Dans la peau de Georges Pe­rec

En s’in­ter­di­sant d’uti­li­ser la lettre E dans son ro­man La Dis­pa­ri­tion, Georges Pe­rec a prou­vé que la contrainte pou­vait li­bé­rer la créa­ti­vi­té. Et ses mé­thodes, entre ri­gueur et lâ­cher­prise, sont tou­jours dans l’air du temps.

Courrier Cadres - - SOMMAIRE - Par Pierre Tourtois.

Georges Pe­rec était un sub­til mé­lange de calme et de fo­lie, de rai­son et de pas

sion. “Je le dé­fi­ni­rais comme un chas­seur so­li­taire qui ai­mait faire par­tie d’un groupe. Pour ré­flé­chir, pour faire la fête, les échanges col­lec­tifs lui ont tou­jours plu. Mais il n’ai­mait pas la pos­ture du conseiller, même s’il ac­cep­tait qu’on s’ins­pire de lui, voire qu’on le pla­gie. Lui-même, il ap­pré­ciait les em­prunts !”, té­moigne son ami d’en­fance Claude Bur­ge­lin, pro­fes­seur de littérature fran­çaise à l’Uni­ver­si­té Lyon II. Ca­pable de mû­rir son plan ou ses idées pen­dant des mois, ce pro­me­neur ur­bain ai­mait plus que tout traî­ner ses guêtres dans Pa­ris, de jour comme de nuit. “Il fré­quen­tait les bars pour prendre l’air du temps… Et boire quelques verres. Il ai­mait aus­si ob­ser­ver les gens et les choses, dans les parcs par exemple. C’était un homme à la fois ob­ser­va­teur et très so­ciable”, ra­conte Ch­ris­telle

Reg­gia­ni, qui a di­ri­gé OEuvres, le re­cueil cé­lé­brant l’en­trée de Pe­rec au sein de la Pléiade. Mais pour te­nir ses dé­lais vis-à-vis de ses édi­teurs, l’écri­vain sa­vait aus­si se muer en pro­fes­sion­nel, ca­pable de

s’iso­ler pour trou­ver la concen­tra­tion né­ces­saire.

Loin des ten­ta­tions pa­ri­siennes. “Pe­rec n’ai­mait pas la cam­pagne. Il la trou­vait en­nuyeuse, sans éner­gie. Mais ses plus grands textes, il les a écrit au calme, au vert, en se cou­pant des autres. Dans le Ver­cors par exemple, ou en Nor­man­die. Il écri­vait alors pen­dant trois jours de suite, qua­si­ment sans man­ger ou dor­mir, dans une sorte de transe créa­tive. C’était une pa­ren­thèse mo­na­cale”, as­sure Ch­ris­telle Reg­gia­ni.

UN GÉ­NIE LA­BO­RIEUX

Pour cet ha­bi­tué des zincs pa­ri­siens, une sou­daine vie as­cé­tique n’al­lait pas de soi mais elle lui per­met­tait, de temps à autre, d’ache­ver un long pro­ces­sus de ma­tu­ra­tion. Et de prendre

du plai­sir dans le la­beur, la souf­france. “Il faut bien com­prendre que Georges a mis long­temps à vivre de la littérature. De ses 25 à ses 42 ans, il a tra­vaillé comme do­cu­men­ta­liste au CNRS. C’était un bou­lot ali­men­taire, comme on dit. Il a aus­si pro­duit les mots croi­sés du Point pen­dant long­temps mais cette tâche-là l’amu­sait”, se sou­vient Claude Bur­ge­lin. Au quo­ti­dien, entre ses jobs et ses dis­cus­sions ri­go­lardes avec ses amis, Georges Pe­rec s’as­trei­gnait aus­si à des exer­cices d’écri­ture contrai­gnants, com­plexes, exi­geants. De la même

ma­nière qu’un ar­cher ou un ti­reur d’élite s’exerce pour en­tre­te­nir son coup d’oeil. “Ces exer­cices me per­mettent de me dé­rouiller l'es­prit, comme un pia­niste se dé­rouille les doigts. Et puis j'aime mul­ti­plier les sys­tèmes de contraintes lorsque j'écris : ce sont les pompes as­pi­rantes de mon ima­gi­na­tion”, af­fir­mait-il, avec une mo­des­tie tou­chante. Voi­ci l’autre fa­cette de l’au­teur des Choses (Prix

