillesse, de bien­veillance par exemple dans le cadre de la fon­da­tion, les gens t’écoutent, mais ça ne leur parle pas. Pour conser­ver la gra­tui­té de l’en­trée du Do­maine de Long­champ, j’ai ren­con­tré toutes les en­tre­prise du Cac 40. Je ne dis pas que tout le monde m’a dit non, puisque la preuve, on a réus­si. Mais ce n’est pas tou­jours évident de trou­ver des par­te­naires qui com­prennent ce que l’on a en­vie de faire et qui tentent l’aven­ture avec nous.

Pho­to­graphe,réa­li­sa­teur,ac­ti­viste,vous­me­nez dif­fé­ren­te­sac­ti­vi­tés­de­front.Est-ceim­por­tant pour­vous­de­tra­vailler­sur­plu­sieurs­dos­sier­sen mê­me­temps?Ce­sex­pé­rien­cess’en­ri­chissent-s’en­ri­chis­sen­tel­le­sel­les­le­sunes,le­sautres?

J’adore mon travail, j’y passe beau­coup de temps. C’est peut-être la chose la plus im­por­tante dans ma vie. D’ailleurs je tra­vaille avec des amis, des per­sonnes qui font par­tie in­té­grante de ma vie. On s’ap­pelle tous les jours, on passe beau­coup de temps au té­lé­phone. Je ne m’ar­rête pas à 18 heures le soir pour pas­ser à autre chose. J’ai beau­coup de mal à cou­per. Je suis ob­sé­dé par le fait de bien faire, je doute énor­mé­ment et je ne suis ja­mais content de ce que je fais. Mais plus ça va, plus je l’ac­cepte. Je suis quel­qu’un de stres­sé, qui dort mal et qui tra­vaille beau­coup.

Di­riez-vous­que­vou­sê­tes­per­fec­tion­niste?Avec­des­suc­cès­com­meHome quiaé­té­vu­par600mil­lionsde per­son­nesà­tra­vers­le­monde,n’ar­ri­vez-vous­pasà­pren­dre­du­re­cul?

Sou­vent quand je re­garde mes films, je me dis que j’au­rais plu­tôt dû faire tel mon­tage à tel mo­ment. Le suc­cès ras­sure mais on peut tou­jours faire mieux. Je passe mon temps à tout pas­ser en re­vue, et ça me gâche un peu la vie. Après, Hu­man a été dé­mo­li dans la presse. Il faut dire que nous avions tout pour être at­ta­qué, l’ar­gent des Bet­ten­court, j’étais très content de mon film etc. Je dois re­con­naître que j’ai mal ap­pré­hen­dé sa sor­tie. J’étais sa­tis­fait, on al­lait aux Na­tions Unies, à Ve­nise, j’ai peut-être été pré­ten­tieux. J’étais content de moi et c’était une er­reur.

Vous­di­tes­sou­vent­vous­sen­tir­chan­ceux­de­faire le­mé­tier­que­vou­sexer­cez.Quel­le­pla­ceoc­cu­pele sou­ci­de­la­trans­mis­sion­dans­vo­sac­ti­vi­tés?

J’ai une chance in­ouïe. Je suis pho­to­graphe, réa­li­sa­teur, mon mé­tier est gé­nial et j’en pro­fite un maxi­mum. Concer­nant la trans­mis­sion, je ne me pose pas ces ques­tions-là. Mais on peut dire ce que l’on veut, je pré­pare ac­tuel­le­ment un film in­ti­tu­lé Le­ga­cy à par­tir d’archives… Être pho­to­graphe, réa­li­sa­teur, c’est être la pas­se­relle entre ce que tu vois et ce que tu donnes aux autres. C’est aus­si là que se trouve la trans­mis­sion. Le terme “le­ga­cy” est très jo­li et plein de sens. Mais ce n’est pas moi qui ai trou­vé ce titre.

Vos­dif­fé­rents­pro­jet­sim­pli­quentd’al­lerà­la­ren­contre de­sau­tre­set­sur­toutd’êtreàl’écoute.Est-ce dans­vo­tre­na­ture?Cet­te­qua­li­té­vou­sper­met-elle d’ap­pré­hen­der­plus­fa­ci­le­ment­les­rap­port­shu­mains?

