LE SALE MOIS DU TOU­RISME ?

JUILLET

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L’été n’est plus ce qu’il était. Il a hé­ri­té d’un prin­temps mouillé à l’ex­cès, qua­si avi­né tant les fos­sés ont dé­gor­gé. On a en­re­gis­tré un sur­croît de pluie de 22 % par rap­port à la nor­male, no­tam­ment dans le Sud du Pays. Sou­vent le ciel de la France su­diste s’est af­fi­ché en gris, peint à la cou­leur du plomb. Pour­tant, tout s’an­non­çait bien dans le cou­rant de l’hi­ver 2018. On se pro­met­tait une ex­cel­lente ac­ti­vi­té tou­ris­tique, l’an­nonce des 90 mil­lions de vi­si­teurs étran­gers était dé­ployée par les au­to­ri­tés confiantes. Puis il a fal­lu ap­prendre à es­qui­ver au long cours les grèves aé­riennes et fer­ro­viaires du prin­temps, jo­li­ment dites « per­lées », aug­men­tant le bi­lan car­bone de nos dé­pla­ce­ments. Les af­fi­chages au­to­rou­tiers opportunistes de la part des conces­sion­naires au­to­rou­tiers tels que « grèves: pen­sez co­voi­tu­rage » sont ap­pa­rus bien contre-pro­duc­tifs à l’égard des tou­ristes étran­gers.

Bou­le­ver­se­ment eu­ro­péen

Dans la même pé­riode, une dif­fé­rence mé­téo­ro­lo­gique sen­sible s’est opé­rée entre le Nord et le Sud. La sé­che­resse et la cha­leur se sont im­po­sées dès avril en Al­le­magne, au Royaume- Uni, en Scan­di­na­vie et en Eu­rope Cen­trale. Si­mul­ta­né­ment, le Sud At­lan­tique a trin­qué plus que de rai­son. Se­lon le pro­gramme Eu­ro­péen de Sur­veillance de la Terre Co­per­ni­cus, le mois de juillet a été le troi­sième plus chaud ja­mais ob­ser vé de­puis 1979. Des vagues de cha­leur nom­breuses ont été re­le­vées en dif­fé­rents lieux du monde. Ce­ci avant que l’été soit re­con­nu comme le plus chaud sur la moi­tié nord de la France de­puis que les sta­tis­tiques mé­téo existent ! Là, les cam­pings ont été par­tiel­le­ment pri­vés de clients y com­pris dans les zones bal­néaires ou ru­rales de no­to­rié­té, alors que Pa­ris fai­sait le plein. L’ar­gu­ment de la plu­vio­mé­trie a été en­ri­chi par l’ef­fet sup­po­sé de la Coupe du Monde, très réus­sie sous des cieux secs.

Moins de tou­ristes

L’été en pente douce s’est pro­gres­si­ve­ment trans­for­mé en été en pente raide quand on a consta­té que les tou­ristes tar­daient à ap­pa­raître. De plus, nombre des pré­sents ne sé­jour­naient pas dans les hé­ber­ge­ments mar­chands pa­ten­tés. Drôle de mois de juillet qui s’es­quinte chaque an­née un peu plus la san­té à force d’être dé­lais­sé tels les amou­reux écon­duits, d’être sa­cri­fié sur l’au­tel des mots-va­lises que sont de­ve­nus exa- mens, grèves (pas celle de la mer), mé­téo, Coupe du Monde de Foot… qui sonnent comme au­tant de ré­pliques. Les Fêtes de Bayonne, bon in­di­ca­teur de la pré­sence tou­ris­tique dans le Sud Aqui­taine ont en­re­gis­tré une baisse sen­sible, certes liées à leur en­trée ren­due payante de­puis cette an­née, mais les hé­ber­ge­ments ont no­té une di­mi­nu­tion de la fré­quen­ta­tion de­puis le dé­but de la sai­son. Plu­sieurs échanges avec des pros de l’HPA m’ont confir­mé que juillet de­vient de plus en plus com­pli­qué. Les taux d’oc­cu­pa­tion di­mi­nuent : ils se si­tuent au mieux à la moi­tié de la ca­pa­ci­té d’ac­cueil jus­qu’au 14 juillet, voire 21 juillet. Deux à trois se­maines éva­nes­centes, per­dues comme les gé­né­ra­tions des an­nées de com­bat. Juillet évo­lue au fil du temps comme un mois de tra­vail, de stay­ca­tion (contrac­tion de to stay et de va­ca­tion), de fêtes chez les amis, de soi­rées plan­cha dans les jar­dins. Juillet ou­blie de par­tir en va­cances. En tous les cas, dans le sud de la France, le phé­no­mène a été res­sen­ti. En Es­pagne par en­droit aus­si. Les Ca­na­ries qui ac­cueillent 15 mil­lions de tou­ristes par an, consta­taient à fin juillet une perte de 1,2 mil­lion de per­sonnes.

