TOURISMOPHOBIE: PI­GEONS CONTRE HI­RON­DELLES

Décisions - - Actualites - Dominique BOIS­SAY

« Ima­gi­nez 60000 per­sonnes qui dé­ferlent au coeur de l’Ar­dèche pen­dant trois jours… Pour­tant tout ce­la se fait sans oc­ca­sion­ner de dé­sordre! »

L’été 2017 a vu l’émer­gence de ma­ni­fes­ta­tions de ras-le-bol de la part des ha­bi­tants his­to­riques de plu­sieurs ci­tés surf-ré­quen­tées par les tou­ristes. Les hi­ron­delles fuient, alors que les pi­geons y trouvent leur compte. Quant à ceux qui font de leurs ap­par­te­ments des nids de pas­sage pour louer sur les grands sites In­ter­net, ils ne contri­buent pas à ar­ran­ger les choses. Est-ce moi qui vieillis (sans nul doute), ou est-ce la na­ture qui change? Les hi­ron­delles ne volent plus comme avant, même si elles ne font pas le prin­temps (voir l’Edito en page pré­cé­dente). Plus in­at­ten­dues dans leurs évo­lu­tions; moins pré­sentes aus­si. Il faut dire que, sans par­ler des pes­ti­cides liés à l’agri­cul­ture comme au confort des voya­geurs qui ne sup­portent pas les mous­tiques, leur ha­bi­tat se re­trouve vic­time in­vo­lon­taire des normes ad­mi­nis­tra­tives. Mer­ci les iso­la­tions ex­té­rieures et le com­ble­ment du moindre trou sus­cep­tible d’oc­ca­sion­ner un pont ther­mique: les aires de ni­di­fi­ca­tions des hi­ron­delles se ré­duisent comme peau de chagrin!

Le bi­lan fi­nan­cier ne com­pense pas les nui­sances

Pour­tant, l’hi­ron­delle (hi­ron­do rus­ti­ca pour la plus pré­sente) n’est pas dif­fi­cile. Elle peut s’ac­com­mo­der de beau­coup de si­tua­tions, pour peu qu’on lui ac­corde un angle de toit, un sur­plomb de fe­nêtre ou un coin dans une grange. Même les tou­ristes ne la per­turbent pas, tant qu’elle trouve un en­droit où ni­cher. Mais il ar­rive un mo­ment où la sur­po­pu­la­tion hu­maine, avec toutes ses pol­lu­tions vo­lon­taires ou in­vo­lon­taires n’at­tire plus que les pi­geons. Pi­geon om­ni­vore, im­per­tur­bable, dé­ver­sant ses dé­jec­tions sur tout ce qui bouge et sur­tout ce qui ne bouge pas : les mo­nu­ments pour les sites his­to­riques, les voi­tures et même les pré­si­dents de la Ré­pu­blique pour ceux qui ont le mal­heur de res­ter sta­tion­nés sous un arbre. Sur­po­pu­la­tion et pi­geons: qui se res­semble s’as­sem- ble. Au moins des pays comme l’Inde ont-ils les vau­tours, lar­ge­ment moins pol­luants que les pi­geons et plus ef­fi­caces dans l’éli­mi­na­tion des déchets, y com­pris les cha­rognes! Pour ré­su­mer, le pi­geon s’adapte très bien aux si­tua­tions ex­trêmes, no­tam­ment l’af­fluence tou­ris­tique. Il suf­fit de voir la Place Saint Marc de Ve­nise, l’un des en­droits les plus fré­quen­tés au monde. Les lo­caux, à sa­voir les ha­bi­tants his­to­riques, s’en ac­cordent de moins en moins bien. Les Vé­ni­tiens au­then­tiques, eux, se ré­voltent. Ils ne sont pas les seuls. Bar­ce­lone a vé­cu, l’été 2017, des mou­ve­ments de po­pu­la­tion an­ti tou­risme. Bu­da­pest s’énerve. La mai­rie de Pa­ris ré­agit en par ti­cu­lier sur l’over­dose de lo­ca­tions tou­ris­tiques « sau­vages » dans ses quar­tiers cen­traux tels que le Ma­rais (pour les connais­seurs, Gay­land; pour les pa­ri- siens, Bo­bo­land ; et pour les tou­ristes, « The ve­ry heart of Pa­ris »). Et il n’est pas ex­clu que d’autres ci­tés eu­ro­péennes se mettent au dia­pa­son du ras-le-bol contre le tou­risme mas­sif dont le bi­lan d’ap­port fi­nan­cier ne com­pense pas les nui­sances et les pro­blèmes in­duits tels que la crois­sance ex­po­nen­tielle de l’im­mo­bi­lier liée à la trans­for­ma­tion des vieux quar­tiers en po­ten­tiel lo­ca­tif pour des in­ves­tis­seurs louant via les grands sites de ré­ser­va­tion entre par­ti­cu­liers…

Les grands fes­ti­vals ? Pas de pro­blème!

