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De Ligne en Ligne - - Édito Sommaire - , Bpi

Votre at­ten­tion, s’il vous plaît…

in­for­ma­tion­nelle, elle est de­ve­nue le mo­teur d’une nou­velle

me­su­rer ses im­pli­ca­tions, no­tam­ment en ma­tière de so­cia­bi­li­té, sont des en­jeux ma­jeurs. Deux ou­vrages pa­rus en 2014 éclairent, à leur ma­nière, ces pro­blé­ma­tiques.

« Nos émis­sions ont pour vo­ca­tion de rendre dis­po­nible le cer­veau du té­lé­spec­ta­teur : c’est-à-dire de le di­ver­tir, de le dé­tendre pour le pré­pa­rer entre deux mes­sages. Ce que nous ven­dons à Co­ca-co­la, c’est du temps de cer­veau dis­po­nible ». En 2004, Pa­trick Le Lay, alors PDG de TF1, ex­plique clai­re­ment que notre at­ten­tion est un ca­pi­tal que les firmes se dis­putent. Le pro­ces­sus, dé­jà à l’oeuvre dans les mé­dias de la fin du XIXE siècle et du dé­but du XXE, a connu une ac­cé­lé­ra­tion avec In­ter­net. Par ailleurs, nous avons ac­tuel­le­ment ac­cès à bien plus d’in­for­ma­tions per­ti­nentes pour nos ac­tions et nos vies que ce que nous pou­vons as­si­mi­ler et trans­for­mer en réelles connais­sances. L’éco­no­miste et so­cio­logue Her­bert Si­mon, le pre­mier à uti­li­ser dans les an­nées 1970 l’ex­pres­sion « éco­no­mie de l’at­ten­tion », op­po­sait dé­jà les so­cié­tés du pas­sé « pauvres en in­for­ma­tion » à celles, « riches », du pré­sent. Dans un ou­vrage col­lec­tif in­ti­tu­lé : L’éco­no­mie de l’at­ten­tion : nou­vel ho­ri­zon du ca­pi­ta­lisme ?, des cher­cheurs ve­nus de do­maines dif­fé­rents (neu­ros­ciences, so­cio­lo­gie, études des mé­dias ou des ou­tils informatiques, mo­rale, es­thé­tique) in­ter­rogent les dé­fi­ni­tions de l’éco­no­mie de l’at­ten­tion et les usages pro­duits. Cer­tains d’entre eux s’ins­crivent dans la suite du tra­vail de Mi­chaël Gold­ha­ber qui, de­puis les an­nées 1990, af­firme que le ca­pi­ta­lisme est en­tré dans une « nou­velle éco­no­mie » dont le mo­teur est l’at­ten­tion.

Va­leur de l’at­ten­tion

La dé­fi­ni­tion de « l’at­ten­tion » ne va pas de soi. L’his­to­rien de l’art Jo­na­than Cra­ry rap­pelle qu’elle est dé­fi­nie tan­tôt « comme une fonc­tion nor­ma­tive et im­pli­ci­te­ment na­tu­relle », dont l’in­suf­fi­sance pro­duit les troubles dé­fi­ci­taires de l’at­ten­tion (TDA) – no­tion cri­ti­quée par de nom­breux psy­cho­logues –, tan­tôt comme « une ac­ti­vi­té dé­ter­mi­née et vo­lon­taire du su­jet ». Il sou­ligne que « l’at­ten­tion et la dis­trac­tion ne peuvent être pen­sées hors d’un conti­nuum, au sein du­quel les deux états se mêlent sans ar­rêt l’un à l’autre, à l’in­té­rieur d’un champ so­cial où les mêmes im­pé­ra­tifs et les mêmes forces ap­pellent à la fois à l’at­ten­tion et à la dis­trac­tion ». L’at­ten­tion est ce­pen­dant com­mu­né­ment pré­sen­tée comme res­source rare, sup­port de sens et en­jeu de la va­leur : ce à quoi on prête at­ten­tion est ce à quoi on confère de la va­leur. C’est ce phé­no­mène qui est trans­po­sé dans le monde in­for­ma­tique avec l’al­go­rithme Pa­ge­rank de Google, ap­pe­lé « ma­chine à va­leur » par Mat­teo Pas­qua­li­ni. Ce­lui-ci ex­plique : « L’al­go­rithme cal­cule au­to­ma­ti­que­ment la ‘‘ va­leur ’’ de chaque lien sur le Web et dé­cide de l’im­por­tance et de la vi­si­bi­li­té d’un do­cu­ment don­né en fonc­tion du nombre et de la qua­li­té des liens qui pointent dans sa di­rec­tion ». C’est, rap­pelle-t-il, ce que l’on ap­pelle tour à tour « l’éco­no­mie de la connais­sance », « l’éco­no­mie de l’at­ten­tion » ou le « ca­pi­ta­lisme cog­ni­tif ».

