UBE­RI­SA­TION: LE MOT DE L’AN­NÉE?

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On le dé­cline à toutes les sauces. Le néo­lo­gisme d’« ube­ri­sa­tion » va-t-il en­trer dans le dic­tion­naire ? En tout cas, il est sur toutes les langues, par­ti­cu­liè­re­ment dans l’éco­no­mie tou­ris­tique. Pour le pire ? Pas for­cé­ment, mais pour le meilleur, cer­tai­ne­ment pas ! Un long cor­tège de ber­lines noires, vitres sur­tein­tées, chauf­feurs en veste et cravate noire… Voi­là le spec­tacle qu’on est ame­nés à croi­ser de plus en plus sou­vent aux feux rouges des grandes villes. Rien à voir pour­tant avec un convoi fu­né­raire (les vé­hi­cules, bien qu’avec chauf­feur, n’y sont pas tout à fait les mêmes, et le pas­sa­ger moins agi­té), ni avec une des­cente des cé­lèbres men in black du FBI dans un squat de ha­ckers. Ce sont les Uber, dont la stricte dis­cré­tion est pa­ra­doxa­le­ment de­ve­nue un signe in­faillible de re­con­nais­sance! A peu près aus­si iden­ti­fiables pour n’im­porte quel pé­kin un peu ob­ser­va­teur que les fa­meux agents fé­dé­raux dans les sé­ries amé­ri­caines. L’in­va­sion est telle dans cer tains quar­tiers qu’on en vien­drait presque à re­gret­ter la di­ver­si­té fran­chouillarde de nos bons vieux G7, avec leur di­men­sion plu­ri­cul­tu­relle au vo­lant et leur cô­té loterie pour l’usa­ger : un vieux Pi­cas­so pour­ri ou une Mer­co toute neuve? Clo­ser ou Le hors sé­rie des Echos dans le porte jour­naux? Un conduc­teur joueur ou au contraire un GPS ri­gou­reux sur le tra­jet choi­si (l’ap­pren­tis­sage des noms de rues de Pa­ris par les taxis semble re­le­ver d’une vieille lé­gende…) ?

Rien n’est im­muable…

Si j’en viens à par­ler de ce vé­ri­table phé­no­mène, ce n’est pas pour re­lan­cer le dé­bat hou­leux sur les taxis. C’est que Uber, en­tre­prise créée il y a moins de dix ans, est de­ve­nue un mot, un ad­verbe, un ad­jec­tif, voire un verbe, à part en­tière. Pas be­soin de rap­pe­ler qu’à l’image des plus grandes marques dé­ve­lop­pées ces der­nières an­nées au­tour de la e.tech­no­lo­gie et de la mo­bi­li­té, elle est née à San Fran­cis­co. A croire que la fra­gi­li­té tec­to­nique du coin est in­ver­se­ment pro­por­tion­nelle à la puis­sance créa­trice dé­ga­gée ; peut-être parce qu’on sait ici plus qu’ailleurs que rien n’est im­muable, que tout peut s’ef­fon­drer de­main dans la faille de San An­dreas, et que l’iner­tie et les blo­cages so­cié­taux propres à la vieille Eu­rope ne sont que va­cui­té… L’en­tre­prise qui fait tant par­ler d’elle a donc don­né un nou­veau mot que l’on em­ploie à toutes les sauces : l’ube­ri­sa­tion. On ube­rise à tout va. On va bien­tôt dé­cli­ner en conju­gai­son: « que vous ube­ri­sâtes »… Une fa­çon mé­ta­pho­rique de par­ler de tout ce qui gêne ou peut po­ser pro­blème aujourd’hui. L’in­va­sion de la Place de la Ré­pu­blique par les Nuits William Sha­kes­peare,

De­bout n’est-elle pas une ube­ri­sa­tion de la dé­mo­cra­tie par le pu­blic au dé­tri­ment de la classe po­li­tique ? Airbnb ne té­moigne- t- il pas d’une ube­ri­sa­tion de l’hé­ber­ge­ment tou­ris­tique au dé­tri­ment des hô­te­liers qui avaient dé­jà dû su­bir l’épreuve Boo­king, elle-même forme d’ube­ri­sa­tion du tour ope­ra­ting clas­sique ? Ar­rê­tons là ! Boo­king ne pro­fite qu’à… Boo­king et à ses ac­tion­naires.

