Mo­bi­li­té : Le blei­sure re­donne un peu de sa­veur aux voyages d’af­faires

Courrier Cadres - - SOMMAIRE - Par Ade­line Farge.

Pas l’ombre d’un dos­sier urgent dans l’agen­da et un sé­mi­naire dans une des­ti­na­tion pa­ra­di­siaque qui se pro­file : pour­quoi ne pas pro­fi­ter de quelques jours de plus au so­leil avant de ren­trer au bu­reau ? Alors que les condi­tions de voyage sont sou­vent érein­tantes, le blei­sure a la cote au­près des cadres no­mades. Pour­tant, même si ces sé­jours hy­brides sont ac­cep­tés dans de nom­breuses en­tre­prises, ils peuvent plon­ger les em­ployeurs peu pru­dents dans une zone grise en ma­tière de res­pon­sa­bi­li­té.

Contrai­re­ment aux idées re­çues, s’en­vo­ler aux quatre coins de la pla­nète pour le tra­vail est loin d’être une par­tie de plai­sir. Entre les re­tards de vols, les classes éco­no­miques sur­boo­kées, les chambres d’hô­tel sans âme, ces al­lers-re­tours sont sou­vent une source de stress et une contrainte sup­plé­men­taire dans les agen­das. Pour re­mettre un peu de joie dans ces es­ca­pades hors de nos fron­tières, de nom­breux voya­geurs d’af­faires se sont conver­tis au “blei­sure”, un néo­lo­gisme is­su de la contrac­tion des mots “bu­si­ness” (af­faires) et “lei­sure” (loisirs). Ain­si, plu­tôt que

LEBLEISURECONTRIBUE AUBIEN-ÊTREDESSALARIÉS MAISAUSSIÀLEUR ÉQUILIBREDEVIE

de se can­ton­ner aux halls des aé­ro­ports et aux réunions in­ter­mi­nables dans des open spaces im­per­son­nels, ces cadres pro­fitent de leur dé­pla­ce­ment pro­fes­sion­nel pour jouer les tou­ristes et s’of­frir quelques mo­ments de dé­tente le temps d’un week-end ou de va­cances. Une pers­pec­tive d’al­lier l’utile et l’agréable d’au­tant plus al­lé­chante que la des­ti­na­tion est loin­taine. Avec huit heures de vol dans les pattes, dif­fi­cile de ré­sis­ter à la ten­ta­tion de po­ser des jours de congés pour ar­pen­ter Cen­tral Park et s’ins­truire au MoMa après un sé­mi­naire au coeur de New York, qui plus est lors­qu’au­cune ur­gence ne se pro­file au bu­reau. Bien que le blei­sure ne soit pas nou­veau, ce concept a connu un fort dé­ve­lop­pe­ment au sein des en­tre­prises ces quinze der­nières an­nées. “Au­pa­ra­vant, le blei­sure était ré­ser­vé aux chefs d’en­tre­prises et aux cadres di­ri­geants. Avec les com­pa­gnies low cost et les plates-formes de ré­ser­va­tion entre par­ti­cu­liers, comme Airbnb, ces pratiques se sont dé­mo­cra­ti­sées. Voya­ger à l’étran­ger est de­ve­nu moins oné­reux et beau­coup plus fa­cile. Les sa­la­riés sont donc plus en­clins que par le pas­sé à ral­lon­ger leur sé­jour”, constate Hé­lène Ar­naud, consul­tante se­nior chez Axys Odys­sey, ca­bi­net spé­cia­li­sé dans l’op­ti­mi­sa­tion des dé­pla­ce­ments pro­fes­sion­nels. Se­lon une étude de l’agence de voyages Carl­son Wa­gon­lit Tra­vel (CWT), près de 20 % des voya­geurs d’af­faires ont dé­ca­lé en 2015 leur dé­part ou re­tour de mis­sions afin d’ex­plo­rer des contrées qui leur était jus­qu’alors in­con­nues, dé­cou­vrir la culture d’un pays ou en­core rendre vi­site à des proches, par­fois même en étant ac­com­pa­gnés de leur conjoint.

NOU­VELLES GÉ­NÉ­RA­TIONS

En­core épar­gnés par les contraintes fa­mi­liales et donc da­van­tage maîtres de leur temps que leurs aî­nés avec en­fants, les col­la­bo­ra­teurs de moins de trente ans fi­gurent par­mi les pre­miers af­fi­cio­na­dos du blei­sure, une for­mule qui leur pro­met une bouf­fée d’éva­sion et de dé­pay­se­ment à moindre

frais. “En dé­but de car­rière, les re­ve­nus sont sou­vent trop faibles pour s’of­frir des voyages dans des pays exo­tiques. Les jeunes sa­la­riés vont se sai­sir de leurs sé­jours pro­fes­sion­nels pour dé­cou­vrir des ré­gions où ils n’au­ront pas l'oc­ca­sion de se rendre par eux­mêmes. Avec le blei­sure, ils ont seule­ment l’hé­ber­ge­ment à prendre en charge, les billets d’avion étant