Et pour­tant. La sur­po­pu­la­tion, sur­tout quand elle reste mo­men­ta­née n’est pas un pro­blème. Même quand c’est du « lourd » . Ima­gi­nez les 150000 har­deux qui dé­ferlent sur Clis­son (Loire At­lan­tique) l’es­pace de trois jours en juin, pour le prin­ci­pal fes­ti­val eu­ro­péen de mu­sique « mé­tal ». Ou les 200 000 fans qui peuplent l’es­pace d’une quin­zaine les hé­ber­ge­ments du Gers pour le plus grand fes­ti­val de jazz à Mar­ciac. Ou en­core les 280000 spec­ta­teurs sur trois jours qui se rendent au coeur de la Bre­tagne pour les Vieilles Char­rues. Sans ou­blier, sur tout, les 60 000 voya­geurs ama­teurs de pop/rock/va­rié­té qui oc­cupent dé­sor­mais au mois de juin l’es­pace d’Alu­na Fes­ti­val à Ruoms en plein coeur de l’Ar­dèche, fes­ti­val ima­gi­né par Jean Bou­cher, pro­prié­taire de cam­ping, au­quel per­sonne n’au­rait don­né un bit­coin au dé­part! Est-ce que la po­pu­la­tion lo­cale des­cend pro­tes­ter dans la rue pour au­tant ? Pas du tout. Il faut croire que la mu­sique – même vi­ru­lente – adou­cit vrai­ment les moeurs, car on n’a pas en­ten­du par­ler de tourismophobie dans ces ré­gions ! Sur le terme de tourismophobie, l’Aca­dé­mie pour­rait d’ailleurs dé­battre de la per­ti­nence d’une ra­cine em­prun­tée aux langues fran­çaise et an­glaise (tour, tou­risme), et d’une autre au grec an­cien (pho­bos). Mais il est vrai que le tou­risme, no­tion qui ne prend nais­sance qu’au XIXe siècle, n’exis­tait pas dans la Grèce an­tique, et que les voya­geurs de l’époque étaient prin­ci­pa­le­ment des na­vi­ga­teurs mar­chands cou­rant les mers à leurs risques et pé­rils pour le com­merce.

Ce n’est pas Airbnb qui crée la nui­sance, c’est l’ex­cès

Il sem­ble­rait donc que le phé­no­mène de ras de bol qui se dé­ve­loppe se­rait davantage le fait d’un tou­risme de masse in­con­trô­lé, désor­don­né ou trop concen­tré (on pense au dé­bar­que­ment de 5 000 pas­sa­gers d’un pa­que­bot de croi­sière en­va­his­sant d’un coup la place Saint Marc), en­core plus dif fi­cile à or­ga­ni­ser quand il de­vient le fait de struc­tures de lo­ca­tion à la nui­tée tels qu’Airbnb se mul­ti­pliant par­tout dans les villes, avec des hordes de vi­si­teurs qui se contre­fichent pas mal de la quié­tude, par­ti­cu­liè­re­ment noc­turne, des ha­bi­tants his­to­riques. Ça crie, ça piaille, ça pi­cole sec et ça laisse sou­vent pas mal de traces vi­sibles et désa­gréables de ces équi­pées.

Le cam­ping reste une so­lu­tion ef­fi­cace

Le pa­ra­doxe dans cette his­toire, puis­qu’il en faut un, est qu’il y a en­core une quin­zaine d’an­nées, le tou­risme ci­ta­din était ad­mis comme concer­nant une frange de voya­geurs plu­tôt CSP+, à la re­cherche de culture et d’ex­pé­riences à par­ta­ger, quand dans le même temps on mon­trait le cam­ping comme une concen­tra­tion de gros beaufs qu’il fal­lait par­quer pour évi­ter qu’ils ne s’épandent trop dans les quar­tiers en­vi­ron­nants. La donne a vrai­ment bien chan­gé, puisque cer­tains (voir en ru­brique « Stra­té­gies » de ce nu­mé­ro) n’hé­sitent pas à dé­fi­nir le cam­ping comme une bé­né­dic­tion contre la sur­po­pu­la­tion dif­fuse contre la­quelle s’élèvent les ha­bi­tants des villes et hauts lieux stra­té­giques du tou­risme ! Le cam­ping comme (une) so­lu­tion à la tourismophobie am­biante ? Il fal­lait y pen­ser! C’est en tout cas, pour les res­pon­sables d’Hô­tel­le­rie de Plein Air l’oc­ca­sion de mettre une fois de plus en avant la qua­li­té de leurs struc­tures et le rôle es­sen­tiel qu’ils jouent dans le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique rai­son­né (et taxé par l’Etat !) des ré­gions. ■

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