Je ne pense pas avoir une vé­ri­table qua­li­té d’écoute. Je suis plu­tôt quel­qu’un de très dé­ci­dé. Hu­man et

Wo­man sont uni­que­ment ba­sés sur la pa­role des autres, mais j’es­time que ces per­sonnes sont tel­le­ment in­tel­li­gentes et brillantes qu’il est im­por­tant de res­ter à l’écoute. Le prin­cipe de Hu­man est de tour­ner énor­mé­ment d’in­ter­views pour ex­traire ce qu’il y a de plus pro­fond en cha­cun.

Vou­sa­ve­zé­ga­le­ment­dé­cla­réà­plu­sieurs­re­prises: “Agir­ça­rend­heu­reux”.L’ac­tion­cor­res­pond-el­leà vo­tre­dé­fi­ni­tion­du­bon­heur?

J’adore cette phrase d’Ein­stein qui dit : “Le monde ne se­ra pas dé­truit par ceux qui font le mal mais

par ceux qui regardent sans rien faire.” J’es­time que l’on peut tous être ac­teur de notre vie, lui don­ner du sens en es­sayant de com­battre ce que l’on dé­teste. Les gens qui s’en­gagent ont l’air plus heu­reux que les autres c’est évident, je le vois au quo­ti­dien. L’Homme dis­pose d’une em­pa­thie na­tu­relle et ça le rend meilleur.

Vou­sé­vo­quiez,plu­shaut,l’im­por­tan­ce­de­la gra­tui­té.Vousn’avezd’ailleurs­ja­mais­peurde di­re­que­vousn’avez­pas­be­soin­de­ga­gner tou­jours­plusd’ar­gent.Une­thé­ma­ti­que­plu­tôt ta­boueenF­rance…

J’ai as­sez d’ar­gent. Je mange trois fois par jour, j’ai deux mai­sons, j’ai donné de quoi faire à mes en­fants. La gra­tui­té est im­por­tante c’est pour ce­la que j’es­saye de trou­ver des mé­cènes. Sou­vent les banques fi­nancent des films pour ga­gner plus d’ar­gent et éven­tuel­le­ment en faire d’autres. J’es­saye de faire en sorte que mes films soient libres de droits pour pou­voir être vus par­tout dans le monde. Concer­nant Wo­man que nous en sommes en train de tour­ner, nous n’avons pas en­core le bud­get, mais j’es­père que l’on va pou­voir trou­ver des par­te­naires. Nous nous sommes ren­du compte qu’il y a près de 200 mil­lions de per­sonnes dans le monde qui tra­vaillent dans des ONG au­tour des femmes et no­tam­ment de leurs droits. J’ai­me­rais m’ap­puyer sur ces per­sonnes pour pro­mou­voir le film. C’est une nou­velle fa­çon de tra­vailler, on bous­cule le sys­tème, on dé­range un peu l’ordre clas­sique, mais on es­saye de nou­velles choses.

Wo­ma­nest-il­ré­so­lu­men­tun­pro­jet­fé­mi­niste dan­sun­mon­deoùil­faut­se­bat­tre­pour­main­te­nir cer­tains­droits?

Je pense qu’au­jourd’hui, quand on parle d’édu­ca­tion, on parle des femmes. 75 % des per­sonnes illet­trées dans le monde sont des femmes. C’est aus­si par­ler de pau­vre­té, puisque 70 % des per­sonnes pauvres dans le monde sont éga­le­ment des femmes. Les pays où la pa­ri­té est res­pec­tée sont ceux où les in­dices du bon­heur sont les plus éle­vés. Je pense que, dans le monde com­pli­qué de de­main avec le chan­ge­ment cli­ma­tique, la crise éco­no­mique et l’épui­se­ment des res­sources, on au­ra be­soin du bon sens des femmes.

Vo­sé­qui­pes­ras­sem­blentd’ailleurs­bon­nom­brede femmes.Quel­ty­pe­de­ma­na­ge­rêtes-vous?

Je suis un mau­vais ma­na­ger. Je tra­vaille beau­coup à l’af­fec­tif. Quand je col­la­bore avec une per­sonne qui n’est pas for­cé­ment très très ef­fi­cace, sou­vent je la garde parce que je l’aime bien. Je suis peut-être trop gen­til pour être un bon ma­na­ger et en même temps, les pro­jets que l’on mène sont for­mi­dables. Dans mes équipes, j’ai aus­si be­soin de per­sonnes qui me sup­portent.

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