Au Centre

De Ligne en Ligne - - Édito Sommaire - Pro­pos recueillis par Ar­lette Al­li­guié, Bpi

Tem­pête sur le monde : 3 oeuvres de Mo­na Ha­toum, pré­sen­tées par Ch­ris­tine Van Assche

Trois oeuvres de Mo­na Ha­toum pré­sen­tées par Ch­ris­tine Van Assche com­mis­saire de l’ex­po­si­tion

« L’ex­po­si­tion est l’abou­tis­se­ment d’un long che­mi­ne­ment avec l’ar­tiste an­glo-li­ba­naise Mo­na Ha­toum. Il y a vingt ans, je l’ai in­vi­tée à pré­sen­ter ses per­for­mances et ins­tal­la­tions dans le cadre du Pro­ject Room au Centre Pom­pi­dou. La ma­ni­fes­ta­tion a eu un cer­tain re­ten­tis­se­ment et j’ai conti­nué à suivre son tra­vail. Il a été choi­si en 2005 pour l’ac­cro­chage Elles@ cen­tre­pom­pi­dou. L’oeuvre était de­ve­nue plu­ri­dis­ci­pli­naire : aux vi­déos, aux per­for­mances, aux ins­tal­la­tions, Mo­na avait ajou­té des pho­tos, des des­sins et des ob­jets. Je vois un in­té­rêt sup­plé­men­taire à mon­trer ces oeuvres au­jourd’hui, du fait de l’at­ten­tion que sus­cite le Moyen-orient et de la tra­jec­toire re­mar­quable de l’ar­tiste, in­vi­tée ré­gu­liè­re­ment aux bien­nales d’art contem­po­rain et à la documenta de Cas­sel. Ce se­ra la pre­mière grande ex­po­si­tion in­ter­na­tio­nale de Mo­na Ha­toum, avec 80 oeuvres réa­li­sées entre la fin des an­nées 1970 et au­jourd’hui. Tout un par­cours mais pas en­core toute une vie, car elle n’a que 62 ans et conti­nue de tra­vailler. L’idée n’est pas de faire une rétrospective, mais de mettre en cor­res­pon­dance des oeuvres de dif­fé­rentes époques, de dif­fé­rents for­mats et ma­té­riaux. Il y au­ra des croi­se­ments par af­fi­ni­tés entre des pho­tos, des des­sins, des grandes ins­tal­la­tions, des per­for­mances, des vi­déos : ce se­ra une ex­po­si­tion tur­bu­lente. Ces oeuvres sont cap­ti­vantes parce qu’elles in­ter­rogent le monde contem­po­rain, mais plus que l’image du monde, elles re­flètent l’an­goisse vis-à-vis de ce qui s’y passe.

J’ai choi­si trois oeuvres qui uti­lisent des mé­dias dis­tincts : une per­for­mance, une ins­tal­la­tion et une carte de géo­gra­phie. Trois oeuvres pour don­ner à voir trois dé­cen­nies de créa­tion.

Road­works, 1985 Mo­na Ha­toum a créé une ving­taine de per­for­mances, dans la rue ou dans les centres d’art où elle était in­vi­tée. Celle que j’ai choi­sie, Road­works, a été réa­li­sée dans les rues de Brix­ton, un quar­tier lon­do­nien où vi­vaient de nom­breux im­mi­grés. Elle s’y pro­mène pieds nus en traî­nant une paire de Dr. Mar­tens at­ta­chée à ses che­villes. On peut dire qu’elle marche à cô­té de ses pompes ! Pas n’im­porte les­quelles, car celles-là étaient sur­tout por­tées par les mi­li­taires, les po­li­ciers et les skin­heads. Par ce geste, elle dé­non­çait une mise à l’écart des ar­tistes im­mi­grés, os­tra­ci­sés par la scène an­glaise. Le contexte po­li­tique de l’époque, mar­qué par la dé­co­lo­ni­sa­tion, n’était pas fa­vo­rable à la re­con­nais­sance des per­sonnes, et no­tam­ment des ar­tistes, d’autres cultures. Cette per­for­mance mon­trait aus­si sa ré­volte par rap­port à la si­tua­tion au Moyen-orient et sa co­lère contre le pou­voir en Angleterre. C’est une oeuvre as­sez sub­ver­sive, proche de ce qu’ont pu faire cer­tains ar­tistes au­tri­chiens ou croates pour dé­non­cer la si­tua­tion po­li­tique dans leurs pays.

