Dos­sier : jeu au centre

De Ligne en Ligne - - Édito Sommaire - et Jé­ré­mie Des­jar­dins, Bpi

Jeu par­tout? par Gilles Brou­gere 3 ques­tions à Lio­nel Es­par­za

Des je­tons et des hommes

Lu­di­fiez, lu­di­fiez, il en res­te­ra tou­jours quelque chose, par Phi­lippe Gar­gov

L’in­fluence d’un jeu

Deux ou trois jeux que je sais d’eux

Jeux d’en­fants, de Pie­ter Breu­ghel l’an­cien. Huile sur bois. H. 118 cm x L. 161 cm.

La mé­ta­phore lu­dique

Mais l’en­jeu est dans la mé­ta­phore lu­dique, no­tion dé­ve­lop­pée par Jacques Hen­riot. Le jeu, parce qu’on a l’im­pres­sion qu’il est par­tout, de­vient prin­cipe d’in­ter­pré­ta­tion du monde, cadre par le­quel le monde est (re)pen­sé. Ce­la est d’au­tant plus fa­cile qu’à l’in­verse, c’est le jeu qui ré­in­ter­prète le monde : le jeu mo­da­lise1 une réa­li­té, la trans­forme pour en faire un jeu en l’iso­lant de ses consé­quences. La ba­garre lu­dique, par exemple, re­prend les com­por­te­ments du com­bat mais sans por­ter les coups, en met­tant l’ac­tion à l’abri de ses consé­quences. Il s’agit d’une ac­ti­vi­té de se­cond de­gré, comme on le dit de l’hu­mour. Trans­for­mant une réa­li­té du monde, le jeu de­vient lo­gi­que­ment un prin­cipe d’in­ter­pré­ta­tion de ce même monde qu’il mo­di­fie ou ca­ri­ca­ture. Il n’est pas dif­fi­cile de re­trou­ver le jeu dans le monde car le monde est dans le jeu : il est pro­ces­sus mé­ta­pho­rique, et peut fa­ci­le­ment de­ve­nir mé­ta­phore du monde.

L’ex­pres­sion est d’er­ving Goff­man dans Les Cadres de l’ex­pé­rience, Pa­ris, Édi­tions de Mi­nuit, 1991.

Il suf­fit d’un suc­cès lo­cal du jeu (au­jourd’hui en ligne, à tra­vers le jeu vi­déo et autres ac­ti­vi­tés lu­diques sur smart­phone ou autres sup­ports) pour que le jeu donne le sen­ti­ment d’être pré­sent par­tout par pro­jec­tion, ré­cu­pé­ra­tion, mé­ta­pho­ri­sa­tion.

Il ne s’agit pas de dire que le jeu ne connaît pas une ex­ten­sion, qui n’est sans doute pas la pre­mière, dans son champ pri­vi­lé­gié, le di­ver­tis­se­ment hu­main. Ce­pen­dant ce qui ca­rac­té­rise un tel suc­cès est qu’il conduit à vou­loir sur cette base « lu­di­ci­ser » le monde ou voir le monde comme un jeu. Le sen­ti­ment de l’ex­ten­sion du jeu fa­vo­rise chez cer­tains la vi­sion d’un monde de­ve­nu jeu, gé­né­rant un dis­cours dans le­quel il est dif­fi­cile de dis­tin­guer le jeu de ce qui n’est jeu que par mé­ta­phore.

Cette fa­çon de consi­dé­rer le jeu comme beau­coup plus qu’il n’est, por­teur de va­leurs, d’une vi­sion du monde, mais aus­si de dan­gers avec l’ad­dic­tion sup­po­sée, ré­vèle sa dif­fi­cile lé­gi­ti­mi­té comme pra­tique hu­maine par­mi d’autres. Et si le jeu n’était qu’un jeu, rien de plus ? Le pa­ra­doxe du jeu, c’est d’en faire tou­jours plus, un mythe, un mi­racle, un mal ou un bien ab­so­lu et, plus dif­fi­ci­le­ment, un di­ver­tis­se­ment par­mi d’autres, une ac­ti­vi­té qui a des ca­rac­té­ris­tiques spé­ci­fiques qui en font son ori­gi­na­li­té. Le jeu as­so­cie la fic­tion, le faire sem­blant – ce que nous avons évo­qué sous l’ex­pres­sion de se­cond de­gré –, et la dé­ci­sion, l’im­pli­ca­tion forte, l’en­ga­ge­ment de ce­lui qui s’y adonne. Je dé­cide mais pour rien, pour « du beurre ». Je pro­duis un uni­vers de fic­tion par les dé­ci­sions que je prends. Cette as­so­cia­tion pa­ra­doxale, cet équi­libre in­stable de fri­vo­li­té et d’en­ga­ge­ment, de faux-sem­blant et d’im­pli­ca­tions fait le jeu dans sa sin­gu­la­ri­té et son ori­gi­na­li­té.