Le so­cio­logue des mé­dias Do­mi­nique Boullier dis­tingue quatre ré­gimes, qui s’op­posent deux à deux : la fi­dé­li­sa­tion et l’alerte ; la pro­jec­tion et l’im­mer­sion. La fi­dé­li­sa­tion, lar­ge­ment ré­pan­due au XXE siècle, mise sur la du­rée, elle s’ap­puie sur les ha­bi­tudes du consom­ma­teur. Le risque, c’est l’en­nui. Au contraire, l’alerte mise sur l’in­ten­si­té et uti­lise les agré­ga­tions d’offres ; c’est le « ré­gime conqué­rant dans ce dé­but du XXIE siècle ». À la pro­jec­tion, qui capte l’at­ten­tion au­tour d’un pro­gramme ex­clu­sif, Do­mi­nique Bouiller op­pose l’im­mer­sion, qui ar­ti­cule du­rée et in­ten­si­té, et dont un des dis­po­si­tifs phares est le jeu vi­déo. Il pro­pose de par­ler « d’éco­no­mies de l’at­ten­tion » au plu­riel ou mieux, de « po­li­tiques de l’at­ten­tion ».

Au-de­là de la va­rié­té des ap­proches dis­ci­pli­naires, l’in­té­rêt de cet ou­vrage est de faire le lien entre la no­tion d’éco­no­mie de l’at­ten­tion et ce qu’elle im­plique en termes de so­cia­bi­li­tés. Da­niel Bou­gnoux sou­ligne qu’avec les nou­veaux ou­tils (bou­quets nu­mé­riques, alertes, par­cours à la carte), « ce n’est plus le dé­luge et l’en­com­bre­ment qu’il faut craindre, mais une pri­va­ti­sa­tion dom­ma­geable et une res­tric­tion des in­di­vi­dus aux seules cu­rio­si­tés tou­chant leurs propres mondes », « cha­cun pou­vant à pré­sent igno­rer le monde des autres en ne trai­tant que les mes­sages pour lui per­ti­nents ». San­dra Lau­gier, elle, conclut le pro­pos du cha­pitre « L’éthique comme at­ten­tion à ce qui compte » en af­fir­mant : « Si nombre d’éco­no­mistes de l’at­ten­tion font comme s’il ne s’agis­sait que de “gé­rer ’’ une res­source rare, les consi­dé­ra­tions éthiques dé­ve­lop­pées ici font ap­pa­raître que toute éco­no­mie de l’at­ten­tion est fa­ta­le­ment po­li­tique, dans la me­sure où elle s’ar­ti­cu­le­ra tou­jours sur des struc­tures ( gé­né­ra­le­ment in­éga­li­taires) per­met­tant à cer­tains de faire pas­ser “leurs ’’ im­por­tances de­vant celles des autres, de dé­ci­der pour tous de ce qui est im­por­tant. Il ne peut y avoir d’éco­no­mie dé­mo­cra­tique de l’at­ten­tion que là où chaque hu­main peut contri­buer éga­li­tai­re­ment à dé­fi­nir “ce qui compte ’’ – parce que cha­cun compte au­tant. » Yves Cit­ton, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture, est à l’ori­gine de ce tra­vail col­lec­tif. Il le com­mente dans Le Jour­nal du CNRS : « Ce que montrent tous ces éclai­rages croi­sés, c’est que les ques­tions at­ten­tion­nelles sont au coeur de nos conflits so­ciaux parce que nos ré­gimes d’at­ten­tion sont in­trin­sè­que­ment liés à nos ré­gimes de va­lo­ri­sa­tion se­lon ce que j’ap­pelle “un cercle in­ces­tueux ’’ : je fais at­ten­tion à ce que j’ai ap­pris à va­lo­ri­ser et je va­lo­rise ce à quoi j’ai ap­pris à faire at­ten­tion. »