Juillet, idéal pour les ac­ti­vi­tés près de chez soi

Après avoir dis­cu­té avec des ré­si­dents vi­vant au Royaume- Uni et en Al­le­magne, lu la presse et les ré­su­més des ob­ser­va­toires de la consom­ma­tion d’Eu­rope du Nord, on m’a bien confir­mé les points sui­vants : - le prin­temps a été ma­gni­fique dans les pays tra­di­tion­nel­le­ment émet­teurs : beau et sec, - juillet, à l’iden­tique,

- une ten­dance à la stay­ca­tion s’ob­serve dans ces pays : on tra­vaille ha­bi­tuel­le­ment mais on sort tôt dans l’après­mi­di pour pro­fi­ter de longues soi­rées, - le tou­risme, y com­pris au sein de son propre pays re­flue au pro­fit de la consom­ma­tion lo­cale de loi­sirs, confor­té par l’évo­lu­tion du tra­vail moins en­ca­dré par des heures contrai­gnantes comme dans le pas­sé, - les ré­seaux so­ciaux créent des op­por­tu­ni­tés d’im­pro­vi­sa­tions diurnes et noc­turnes sur place, - les villes sont de plus en plus at­trac- tives, d’abord pour leurs propres ha­bi­tants (sauf là où l’on note des ab­cès de tou­ris­mo­pho­bie). La vie lo­cale est ain­si re­cen­trée au dé­tri­ment du dé­pla­ce­ment. Les voyages loin­tains se tiennent bien, d’ailleurs de plus en plus de Fran­çais par tent à l’étran­ger. Dans le même temps, le Ma­roc et la Tu­ni­sie ont re­pris des cou­leurs mais la Tur­quie pâ­tit de sa si­tua­tion po­li­tique et éco­no­mique. Con­trai­re­ment à ce que l’on dit ra­pi­de­ment, ce n’est pas tant là que la concur­rence est la plus rude. Si on ajoute à ce­la, le phé­no­mène d’over­tou­risme qui ne fai­blit pas dans les villes du Sud, cer­tains slo­gans com­pa­rant les tou­ristes à des forces d’oc­cu­pa­tion, on doit s’in­ter­ro­ger pour pré­pa­rer l’ave­nir