Dans éco­no­mie par­ti­ci­pa­tive, il y a sur­tout « éco­no­mie »

L’ube­ri­sa­tion se­rait fi­na­le­ment as­sez éloi­gnée du sens qu’on lui donne à tor t et à tra­vers, et de­vrait être consi­dé­rée comme une mu­ta­tion du ca­pi­ta­lisme plu­tôt qu’une avan­cée dé­mo­cra­tique dont les re­ve­nus pro­fi- te­raient au plus grand nombre. Di­sons que les ac­teurs changent; les di­no­saures, em­pê­trés dans leur mo­dèle ob­so­lète, laissent la place à de nou­veaux en­tre­pre­neurs plus mo­biles. Quant à dire qu’In­ter­net et le té­lé­phone mo­bile ont don­né à mon­sieur tout le monde les clés de sa réus­site et de son des­tin, il y a de quoi ri­go­ler. Dans l’ac­cep­tion tant usi­tée d’éco­no­mie par­ti­ci­pa­tive, il y a « par­ti­ci­pa­tive » bien sûr. Mais il y a sur­tout « éco­no­mie ». Vous-mêmes, sur vos cam­pings, êtes rat­tra­pés par l’ube­ri­sa­tion ga­lo­pante.

« C’est un mal­heur du temps que les fous guident les aveugles »

En par­lant avec vos clients via Fa­ce­book, vous avez ube­ri­sé le lien so­cial et la com­mu­ni­ca­tion tra­di­tion­nelle, au dé­tri­ment de l’opé­ra­trice PTT et du fac­teur à vé­lo. Al­lez leur re­pro­cher après ça de vou­loir ten­ter une ex­pé­rience gus­ta­tive chez un « cui­si­nier à do­mi­cile » (Vi­zeat), de dor­mir « chez l’ha­bi­tant à deux pas des ani­maux » dans un sous-sol amé­na­gé à cô­té du che­nil (Airbnb), ou pire, de plan­ter leur Que­chua sur la pe­louse d’un pa­villon de ban­lieue chez un par­ti­cu­lier (Gam­ping).

Vos clients au­ront dé­jà fait connais­sance en Bla­bla­car

Vous sou­riez ? Nul doute que cer­tains, ube­ristes par convic­tion po­li­tique, qui sont ni plus ni moins que les bo­bo d’aujourd’hui, en fe­ront la mau­vaise ex­pé­rience. Fran­che­ment, on sent bien chez cer­tains une forme de sno­bisme dans le fait d’ap­pe­ler sys­té­ma­ti­que­ment un vé­hi­cule de tou­risme avec chauf­feur plu­tôt qu’un taxi. Uber, c’est bran­ché… Mais bon, avouons qu’il y a aus­si pas mal de po­si­tif. Cet été peut-être, cer­tains de vos clients au­ront dé­jà fait connais­sance avant même d’ar­ri­ver en va­cances, par le tru­che­ment d’un co­voi­tu­rage Bla­bla­car. Et qui dit que de­main, pour créer un cam­ping, vous ne fe­rez pas ap­pel au crowd­fun­ding plu­tôt qu’au ban­quier, à We­claim plu­tôt qu’à un avo­cat, avant de faire connaître au monde en­tier votre fan­tas­tique his­toire en pu­bliant vos mé­moires en ligne grâce à Ama­zon?! L’ube­ri­sa­tion du monde est-elle sans li­mite? On se­rait ten­té de le croire, vu que tous les sec­teurs, même les plus in­at­ten­dus sont tou­chés. A Los An­geles, un Fran­çais a dé­ve­lop­pé une ap­pli­ca­tion per­met­tant de faire le plein de sa voi­ture à do­mi­cile. Di­rec­tet­bon est une ap­pli co­opé­ra­tive (sou­te­nue par la Banque Po­pu­laire) qui per­met aux agri­cul­teurs de se faire connaître sur le net et de vendre di­rec­te­ment leur pro­duc­tion en court-cir­cui­tant les in­ter­mé­diaires. N’y au­rait-il que la po­li­tique pour res­ter in­sen­sible à l’ube­ri­sa­tion ? On cé­lèbre en 2016 le quatre-cen­tième an­ni­ver­saire de la mort de Sha­kes­peare, qui fai­sait dire au roi Lear « C’est un mal­heur du temps que les fous guident les aveugles ». Vi­sion­naire, le dra­ma­turge fai­sait-il al­lu­sion à nos gou­ver­ne­ments, ou bien en­vi­sa­geait-il dé­jà l’ube­ri­sa­tion gé­né­ra­li­sée de la so­cié­té? ■

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