LA MÉ­MOIRE AVIV

De Ligne en Ligne - - Rétrospective -

Amos Gi­taï, ci­néaste

« Nu­rith est brillante, in­tel­li­gente, c’est une in­tel­lec­tuelle, c’est pour moi la meilleure rai­son de (vou­loir) tra­vailler avec quel­qu’un, pour ap­prendre l’un de l’autre et en s’amu­sant. Elle est éga­le­ment in­tui­tive, très bonne tech­ni­cienne, elle est au cou­rant des avan­cées tech­no­lo­giques, et elle est cou­ra­geuse : que sou­hai­ter de plus ?

Quand je pense à Nu­rith, ce­la évoque d’abord un dé­li­cieux re­pas que nous avons par­ta­gé à Tel-aviv en pré­pa­rant le film Jour­nal de cam­pagne en 1982, puis il y a eu Ana­nas, en 1984, ou en­core Brand New Day, en 1987. »

Paul Oua­zan, pro­duc­teur et réa­li­sa­teur

« Je n’ai pas choi­si Nu­rith, comme elle ne m’a pas choi­si. “Nous nous sommes trou­vés ” se­rait une ex­pres­sion plus exacte. Nos che­mins se sont confon­dus le temps d’un pro­gramme de té­lé­vi­sion im­pro­bable, in­con­ce­vable de nos jours et pour tout dire ma­gique. Une émis­sion qui n’était pas à pro­pre­ment par­ler une émis­sion dé­fi­nie, ré­pon­dant à des cri­tères de “case ” ou de “cible ”. Non, c’était autre chose. Et c’est autre chose que j’ai pro­po­sé à Nu­rith de faire dans cet es­pace d’ex­pé­ri­men­ta­tion sans le sou­ci de par­ve­nir à une “oeuvre ” abou­tie. Ce que nous avons fait avec Nu­rith dans Die Nacht / La Nuit est le ré­sul­tat, ce que j’ap­pel­le­rais une fa­çon com­mune de pen­ser l’image.

Cer­taines des sé­quences qu’elle a tour­nées pour l’émis­sion ont dé­clen­ché un pro­ces­sus d’as­sem­blage et de ma­cro­mon­tage du pro­gramme. Il faut sa­voir que Die Nacht n’est pas un ma­ga­zine de court mé­trage où les sé­quences s’en­chaînent mé­ca­ni­que­ment les unes der­rière les autres. C’est un tra­vail de com­po­si­tion entre des sé­quences très hé­té­ro­clites pour es­sayer de faire émer­ger un sens gé­né­ral à cette com­po­si­tion.

Quand je pense à Nu­rith, c’est son vi­sage qui se pré­sente à moi im­mé­dia­te­ment. Et, al­lez sa­voir pour­quoi, il évoque pour moi un pay­sage is­raé­lien et plus par­ti­cu­liè­re­ment les pay­sages de la Ga­li­lée du Nord. Je n’ai au­cune ex­pli­ca­tion lo­gique à ce­la. »

Nu­rith Aviv a tra­vaillé avec les plus grands ci­néastes. Pour de ligne en ligne, cer­tains évoquent leur ren­contre avec elle et leur col­la­bo­ra­tion.

Lau­rence Pe­tit-jouvet,

ci­néaste

« Le tour­nage de J’ai rê­vé d’une grande éten­due d’eau s’est pas­sé dans la consul­ta­tion de pé­do­psy­chia­trie trans­cul­tu­relle de Ma­rie Rose Mo­ro à l’hô­pi­tal Avi­cenne de Bo­bi­gny. Il a fal­lu trou­ver un dis­po­si­tif ci­né­ma­to­gra­phique qui s’adapte ab­so­lu­ment aux exi­gences de la cli­nique. Les places que nous oc­cu­pions étaient in­amo­vibles, les seules pos­sibles : deux ca­mé­ras, la chef opé­ra­trice, son as­sis­tant-poin­teur et moi au fond de la grande pièce par­mi les co­thé­ra­peutes et face à la famille ; une di­zaine de mi­cros plan­tés dans le faux pla­fond ; et l’équipe des in­gé­nieurs du son de l’autre cô­té d’un mi­roir sans tain pour cap­ter et mixer en di­rect cette pa­role qui tour­nait, se nouait et se dé­nouait, se chu­cho­tait et se criait. C’était la règle du jeu, dans cet es­pace où chaque pré­sence, chaque dé­pla­ce­ment, chaque élé­ment du dé­cor était char­gé et sym­bo­lique.

J’ai choi­si Nu­rith Aviv pour être la chef opé­ra­trice de ce film, d’abord parce qu’elle pos­sé­dait dé­jà une connais­sance de l’eth­no­psy­cha­na­lyse et avait fil­mé des si­tua­tions psy­chia­triques en Afrique, mais sur­tout parce qu’elle était connue pour ses plans-sé­quences, né­ces­saires pour suivre avec flui­di­té la pa­role de la consul­ta­tion. Le tour­nage s’est éta­lé sur trois mois, pen­dant les­quels nous avons tri­co­té, elle et moi, une image à quatre mains. Le choix d’une deuxième ca­mé­ra, dé­ci­dé en­semble, a été dé­ter­mi­nant. Il per­met­tait à Nu­rith de suivre son in­tui­tion en pre­nant des risques, pour al­ler cher­cher ce qui af­fleu­rait sur les lèvres et au creux des corps.

L’in­tel­li­gence, la culture et l’exi­gence de Nu­rith ont été es­sen­tielles pour in­ven­ter et réus­sir ce tour­nage. Tout en maî­tri­sant son image, Nu­rith écou­tait for­mi­da­ble­ment bien et cap­tait les dif­fé­rents ni­veaux de sens qui se jouaient de­vant nous, pour par­ve­nir à an­ti­ci­per la né­ces­si­té de cer­tains mou­ve­ments de ca­mé­ra. »

Agnès Var­da, ci­néaste

« En voyant Eri­ca Mi­nor, un film de Ber­trand van Ef­fen­terre de 1973, j’avais re­mar­qué des images qui me plai­saient. J’ai eu un peu de dif­fi­cul­té à trou­ver Nu­rith Aviv, je vou­lais lui de­man­der de faire les images de Da­guer­réo­types, un do­cu­men­taire dans ma rue avec mes voi­sins, les com­mer­çants. Nu­rith a tour­né en ca­mé­ra 16 mm, par­fois à la main. Nous nous sommes tout de suite bien en­ten­dues. Elle a un sens instinctif du ca­drage et de ce qui va ar­ri­ver. On s’est re­trou­vées pour L’une chante, l’autre pas, elle était au cadre. Puis elle a fait images et cadre de Jane B. par Agnès V. et sur­tout elle a si­gné les images de 7 P., cuis., s.d.b., à sai­sir et de Do­cu­men­teur, tour­né à Los An­geles. On a par­ta­gé des sen­sa­tions, des in­tui­tions et des mo­ments où, par le pro­jet et par les images, on touche au mys­tère du ci­né­ma de créa­tion.

De­puis, Nu­rith vole de ses propres ailes. Elle réa­lise et construit une oeuvre ori­gi­nale. »

Té­moi­gnages recueillis par Flo­rence Ver­deille, Bpi

Brand New Day d’amos Gi­taï, 1987

Die Nacht/la Nuit, de Paul Oua­zan, 2003

J’ai rê­vé d’une grande éten­due d’eau de Lau­rence Pe­tit-jouvet, 2002

Nu­rith Aviv et Agnès Var­da sur le tour­nage de L’une chante, l’autre pas, en 1976

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