Le beau temps n’in­cite pas à par­tir

En pre­mier lieu, s’agit-il de si­tua­tions conjonc­tu­relles ou struc­tu­relles ? Seul l’ave­nir le di­ra, mais des ten­dances sont no­tables : - l’over­tou­risme (il peut re­pré­sen­ter dé­sor­mais un frein au dé­part chez cer­tains), - le lo­ge­ment chez l’ha­bi­tant via des pla­te­formes comme Airbnb s’ancre et prend des parts de mar­chés aux autres hé­ber­ge­ments, - le frac­tion­ne­ment des va­cances et le rac­cour­cis­se­ment de leur du­rée avan­tagent les sé­jours lo­caux et les courts sé­jours aé­riens ur­bains (de ville à ville), - le goût pour les voyages loin­tains ne se dé­ment pas, - le Brexit et la va­leur de la livre sur le mar­ché des changes pèsent pour les dé­parts des Bri­tan­niques, - le cam­ping de­meure un mode de va­cances por té par l’uti­li­sa­tion de l’au­to, or l’usage de celle-ci re­cule dans les villes et chez les jeunes, y com­pris les jeunes fa­milles ur­baines, - payer un hé­ber­ge­ment (comme ache­ter la presse par exemple) n’est plus aus­si na­tu­rel pour les nou­velles gé­né­ra­tions. En se­cond lieu, l’évo­lu­tion cli­ma­tique oc­cupe lar­ge­ment les conver­sa­tions et les unes des mé­dias. Elle sen­si­bi­lise les ci­toyens qui éta­blissent peut-être les re­la­tions sui­vantes : - in­di­vi­duel­le­ment nous pou­vons lut­ter contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique en ré­dui­sant nos dé­pla­ce­ments (ré­ac­tions en fa­veur de la stay­ca­tion), - pour­quoi payer cher un trans­port et un hé­ber­ge­ment pour al­ler pas­ser quelques jours ailleurs en Eu­rope alors qu’il fait beau chez soi ? (ré­ac­tions nord-eu­ro­péennes fa­ci­li­tant de­puis avril les sé­jours chez soi ou les es­ca­pades de proxi­mi­té), - pour­quoi payer cher un trans­port et un hé­ber­ge­ment pour al­ler su­bir la ca­ni­cule ? (res­ter chez soi, pro­fi­ter des plages du Nord, des pis­cines… est plus ap­pré­ciable). En consé­quence, on peut s’in­ter­ro­ger sur le main­tien de l’hé­lio­tro­pisme qui a fon­dé le tou­risme de va­cances en Eu­rope. Si l’évo­lu­tion cli­ma­tique s’ac­com­pagne de com­pa­rai­sons dé­fa­vo- rables aux des­ti­na­tions his­to­riques, alors il fau­dra ré­in­ven­ter le mo­dèle du tou­risme fran­çais (voire su­diste) des va­cances.

Nou­velle géo­gra­phie tou­ris­tique

Il est pos­sible qu’une nou­velle géo­gra­phie tou­ris­tique se des­sine. Peut-être se­ra-t-elle agré­men­tée d’un nou­veau ca­len­drier ? Moins de dé­parts quand il fait très beau, très chaud et plus de dé­parts à d’autres pé­riodes ? Ce­la pose la ques­tion stra­té­gique de l’ex­ten­sion des pé­riodes d’ou­ver­ture des cam­pings: pour as­su­rer le même chiffre d’af­faires ne fau­dra- t- il pas en­vi­sa­ger de plus larges pé­riodes de mars à no­vembre pour as­su­rer des pro­po­si­tions à moindre tem­pé­ra­ture? Bien sûr, ce­la re­pose aus­si en co­rol­laire la ques­tion des dates tra­di­tion­nelles de va­cances, coin­cées entre la sco­la­ri­té et les né­ces­si­tés éco­no­miques des en­tre­prises, la pro­por­tion des « tra­vailleurs in­dé­pen­dants » res­tant en­core lar­ge­ment mi­no­ri­taire. Nous pou­vons aus­si fer­mer les yeux et consi­dé­rer qu’il s’agit là de pe­tits phé­no­mènes qui ren­tre­ront dans l’ordre. On a dé­jà connu de beaux prin­temps dans le Nord qui ré­dui­saient les en­vies de so­leil en été. Ce­la peut s’ap­pli­quer au prin­temps 2018. Mais la di­mi­nu­tion ré­gu­lière de l’ac­ti­vi­té en juillet pose ques­tion et ap­pelle ana­lyses, dis­cus­sions, re­com­man­da­tions.

« Les taux d’oc­cu­pa­tion sur les 2, voire 3 pre­mières se­maines de juillet peinent à at­teindre 50 % »

L’évo­lu­tion du cli­mat va-t-elle fa­vo­ri­ser d’autres modes de va­cances où tant qu’à pro­fi­ter du so­leil, on reste chez soi. L’été 2018 a été as­sez ex­cep­tion­nel à cet égard, avec de fortes cha­leurs en juillet et août sur le nord de la France. Faut-il son­ger à une re­con­ver­sion dans le com­merce de cha­peaux de so­leil?

Autre symp­tôme du chan­ge­ment cli­ma­tique, de fortes pré­ci­pi­ta­tions ont « pour­ri » juillet sur la Côte Basque. On parle de bou­le­ver­se­ment en pro­fon­deur du Gulf Stream, avec des dé­pres­sions at­lan­tiques qui viennent s’échouer sur la bar­rière des Py­ré­nées.

Sé­jour­ner en ville, en mode cli­ma­ti­sé.

Pour­quoi quit­ter la ville, dé­sor­mais si pro­pice au far­niente

Une Eu­rope du Nord bien ensoleillée.

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