Trois Ques­tions à

De Ligne en Ligne - - Dossier: Jeu Au Centre -

Lio­nel Es­par­za

Lio­nel Es­par­za est un joueur de po­ker re­pen­ti. Après avoir « per­du des sommes folles et un temps consi­dé­rable », il a cher­ché à com­prendre ce qui rend ce jeu, dans sa va­riante Texas hold’em, si ex­tra­or­di­nai­re­ment po­pu­laire

le po­ker comme une trans­po­si­tion lu­dique des va­leurs do­mi­nantes de la so­cié­té contem­po­raine oc­ci­den­tale.

1 Pou­vez-vous ex­pli­quer ce qui fait que, se­lon vous, « le

Long­temps on a vu dans le po­ker une mé­ta­phore gé­né­rale du ca­pi­ta­lisme. Or, lors­qu’on ana­lyse le jeu de près, on se rend compte qu’il ne re­pré­sente qu’une par­tie de ses prin­cipes : la com­pé­ti­tion com­mer­ciale gé­né­ra­li­sée, la concur­rence glo­bale, et un échange mo­né­taire de­ve­nu mo­dèle re­la­tion­nel. Mais la ques­tion de la production lui échappe to­ta­le­ment, de même que celle de la ges­tion des ri­chesses, qu’un jeu comme le Mo­no­po­ly illustre bien plus ef­fi­ca­ce­ment. En re­vanche, on trouve dans le po­ker un cer­tain nombre de dé­ter­mi­nants qui ren­voient ex­pres­sé­ment à l’ima­gi­naire po­li­tique des so­cié­tés mo­dernes : le com­bat pu­blic comme dis­po­si­tif d’or­ga­ni­sa­tion de la do­mi­na­tion, ou l’ar­ti­cu­la­tion dif­fi­cile de l’éga­li­té prin­ci­pielle (pro­blème mo­ral) et de l’éga­li­té réelle (sa ré­ponse so­cio-po­li­tique). Si on dé­fi­nit le li­bé­ra­lisme, en un sens ex­ten­sif, comme ce cou­rant qui dans la mo­der­ni­té fait le pa­ri de construire la so­cié­té hu­maine entre deux pi­liers com­plé­men­taires, le po­li­tique et l’éco­no­mique, le po­ker s’ins­crit plei­ne­ment dans sa pers­pec­tive. Et de fait, il est né au dé­but du XIXE siècle, au mo­ment où le li­bé­ra­lisme théo­rique s’in­car­nait dans la po­li­tique réelle, comme une ré­ponse lu­dique à cette im­plan­ta­tion en ter­ri­toire amé­ri­cain des idéaux des Lu­mières eu­ro­péennes.

Ce se­rait trop simple, et sup­po­se­rait que chaque so­cié­té, à chaque époque, consti­tue un tout ho­mo­gène. Ain­si, le po­ker peut être lu comme un ré­su­mé de l’époque ac­tuelle ; mais il ne la contient pas, et l’épuise en­core moins. Par maints as­pects, il ré­sonne d’ailleurs moins avec notre temps que de nom­breux jeux vi­déo. Je crois que cer­tains jeux portent un po­ten­tiel de si­gni­fi­ca­tions qui peut, à un cer­tain mo­ment, ren­con­trer l’his­toire. Ain­si le de­ve­nir li­bé­ral du po­ker, pré­sent dès l’ori­gine du jeu, n’a-t-il pu croi­ser que tar­di­ve­ment l’évo­lu­tion post­li­bé­rale du monde pour for­mer le suc­cès que l’on sait. Mais on ne peut ré­duire le jeu à un ba­nal écho d’une époque ; il fait ap­pel à des no­tions bien trop pro­fondes pour ce­la.

À Can­dy Crush, dont l’en­jeu fon­da­men­tal, la ré­ac­tion en chaîne, et la libération am­bi­guë qu’elle pro­duit, pré­sente un at­trait in­com­pa­rable. Au moins deux heures par jour – il faut que j’ar­rête, là aus­si. Le vrai jeu est tou­jours ce­lui qu’il faut ar­rê­ter.

À lire : Lio­nel Es­par­za L’es­prit du po­ker : com­ment un jeu d’ar­gent a conquis le monde

Zones, 2014

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