, pro­fes­seur de sciences de l’édu­ca­tion, Uni­ver­si­té Pa­ris 13 – Sor­bonne Pa­ris Ci­té

À lire : Jeu et édu­ca­tion

L’har­mat­tan, 1995

Jouer/ap­prendre

Éco­no­mi­ca, 2005

re­vue en ligne http://www.scien­ces­du­jeu.org/

Sous cou­leur de jouer. La Mé­ta­phore lu­dique

Jo­sé Cor­ti, 1989

Pas moins de 90 jeux dif­fé­rents

ont été ré­per­to­riés dans ce ta­bleau. Re­trou­vez-les !

Ca­the­rine Breyer, Jeux et jouets à tra­vers les âges : his­toire et règles de jeux égyp­tiens, an­tiques et mé­dié­vaux, Sa­fran, 2010

ou sur le site www.bpi.fr

Tan­tôt fan­tas­mé en icône gla­mour, tan­tôt en re­quin de ca­si­no, le crou­pier en­flamme l’ima­gi­na­tion. Cer­tains joueurs le soup­çonnent même d’orien­ter la chance. Afin de mieux com­prendre la re­la­tion com­plexe qui nous lie au jeu, a joué cartes sur table avec Da­mien En­gels, di­rec­teur des for­ma­tions de crou­piers Cé­rus Ca­si­no

de ligne en ligne

Les mé­dias et le ci­né­ma, de La Baie des anges de Jacques De­my à Las Vegas 21 de Ro­bert Lu­ke­tic, en pas­sant par Ca­si­no de Mar­tin Scor­sese, en­tre­tiennent l’au­ra sul­fu­reuse des éta­blis­se­ments de jeu. Leur fré­quen­ta­tion est en baisse constante, no­tam­ment en rai­son de l’explosion des jeux sur In­ter­net. Mais la po­pu­la­ri­té et la ré­cente ar­ri­vée dans les ca­si­nos du po­ker Texas hold’em, ja­dis per­çu comme at­tri­but de la pègre, ont contri­bué à une nou­velle dy­na­mique de la pro­fes­sion.

Fon­dée à Lyon en 2003 par Be­noît En­gels, la Cé­rus Ca­si­no Aca­de­my est la seule école spé­cia­li­sée à dé­li­vrer le di­plôme de crou­pier re­con­nu par l’état. Elle s’est éga­le­ment im­plan­tée à Pa­ris, Bor­deaux, Mar­seille et Stras­bourg. Le mé­tier per­met­tant de tra­vailler dans le monde en­tier, no­tam­ment sur les pa­que­bots, l’école pro­pose une for­ma­tion adap­tée aux élèves fran­co­phones dans ses éta­blis­se­ments à Rome, Man­ches­ter, Ma­drid, Na­mur, Ber­lin et bien­tôt Bris­tol. Les can­di­dats sont sou­vent jeunes, di­plô­més ou non. Le mé­tier se fé­mi­nise de plus en plus – 38 % sont des crou­pières. L’évo­lu­tion de car­rière peut être ra­pide. Les Floor­men (cadres en charge de la sin­cé­ri­té des jeux), les Pit Boss (chefs de par­tie at­tri­buant les tables aux crou­piers) et les di­rec­teurs des jeux sont pour la plu­part d’an­ciens crou­piers.

La good ca­si­no at­ti­tude

Le crou­pier – ap­pe­lé Dea­ler au hold’em et au bla­ck­jack – prend, anime et paye les pa­ris. Au vu du flot d’ar­gent en cir­cu­la­tion, ce­lui du ca­si­no et ce­lui des joueurs, l’ap­ti­tude au cal­cul men­tal est es­sen­tielle. Le crou­pier doit ad­di­tion­ner et sous­traire ra­pi­de­ment, connaître par coeur cer­taines tables de mul­ti­pli­ca­tion, celles des com­bi­nai­sons ga­gnantes de la rou­lette en 35, 17, 11, 8 et 5. Il doit maî­tri­ser les fi­gures, c’est-à-dire les ali­gne­ments de je­tons don­nant le même ré­sul­tat.

Toute aus­si im­por­tante est l’ha­bi­le­té au chip­ping. Chaque ma­tin pen­dant une heure et de­mie, les élèves s’en­traînent à la ma­ni­pu­la­tion élé­gante et chro­no­mé­trée des je­tons et des cartes. Ras­sem­bler les je­tons éta­lés sur la rou­lette pour les re­cons­ti­tuer en piles de vingt ; cou­per l’une d’elles en quatre tas de cinq je­tons pour mon­trer qu’il y a bien le compte ; mé­lan­ger, cou­per et dis­tri­buer les cartes ; lan­cer la bille dans le cy­lindre de la rou­lette… « Le crou­pier est comme l’ar­tiste ou le spor­tif : c’est à force de ré­pé­ti­tion qu’il maî­trise les gestes. Ses mains et ses doigts doivent tou­jours être souples », sou­ligne Da­mien En­gels.