Choi­sir son ré­gime d’at­ten­tion

Yves Cit­ton est par ailleurs l’au­teur de : Pour une éco­lo­gie de l’at­ten­tion. Le choix du terme « éco­lo­gie » montre qu’il ne s’agit pas d’un ju­ge­ment de va­leur, po­si­tif ou né­ga­tif sur l’éco­no­mie de l’at­ten­tion, mais de pro­po­si­tions en vue d’un art de vivre avec. Yves Cit­ton consi­dère que « les lo­giques qui ré­gissent au­jourd’hui l’in­ter­pé­né­tra­tion et l’or­ga­ni­sa­tion de nos at­ten­tions col­lec­tives, conjointes et in­di­vi­duelles, sont au mieux in­sa­tis­fai­santes, au pire au­to­des­truc­trices ». Il pro­pose de les ré­amé­na­ger et de les ré­orien­ter « au lieu de les voir dé­tour­nées au pro­fit d’in­té­rêts fi­nan­ciers par­ti­cu­la­ri­sés ». Ain­si il sou­ligne que « ce ne sont pas les in­ven­tions tech­no­lo­giques qui im­posent des ef­fets mu­ti­la­teurs mais leur as­su­jet­tis­se­ment à la ty­ran­nie de l’au­di­mat ». Il in­vite à or­ga­ni­ser à cô­té de mo­ments d’at­ten­tion dé­pen­dants des tech­no­lo­gies, des mo­ments d’at­ten­tion pré­sen­tielle qui mettent en oeuvre l’at­ten­tion par­ta­gée. La pra­tique de la conver­sa­tion, par exemple, est ca­rac­té­ri­sée par la ré­ci­pro­ci­té, les ef­forts d’ac­cor­dages af­fec­tifs et l’im­pro­vi­sa­tion. Yves Cit­ton se ré­fère aux dif­fé­rents ré­gimes de l’at­ten­tion dé­crits par Do­mi­nique Boullier, mais il les voit comme des ré­gimes mo­bi­li­sables se­lon les contextes et les be­soins. Il pro­pose, pour conclure, un cer­tain nombre de maximes : af­fir­mer son droit à la dé­con­nexion, se sous­traire au ré­gime de l’alerte, « ap­prendre à culti­ver par in­ter­mit­tence l’hy­per fo­ca­li­sa­tion, la veille ou­verte et l’at­ten­tion flot­tante », maximes dont l’ob­jec­tif est d’amé­lio­rer « notre ca­pa­ci­té à mo­di­fier au­jourd’hui l’en­vi­ron­ne­ment qui condi­tion­ne­ra nos per­cep­tions à ve­nir – en­vi­ron­ne­ment tech­nique, mais aus­si so­cial, ins­ti­tu­tion­nel, po­li­tique ».

À lire :

L’éco­no­mie de l’at­ten­tion : nou­vel ho­ri­zon du ca­pi­ta­lisme

La Dé­cou­verte, 2014

305.33 ECO

Pour une éco­lo­gie de l’at­ten­tion

Seuil, La Cou­leur des idées, 2014

305.0 CIT

L’at­ten­tion, un bien pré­cieux» Jour­nal du CNRS, 2014

https://le­jour­nal.cnrs.fr/ar­ticles/ lat­ten­tion-un-bien-precieux

The Va­lue of Art (Un­ru­hige See), 2010, Consi­dé­rant que la va­leur d’une oeuvre pou­vait être liée à l’at­ten­tion qui lui est Mi­gnon­neau ont ache­té des pein­tures aux en­chères et les ont équi­pées de fa­çon à comp­ta­bi­li­ser le nombre de vi­si­teurs et le temps qu’ils passent de­vant elles. Ex­po­sées, les pein­tures mettent constam­ment à jour leur va­leur. La va­leur ini­tiale (prix d’achat, des ma­té­riaux de l’in­ter­face, et du temps de tra­vail) et les mon­tants suc­ces­sifs sont im­pri­més, ren­dant com­plè­te­ment trans­parent le pro­ces­sus de créa­tion de la va­leur. L’oeuvre est ven­due au der­nier mon­tant im­pri­mé.

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