fi­nan­cés par l’em­ployeur”, in­dique Ch­ris­tophe Re­nard, vice-pré­sident de l’en­ti­té con­seil de CWT. Alors que les en­tre­prises dur­cissent leur po­li­tique voyages d’af­faires en pé­riode de vaches maigres, celles-ci voient du même coup d’un meilleur oeil la pra­tique du blei­sure dans leur équipe. De la bu­si­ness class à la classe éco, d’un hô­tel haut de gamme à un trois étoiles… Ce pe­tit bo­nus concé­dé aux cadres no­mades qui traînent par­fois des sa­vates à l’idée de se rendre chez un énième client à l’étran­ger a le mé­rite de com­pen­ser des condi­tions de voyages aus­tères et érein­tantes. “En pre­nant une jour­née pour vi­si­ter, s’ac­cli­ma­ter au dé­ca­lage ho­raire et à la langue, le col­la­bo­ra­teur se­ra plus re­po­sé, plus mo­ti­vé et donc plus per­for­mant lors des réunions pro­gram­mées qu’une per­sonne qui dé­barque di­rec­te­ment de l’aé­ro­port. Le blei­sure contri­bue au bien-être des sa­la­riés mais aus­si à leur équi­libre de vie”, sou­ligne Ch­ris­tophe Re­nard. Sur­tout qu’en op­tant pour une ré­ser­va­tion sur le week-end, les en­tre­prises peuvent réa­li­ser de ron­de­lettes éco­no­mies. Le ta­rif “loisirs” étant sou­vent plus at­trac­tif que ce­lui ap­pli­qué aux pro­fes­sion­nels.

UN FLOU JU­RI­DIQUE

Si le blei­sure est au­to­ri­sé dé­sor­mais dans bon nombre de so­cié­tés, rares sont celles qui ont pris à bras le corps ce su­jet en l’in­té­grant dans leur po­li­tique “voyage d’af­faires”. Un manque de pré­cau­tions qui peut leur cau­ser bien du tort. Car, en ver­tu du Code de la Sé­cu­ri­té so­ciale, les em­ployeurs sont te­nus d’as­su­rer la sé­cu­ri­té des col­la­bo­ra­teurs qu’ils en­voient en mis­sion loin de chez eux. Un de­voir de pro­tec­tion qui s’ap­plique du­rant l’in­té­gra­li­té du dé­pla­ce­ment à l’étran­ger, et même en de­hors des ho­raires de tra­vail. Dès lors,

sub­siste une ques­tion épi­neuse à tran­cher : qui du voya­geur ou de l’en­tre­prise porte la res­pon­sa­bi­li­té d’un in­ci­dent sur­ve­nu pen­dant l’ex­ten­sion d’un

sé­jour pro­fes­sion­nel à des fins pri­vées ? “Pour écar­ter la qua­li­fi­ca­tion d’ac­ci­dent du tra­vail, l’em­ployeur de­vra ap­por­ter la preuve que son col­la­bo­ra­teur avait pris l’initiative de pro­lon­ger son dé­pla­ce­ment pour des rai­sons per­son­nelles. Dans cer­tains cas, il peut s’avé­rer com­pli­qué de le­ver les am­bi­guï­tés. Une sor­tie en dis­co­théque ou au musée ne re­lève pas tou­jours du blei­sure. Le salarié peut très bien pro­fi­ter de son temps libre pour ren­con­trer des pros­pects et res­ter sur place en rai­son d’une grève des trans­ports. La justice ana­ly­se­ra les si­tua­tions au cas par cas”, pré­vient Em­ma­nuel Ne­vière, avo­cat spé­cia­li­sé en droit so­cial. Afin d’évi­ter des pré­ju­dices éco­no­miques et ju­ri­diques en cas de pé­pins, les ges­tion­naires des voyages d’af­faires doivent s’at­ta­cher à en­ca­drer ces pratiques et à dé­fi­nir les condi­tions dans les­quelles le blei­sure est au­to­ri­sé. Avant tout dé­part, des ordres de mis­sions dé­li­mi­tant avec pré­ci­sion les dif­fé­rentes phases des sé­jours hy­brides et les res­pon­sa­bi­li­tés de cha­cun sont éta­blies dans les en­tre­prises aver­ties. “Il vaut mieux conseiller aux col­la­bo­ra­teurs qui sou­haitent étendre leur sé­jour de sous­crire à titre pri­vé une cou­ver­ture com­plé­men­taire, qui cou­vri­ra les frais de san­té et de ra­pa­trie­ment sa­ni­taire hors du cadre pro­fes­sion­nel. Les contrats d’as­su­rance pré­voient par­fois une ex­ten­sion pour les quelques jours sui­vant la mis­sion”, in­siste Vincent de Meyer, di­rec­teur gé­né­ral d’April In­ter­na­tio­nal Ex­pat. De leurs cô­tés, les sa­la­riés mo­dèles sont in­vi­tés à in­for­mer leurs ma­na­gers et le ser­vice des res­sources hu­maines si l’en­vie les ti­raille de s’éva­der quelques jours de plus hors du bu­reau.

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