Les per­for­mances ont mar­qué une pé­riode bien pré­cise de l’oeuvre de Mo­na Ha­toum, les an­nées 1980. Elle a en­suite eu ac­cès à un stu­dio, à Londres, où elle a com­men­cé à réa­li­ser des oeuvres pour les in­té­rieurs, des ob­jets et ins­tal­la­tions.

Light Sen­tence, 1992 C’est une des pre­mières grandes ins­tal­la­tions de Mo­na Ha­toum, elle ap­par­tient aux col­lec­tions du Centre Pom­pi­dou. Elle est consti­tuée de ca­siers en mé­tal, évo­ca­tion des vestiaires pour les ou­vriers. Mo­na a su­per­po­sé des ca­siers tout simples pour for­mer un es­pace en U au mi­lieu d’une salle. Celle-ci est plon­gée dans une se­mi-obs­cu­ri­té, uni­que­ment éclai­rée par une am­poule qui monte et des­cend tout au long de la jour­née. Cette am­poule en mou­ve­ment des­sine des ombres au pla­fond et sur les murs. Pour le spec­ta­teur, l’oeuvre est à la fois at­ti­rante, par sa ma­nière imposante d’oc­cu­per l’es­pace, et re­pous­sante par ses ré­fé­rences car­cé­rales. Elle donne l’im­pres­sion d’être dans une pri­son où les murs se­raient mo­biles. Elle ren­voie à des oeuvres ci­né­tiques des an­nées 1960-70 et à Mo­ho­lyNa­gy, qui a créé dans les an­nées 1920 un en­vi­ron­ne­ment où la lu­mière joue avec les ombres. Tout en s’ins­pi­rant des ar­tistes d’autres dis­ci­plines et d’autres gé­né­ra­tions, Mo­na Ha­toum in­tro­duit une di­men­sion so­cio­po­li­tique qui lui est propre. Le cô­té car­cé­ral fait ré­fé­rence à Mi­chel Fou­cault, à Sur­veiller et pu­nir. C’est dans cette op­tique-là qu’elle se place, plu­tôt que dans une op­tique pu­re­ment mi­ni­ma­liste.

Map (clear), 2015 C’est l’oeuvre la plus ré­cente. Map (clear) est une grande carte du monde consti­tuée de billes de verre trans­parent fixées à même le sol. La spé­ci­fi­ci­té de l’oeuvre, c’est que les contours du monde vont bou­ger in­sen­si­ble­ment au fil du temps. Les pe­tites îles qui gra­vitent au­tour des conti­nents vont glis­ser et les conti­nents eux-mêmes vont se dé­pla­cer, té­moi­gnant de l’in­sta­bi­li­té chro­nique du monde. Mo­na Ha­toum fait ré­fé­rence à la si­tua­tion de la Pa­les­tine, mais elle ex­prime aus­si le point de vue d’une ar­tiste ori­gi­naire du Moyen-orient et vi­vant en Eu­rope, pour la­quelle cer­taines contrées n’ont ja­mais eu de fron­tières fixes. Ces contrées conti­nuent à bou­ger sans qu’on sache ce qui se passe, ni qu’on puisse les des­si­ner. Pour re­prendre le cas de la Pa­les­tine, sa dé­li­mi­ta­tion est res­tée floue de­puis les ac­cords d’os­lo en 1993 : des contours soi­di­sant éta­blis sont re­mis en ques­tion chaque jour. Tout le par­cours de l’ex­po­si­tion se­ra ponc­tué de cartes de for­mats di­vers, créées avec dif­fé­rents ma­té­riaux, qui mettent en scène la vi­sion d’une ar­tiste sur le monde in­stable et tur­bulent dans le­quel nous vi­vons. »

Mo­na Ha­toum du 24 juin au 30 sep­tembre Images ex­traites d’une vi­déo do­cu­men­tant la per­for­mance

Road­works, 1985

Light Sen­tence, ins­tal­la­tion consti­tuée de 36 ca­siers mé­tal­liques, d’un mo­teur élec­trique, et d’une am­poule, 1992 Map (clear), ins­tal­la­tion consti­tuée de billes de verre trans­parent, 1999, nou­velle ver­sion 2015

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