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De Ligne en Ligne - - Édito Sommaire -

Ur­ban Sket­chers : quand In­ter­net re­nou­velle la pra­tique du des­sin

le vif dans la rue. Lors­qu’il crée en 2007 un groupe consa­cré à sa pas­sion du des­sin sur le site de par­tage d’images Fli­ckr il ne s’ima­gine pas qu’il va don­ner nais­sance à un vé­ri­table

suf­fi­sam­ment nom­breuses pour lan­cer un site au­to­nome. En

Do­cu­men­ter le monde à tra­vers le des­sin

Le car­net de cro­quis est pré­sent de­puis long­temps dans la boîte à ou­tils de l’ar­tiste. On connaît les nom­breuses es­quisses de De­la­croix rap­por­tées de ses voyages au Ma­roc. Consi­gné dans des ca­le­pins, ce ma­té­riau brut pour­ra être réuti­li­sé plus tard dans un ta­bleau, mais il consti­tue aus­si une do­cu­men­ta­tion à part en­tière : des­sin et texte jux­ta­po­sés sont un vé­ri­table té­moi­gnage sur la vie et les moeurs en Afrique du Nord au dé­but du XIXE siècle.

Le des­si­na­teur est éga­le­ment un re­por­ter. C’est dans cette tra­di­tion que se si­tue Campanario, lui-même jour­na­liste. Les des­sins des sket­chers, qu’il a réus­si à fé­dé­rer, ne sont pas de simples cartes pos­tales pit­to­resques, ce sont des ch­ro­niques de la vie quo­ti­dienne des villes mo­dernes. Vu sous cet angle, on peut rap­pro­cher le cro­quis ur­bain de la bande des­si­née de re­por­tage, po­pu­la­ri­sée ces der­nières an­nées par des au­teurs comme Joe Sac­co ou Étienne Da­vo­deau. Cette am­bi­tion do­cu­men­taire est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible dans le ma­ni­feste des sket­chers qui dé­fi­nit les des­sins réa­li­sés sur le vif comme « des ar­chives de lieux et d’ins­tants». Les des­si­na­teurs in­sistent sou­vent sur le fait que des­si­ner une chose per­met de com­prendre com­ment elle fonc­tionne, c’est vrai des ob­jets, des ma­chines, mais aus­si

Marche de so­li­da­ri­té avec Char­lie Heb­do à Lyon

d’en­ti­tés plus com­plexes et in­sai­sis­sables, comme les villes. La sué­doise Ni­na Jo­hans­son es­time ain­si que « des­si­ner une ville, ce n’est pas seule­ment la re­pro­duire sur le pa­pier. Ça consiste avant tout à la connaître, à la com­prendre, à s’y sen­tir chez soi. »

In­ter­net et le re­nou­veau des pra­tiques ama­teurs

Les sket­chers ne se contentent pas d’ex­po­ser leurs oeuvres sur des sites-vi­trines, ils forment une vé­ri­table com­mu­nau­té. Ils se re­trouvent en ligne pour par­ler de leurs des­sins ou de leurs voyages, pour se don­ner des conseils ou pour pla­ni­fier des séances de des­sin col­lec­tives. Ces usages s’ins­crivent dans un phé­no­mène plus large de re­nou­vel­le­ment des loi­sirs créa­tifs, ren­du pos­sible par les nou­velles tech­no­lo­gies. Dans des do­maines aus­si va­riés que le des­sin, la pho­to­gra­phie, l’écri­ture ou la mu­sique, il existe des sites spé­cia­li­sés qui per­mettent aux in­ter­nautes de se ren­con­trer et de par­ta­ger leurs créa­tions. Cer­tains sites sont de­ve­nus de gi­gan­tesques « plaques tour­nantes in­ter­na­tio­nales ». De­vian­tart, consa­cré aux arts vi­suels, comp­ta­bi­lise ain­si 8 mil­lions d’ins­crits et 100 mil­lions d’oeuvres.

Ch­ris­tine Desc­hamps, L’ate­lier de basse-lisse de la ma­nu­fac­ture des Go­be­lins

Les com­mu­nau­tés en ligne ont sou­vent un jar­gon spé­ci­fique et toutes sortes de pe­tits ri­tuels. Un Sket­ch­crawl est par exemple un ma­ra­thon de des­sin au cours du­quel les par­ti­ci­pants doivent cro­quer un lieu don­né, Ink­to­ber est le nom d’un autre chal­lenge qui consiste à des­si­ner chaque jour du mois d’oc­tobre un des­sin à l’encre et à le mettre en ligne. Ces pe­tits dé­fis sont des pré­textes qui créent un cli­mat d’ému­la­tion, une chose es­sen­tielle pour des ar­tistes ama­teurs fa­ci­le­ment en butte à la so­li­tude ou au dé­cou­ra­ge­ment.

Le cro­quis dans les lieux cultu­rels Sou­vent, des des­si­na­teurs se donnent ren­dez-vous dans un lieu cultu­rel sans même que le site qui les ac­cueille se rende compte qu’une in­tense ac­ti­vi­té créative a lieu dans ses murs. Le des­sin pra­ti­qué par les sket­chers est un art sau­vage qui s’épa­nouit en de­hors des ins­ti­tu­tions… mais les choses évo­luent pe­tit à pe­tit. Le car­net de cro­quis dis­pose dé­sor­mais de son fes­ti­val, Ren­dez-vous du car­net de voyage, qui a lieu tous les ans à Cler­mont-fer­rand. La bi­blio­thèque d’art de Brook­lyn ac­cueille, quant à elle, The Sketch­book Pro­ject. Elle a ain­si consti­tué une col­lec­tion ori­gi­nale : pour 25 $ elle four­nit à ses usa­gers un car­net vierge qui, une fois rem­pli, peut in­té­grer son fonds. Cer­taines ins­ti­tu­tions com­mencent à or­ga­ni­ser des sket­ch­crawls ou des vi­sites des­si­nées, comme la Ci­té de l’ar­chi­tec­ture et du pa­tri­moine à Pa­ris ou bien la Pis­cine de Rou­baix. Celle-ci a or­ga­ni­sé en jan­vier 2015 une nuit du des­sin à la­quelle 300 per­sonnes ont par­ti­ci­pé. La Bpi, elle-même, a ac­cueilli ré­cem­ment des groupes de des­si­na­teurs qui ont pu ac­cé­der li­bre­ment aux es­paces de la bi­blio­thèque et à l’ex­po­si­tion Frank Geh­ry dans le mu­sée du Centre Pom­pi­dou.

Voi­là un pa­ra­doxe bien contem­po­rain : au­jourd’hui, ce ne sont plus seule­ment les ins­ti­tu­tions cultu­relles qui ap­portent l’art à leurs usa­gers. Ce sont les vi­si­teurs eux-mêmes qui, à l’ins­tar des sket­chers, ap­portent une bouf­fée de créa­ti­vi­té dans les lieux de culture.

The Sketch­book Pro­ject

À lire : Car­nets de voyage – l’art du cro­quis ur­bain

Ey­rolles, 2013

Le Sacre de l’ama­teur : so­cio­lo­gie des pas­sions or­di­naires à l’ère nu­mé­rique

301.56 FLI

Seuil, 2010.

, Bpi À dé­cou­vrir : Le site fran­çais de l’as­so­cia­tion http://france.ur­bans­ket­chers.org/ Le site de https://www.sketch­book­pro­ject.com/ et de Ch­ris­tine Desc­hamps http://emi­ly­des­sine.blog­spot.fr/ http://la­tim­bale.ca­nal­blog.com/

Lors de l’ex­po­si­tion

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