Re­nau­dot 1965) : du ta­lent, certes, mais domp­té. La mé­ca­nique des mots, l'éter­nelle pas­sion de Pe­rec ? “Il ai­mait la lo­gique dans l’ab­so­lu, pré­cise

Ch­ris­telle Reg­gia­ni. Les sys­tèmes d’in­dexa­tion des ou­vrages l’in­té­res­saient et il uti­li­sait sur la fin des ma­chines à écrire élec­triques. Ses règles d’écri­ture pou­vaient se rap­pro­cher des lan­gages in­for­ma­tiques, même s’il ne les maî­tri­sait pas. Clai­re­ment, la li­mite le su­bli­mait et lui per­met­tait de re­pous­ser les siennes”. Dès son en­trée en 1967 au sein de l’Ou­li­po -l’Ou­vroir de littérature po­ten­tielle, dont les membres se dé­fi­nissent comme des “rats qui construisent eux-mêmes le la­by­rinthe dont ils se pro­posent de sor­tir”-, Pe­rec com­prend que la contrainte se­ra le ca­ta­ly­seur de sa créa­ti­vi­té. Jus­qu’à l’ex­trême, comme dans La Dis­pa­ri­tion, texte long de 319 pages ne com­por­tant au­cun E. “La res­tric­tion le for­çait à l’ex­cel­lence. Et même

au quo­ti­dien, der­rière son sou­rire, il était ob­ses­sion­nel. Tout était no­té, consi­gné dans des car­nets et des agen­das, sur­tout ses pen­sées. Ce cadre lui per­met­tait de pas­ser d’une tâche à l’autre, sans

pertes”, re­marque Ch­ris­telle Reg­gia­ni. Car outre sa car­rière d’écri­vain, Pe­rec a si­gné les dia­logues de Sé­rie noire, le film po­li­cier d’Alain Cor­neau sor­ti en 1978, écrit des nou­velles, plan­ché sur des pièces de théâtre ra­dio­pho­niques, adap­té en 1974 au ci­né­ma son ro­man L’homme qui dort…

UN RIGOUREUX QUI AC­CEP­TAIT L’IN­ACHE­VÉ

Exi­geant, or­ga­ni­sé, l’écri­vain ac­cep­tait pour­tant l’in­ache­vé. Nombre de ses pro­jets n’ont pas abou­ti, entre concepts mis de cô­té, chan­ge­ments d’avis et manque de temps, lui qui est dé­cé­dé à 46 ans des suites d’un can­cer ful­gu­rant. Georges le rigoureux ob­ses­sion­nel ac­cep­tait-il si fa­ci­le­ment la co­ha­bi­ta­tion avec Pe­rec, le créa­tif mul­ti­fa­cettes ? “Ces deux traits de ca­rac­tère n’en­traient pas en conflit car ils se com­plé­taient. Aus­si, l’aban­don de ses pro­jets étaient liés à une perte d’in­té­rêt et non à des pro­blèmes d’or­ga­ni­sa­tion. Son prag­ma­tisme, c’était sa force mé­con­nue”, ana­lyse Ch­ris­telle Reg­gia­ni, ad­mi­ra­tive de sa ca­pa­ci­té à conju­guer pas­sion et mé­thode. Autre force : Pe­rec sa­vait aus­si gé­rer ses émo­tions, même quand il se re­trou­vait

à ge­ler un pro­jet très per­son­nel. “En 1969, il a choi­si de conser­ver pen­dant douze ans des élé­ments is­sus de douze lieux qu’il ap­pré­ciait. Des textes, des pho­tos, des cour­riers et des ti­ckets de caisse étaient scel­lés à la cire sous en­ve­loppe. Cette ma­tière de­vait ser­vir à la ré­dac­tion d’un livre in­time, Les Lieux, comme un pré­texte à une ré­flexion sur le temps qui passe. Et il a tout ar­rê­té en 1975, sans au­cune ai­greur”, se sou­vient Claude Bur­ge­lin. Plus tard, Pe­rec re­pren­dra les grandes lignes de ce pro­jet et le dé­cli­ne­ra à la ra­dio, sous une forme plus vi­vante. Preuve qu’on peut se pas­sion­ner pour un pro­jet, l’aban­don­ner, puis le re­prendre avec plai­sir. L’art de l’adap­ta­tion, en somme.

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