DES JOUTES AUX BAT­TLES

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Pour­quoi faire dire à un sla­meur et à un co­mé­dien des bla­sons

la poé­sie lu­dique dé­ve­lop­pée par Clé­ment Ma­rot et ses pairs

Bla­sons du corps fé­mi­nin

À l’ori­gine, bla­son­ner consiste à dé­tailler par écrit les ar­moi­ries d’un bla­son. Le terme va évo­luer grâce à Clé­ment Ma­rot, le grand poète qui re­lie la fin du Moyen Âge, dont il conserve la tech­nique poé­tique, et la Re­nais­sance, au goût pré­cieux ins­pi­ré des Ita­liens. Le bla­son est un poème ver­si­fié et à rimes plates qui fait soit l’éloge, soit la sa­tire d’un être ou d’un ob­jet, no­tam­ment d’une par­tie du corps fé­mi­nin. C’est une forme d’épi­gramme, une pe­tite pièce de poé­sie qui offre une pen­sée in­gé­nieuse ou dé­li­cate ex­pri­mée avec grâce et pré­ci­sion.

À la suite de l’af­faire des Pla­cards – des écrits in­ju­rieux et sé­di­tieux af­fi­chés dans la nuit du 17 au 18 oc­tobre 1534 dans les rues de Pa­ris et d’autres villes fran­çaises –, Ma­rot est condam­né par contu­mace et doit s’en­fuir. Il trouve sou­tien et re­fuge chez Re­née de France à la cour de Fer­rare, en Ita­lie. C’est là qu’il se met à com­po­ser une épi­gramme qui va de­ve­nir cé­lèbre, consa­crée au « beau té­tin », qu’il fe­ra bien­tôt suivre de l’épi­gramme du « laid té­tin », dont voi­ci les pre­miers vers :

Te­tin re­faict, plus blanc qu’un oeuf, Te­tin de sa­tin blanc tout neuf, Te­tin qui fait honte à la rose, Te­tin plus beau que nulle chose

puis :

Te­tin, qui n’as rien, que la peau, Te­tin flac, te­tin de dra­peau, Grand’ Te­tine, longue Te­tasse, Te­tin, doy-je dire be­zasse ?

Concours

En 1534, à 38 ans, Ma­rot est dé­jà un poète re­con­nu. Ses pairs de­meu­rés en France, ayant eu connais­sance de son bla­son, ne tardent pas à lui en­voyer leurs propres pro­duc­tions. Comme il l’a fait du son­net, qui connaî­tra une des­ti­née fruc­tueuse, Clé­ment Ma­rot met à la mode un jeu qui de­vien­dra un genre, pour mon­trer que la langue fran­çaise, au même titre que l’ita­lienne, peut ex­cel­ler dans l’éro­tisme et la lé­gè­re­té. Ain­si, entre 1534 et 1536, ai­dé de la du­chesse de Fer­rare, consi­dé­rée comme juge, et de sa cour, il se met à com­pa­rer les mé­rites de ces pro­duc­tions lu­diques. Le Sour­cil de Mau­rice Scève se­ra consi­dé­ré comme le meilleur bla­son.

Sour­cil, non pas sour­cil, mais un sous-ciel Qui est le dixième et su­per­fi­ciel, Où l’on peut voir deux étoiles ar­dentes, Les­quelles sont de son arc dé­pen­dantes,

Après les bla­sons bien­séants viennent les contre-bla­sons. Ma­rot avait re­pré­sen­té le « laid té­tin », ses confrères lui font par­ve­nir un dé­luge d’épi­grammes li­cen­cieuses sur le con, le cul, les vesses et les pets. Ain­si, Le Bla­son du con de Guillaume Bo­che­tel :

O Con gen­til, con mi­gnon, con jo­ly Con ron­de­let, con net, con bien po­ly, Con um­bra­gé d’un pe­tit poil fol­let, Con où n’y a rien dif­forme ou de laid

In­re­ti­ta, per­for­mance Da­niele De­ros­si et de La Co­mé­die fran­çaise poète et sla­meur et six com­plices sur une mu­sique ori­gi­nale

Lun­di 13 avril

Les poètes de la Re­nais­sance se livrent donc à un concours. Entre 1534 et 1536, chaque au­teur de bla­son ré­agit aux épi­grammes des autres, sur fond de forte in­ter­tex­tua­li­té. Et Ma­rot, dans l’épître « à ceux qui, après l’épi­gramme du beau té­tin, en firent d’autres », ré­pond et rend hom­mage à cha­cun de ces poètes qui ont ho­no­ré une par­tie du corps fé­mi­nin. Peut-on par­ler de joute ora­toire dans ce concours de poé­sie, comme c’était le cas chez les trou­ba­dours qui s’af­fron­taient lors de ten­sons ou de jeux-par­tis, où ils com­pa­raient leurs mé­rites res­pec­tifs et dé­fen­daient cha­cun dans leurs co­blas (cou­plets) un point de vue op­po­sé ? Peut-on y dé­ce­ler des traits com­muns avec la scène ou­verte de slam poé­sie, un concours op­po­sant des poètes trois mi­nutes du­rant et dont le meilleur est élu par un pu­blic fait juge ? En tous cas, la tech­nique poé­tique des rap­peurs et des sla­meurs rap­pelle celle des trou­ba­dours et des grands rhé­to­ri­queurs. La sty­lis­tique du rap et du slam ren­voie à une es­thé­tique poé­tique mé­dié­vale, où priment le res­pect des formes fixes et le dé­ve­lop­pe­ment des jeux so­nores. Les bla­sons consti­tuaient une poé­sie lu­dique, écrite pour être dite et en­ten­due. Aus­si­tôt re­çus, ces poèmes étaient lus à haute voix. Au­jourd’hui, les sla­meurs ré­ac­tivent la poé­sie orale en di­sant les mots qu’ils écrivent. Le jeu sur les mots, le plai­sir de dire, la cé­lé­bra­tion du corps fé­mi­nin et le concours de poé­sie (slam vient de sche­lem) sont au­tant de traits com­mun entre deux pra­tiques poé­tiques éloi­gnées de presque six siècles. Des duels de haï­kus sont par­fois or­ga­ni­sés sur les scènes ou­vertes de slam, chaque poète s’af­fron­tant en trois vers de cinq, sept et cinq syl­labes. Nous n’avons pas en­core re­cen­sé de concours de bla­sons. Pour­quoi ne pas ou­vrir cette nou­velle voie au ly­risme contem­po­rain, en priant les poètes de ri­va­li­ser d’adresse pour dire une par­tie du corps de la femme – ou de l’homme ?

Ju­lien Bar­ret,

jour­na­liste et lin­guiste

À lire : Ju­lien Bar­ret Le Rap ou l’ar­ti­sa­nat de la rime L’har­mat­tan, 2008 Écrire à voix haute L’har­mat­tan, 2012

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