En­fin, le crou­pier fait preuve de good ca­si­no at­ti­tude. Il ar­bitre au­tant la par­tie avec neu­tra­li­té qu’il l’anime avec le sou­rire. Dans le co­con cal­feu­tré du ca­si­no, sous l’ef­fet hyp­no­tique des lu­mières, des re­gards et des sommes en jeu, et aus­si des alcools of­ferts, l’adrénaline monte vite – celle des joueurs mais aus­si celle de l’em­ployé. Ce­lui-ci peut de­ve­nir un vé­ri­table showman. Tant que ri­gueur pré­vaut.

Da­mien En­gels in­siste sur la du­re­té de la pro­fes­sion. Sou­vent sou­mis au rythme des trois-huit, le crou­pier tra­vaille par cycles de 45 mi­nutes à table et 15 mi­nutes de pause. Seul em­ployé de l’éta­blis­se­ment à être di­rec­te­ment im­pli­qué dans les par­ties, il a la res­pon­sa­bi­li­té des sommes en jeu : l’er­reur de cal­cul, la pres­sion de la hié­rar­chie et l’in­ves­tis­se­ment émo­tion­nel, voire la superstition du joueur, sont sources de stress in­tense. Les jeux dits de contre­par­tie, tel le bla­ck­jack, consistent à battre le crou­pier ( Beat the Dea­ler) par des com­bi­nai­sons de cartes. Cette pres­sion per­ma­nente, am­pli­fiée par le tra­vail de­bout dans un mi­lieu bruyant, peut conduire l’em­ployé au burn-out.

Jeu res­pon­sable

La psy­cho­logue cli­ni­cienne Stéphanie Lié­nard as­sure le mo­dule de sen­si­bi­li­sa­tion aux risques d’ad­dic­tion au jeu. Elle a été char­gée de pré­ven­tion au Ca­si­no Bar­rière Lille pen­dant quatre ans. Outre ses mis­sions de for­ma­tion au­près du per­son­nel, elle pro­po­sait dans son bu­reau une as­sis­tance psy­cho­lo­gique aux clients et à leurs proches. Pré­sente en salle, elle as­su­rait des rondes de pré­ven­tion et gé­rait éga­le­ment les si­tua­tions de crise : dis­putes conju­gales, vio­lences, ban­que­routes, me­naces de sui­cide. Jouer dans les ca­si­nos ne si­gni­fie pas de­ve­nir né­ces­sai­re­ment ac­cro. Tou­te­fois, se­lon l’étude Les Ni­veaux et pra­tiques des jeux de ha­sard et d’ar­gent en 2010 de l’ins­ti­tut na­tio­nal de pré­ven­tion et d’édu­ca­tion pour la san­té, 600 000 per­sonnes âgées de 18 à 75 ans en­tre­te­naient une re­la­tion pa­tho­lo­gique au jeu. Stéphanie Lié­nard es­time que lors de sa mis­sion au Ca­si­no Bar­rière Lille, 30 % de la clien­tèle ma­ni­fes­taient des formes d’ad­dic­tion.

« Le jeu pa­tho­lo­gique est l’ar­ché­type des ad­dic­tions sans sub­stances. D’autres ad­dic­tions de ce type, comme le sexe, In­ter­net ou le sport, sont moins éta­blies sur le plan mé­di­cal. L’ad­dic­tion, c’est la dé­pen­dance, lorsque le plai­sir et l’ex­ci­ta­tion du dé­but s’ef­facent au pro­fit de la ré­pé­ti­tion su­bie. Il y a dif­fé­rents de­grés d’ad­dic­tion. Plus le jeu va vite, comme la rou­lette, plus il est ad­dic­to­gène », pré­cise la cli­ni­cienne. Les ca­si­nos pro­posent en ef­fet dif­fé­rents types de jeu : jeux de cartes (bla­ck­jack, 30 et 40, punto ban­co), de roues (23, rou­lettes fran­çaise, amé­ri­caine et an­glaise), de dés (craps), avec ou sans crou­pier, de cercle ou en contre­par­tie… Les jeux avec crou­pier placent ce­lui-ci en pre­mière ligne des at­tentes et an­goisses des joueurs.

S’il existe dé­sor­mais des lieux spé­cia­li­sés comme les centres de soins d’ac­com­pa­gne­ment et de pré­ven­tion en ad­dic­to­lo­gie (CSAPA) de Lille et Pa­ris, di­rec­teurs de ca­si­nos et for­ma­teurs de crou­piers com­prennent de plus en plus que la pré­ven­tion et la sen­si­bi­li­sa­tion au jeu res­pon­sable vont dans l’in­té­rêt de tous. Cha­cun a ain­si les bonnes cartes en main pour dire ou non, Ban­co !

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