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De Ligne en Ligne - - Édito Sommaire -

Do­mi­nique Gon­za­lez-foers­ter, L’ex­po­si­tion « 1887-2058 », ma­chine à ex­plo­rer le temps

Com­ment avez-vous en­vi­sa­gé la pro­po­si­tion d’une rétrospective au Centre Pom­pi­dou ?

D’abord avec une lé­gère in­quié­tude, parce que je pré­fère le pré­sent et le fu­tur au pas­sé et que je n’aime pas trop plon­ger dans mes ar­chives, ni faire des re­tours en ar­rière. Mais, après l’ex­po­si­tion l’an der­nier « Splen­dide Ho­tel » au Pa­la­cio de Cris­tal, à Ma­drid, pour la­quelle j’ai dû voya­ger dans le temps jus­qu’à l’an­née de nais­sance de ce bâ­ti­ment fan­tas­tique, c’est-à-dire 1887, j’ai com­men­cé à trou­ver une di­men­sion plus ex­ci­tante dans ce type d’ex­plo­ra­tion. Il y a un livre de Ri­chard Ma­the­son : Le Jeune Homme, la Mort et le Temps dans le­quel le héros réus­sit à re­joindre un point pré­cis du pas­sé seule­ment par la pen­sée et avec un cos­tume d’époque, c’est ma­gni­fique.

Par ailleurs, j’ai dé­jà fait une ex­po­si­tion « d’an­ti­ci­pa­tion » (« TH. 2058 ») à la Tate Mo­dern de Londres, qui se si­tuait en 2058. Peu à peu est ap­pa­rue l’idée d’une ré­tro-pros­pec­tive éten­due, ba­sée sur le temps in­té­rieur aux oeuvres ou au su­jet de l’oeuvre plu­tôt que sur la date de réa­li­sa­tion de l’oeuvre.

Une sorte de ti­me­line est ap­pa­rue qui est de­ve­nue la struc­ture du ca­ta­logue, puis­qu’il dé­marre en 1887 et va jus­qu’à 2058 et même au-de­là. L’ex­po­si­tion est moins li­néaire et jux­ta­pose les temps et les es­paces de ma­nière as­sez libre comme cer­tains ro­mans ex­pé­ri­men­taux du Xxème siècle, Or­lan­do de Vir­gi­nia Woolf par exemple.

C’est une rétrospective par­ti­cu­lière, qui en­traîne loin dans le pas­sé et pro­pulse dans le fu­tur. En ré­ponse à l’in­vi­ta­tion du Centre Pom­pi­dou, l’ar­tiste fran­çaise Do­mi­nique Gon­za­lez-foers­ter a sou­hai­té di­la­ter la tem­po­ra­li­té or­di­naire d’une ex­po­si­tion. À la ma­nière des ré­cits et ro­mans qu’elle af­fec­tionne. Échange par cour­riel avec Do­mi­nique Gon­za­lez-foers­ter, entre Rio de Ja­nei­ro et Pa­ris.

Est-ce que le titre « 1887-2058 » est un moyen de ra­con­ter une his­toire, de faire en­trer l’ex­po­si­tion dans la fic­tion, voire la science-fic­tion ?

C’est évi­dem­ment un dé­but de chro­no­lo­gie, de nar­ra­tion et de fic­tion, mais aus­si la mise en place d’un es­pace-temps qui dé­borde le Centre Pom­pi­dou et ma propre exis­tence, et qui rat­tache les oeuvres à un pay­sage tem­po­rel plus large. Mais il y a aus­si des points de syn­chro­ni­sa­tion comme « l’es­pace 77 » qui ré­ac­tive l’ex­po­si­tion de Mar­cel Du­champ au Centre en 1977.

J’avais aus­si ima­gi­né d’uti­li­ser le titre du roman de Ro­ber­to Bo­laño, 2666, comme re­père dans le fu­tur. C’est un livre qui ap­pa­raît dans l’ex­po­si­tion dans le dio­ra­ma1 « De­ser­tic ». Ce dio­ra­ma qui res­semble à ceux des mu­sées d’his­toire na­tu­relle contient des livres per­dus dans le dé­sert.

1

Dis­po­si­tif mu­séo­gra­phique dé­ve­lop­pé de­puis le XIXE per­met­tant de re­cons­ti­tuer une scène na­tu­ra­liste ou géo­lo­gique

On connaît votre com­pli­ci­té avec l’écri­vain En­rique Vi­la-

Ma­tas. Quelle forme votre dia­logue ar­tis­tique va-t-il

prendre dans cette rétrospective ?

Il y au­ra une chambre dont seul En­rique au­ra la clé et connaî­tra le conte­nu, ce se­ra peut-être la plus in­té­res­sante pour le spec­ta­teur, celle qu’il doit com­plè­te­ment ima­gi­ner.

Vos ex­po­si­tions im­pliquent plei­ne­ment le vi­si­teur. Se­riez­vous d’ac­cord pour éta­blir un rap­port entre la pra­tique de l’ex­po­si­tion et celle de la lec­ture ?

Je ne sais pas si le vi­si­teur est plei­ne­ment im­pli­qué, c’est plu­tôt ce qui ar­rive au ci­né­ma ou à l’opé­ra. Dans une ex­po­si­tion, on dis­cute, on té­lé­phone, on se de­mande si on conti­nue ou pas, il ar­rive qu’il y ait des pe­tits mo­ments de concen­tra­tion où on est com­plè­te­ment pris par la si­tua­tion mais c’est rare. J’ai en­vie que l’ex­po­si­tion soit pre­nante et pas­sion­nante, mais j’aime aus­si cette dé­rive où on doit faire son propre mon­tage et par­cours.

Plu­sieurs de vos oeuvres mettent à dis­po­si­tion du vi­si­teur des livres dans dif­fé­rentes dis­po­si­tions : ta­pis de lec­ture,

ro­cking-chairs au Pa­la­cio de Cris­tal, lits-cages dans « TH.2058 »,… Est-ce la pos­ture de la lec­ture qui vous

in­té­resse pour im­pli­quer phy­si­que­ment le spec­ta­teur dans l’ex­po­si­tion ?

C’est plu­tôt le livre comme ma­té­riau de construc­tion qui est im­por­tant au dé­part, et en­suite la lec­ture comme une des pos­si­bi­li­tés pour le spec­ta­teur mais pas for­cé­ment la pos­ture du lec­teur. Plu­tôt la concen­tra­tion et la du­rée qu’im­plique la lec­ture dans l’es­pace.

Les ré­fé­rences aux livres et à la lit­té­ra­ture sont très pré­sentes dans votre tra­vail, no­tam­ment par le choix des titres : Le Mys­tère de la chambre jaune, À re­bours,... Vous par­lez même d’une ob­ses­sion de la lit­té­ra­ture. Pour­quoi ne pas écrire, alors ?

Il y a par­fois des frag­ments de textes et aus­si beau­coup de sous-titres à lire, sou­vent sans voix en­re­gis­trée, dans les films. C’est peut-être une sorte de lit­té­ra­ture éten­due. Win­fried Georg Se­bald uti­lise des images dans ses ro­mans et ouvre ain­si des brèches vi­suelles et non ver­bales dans le texte, je pense qu’il y a une lit­té­ra­ture pos­sible dans l’es­pace de l’ex­po­si­tion.

Pro­pos recueillis par Ma­rie-hé­lène Gat­to et Ca­ro­line Ray­naud, Bpi

Splen­dide Ho­tel, en­vi­ron­ne­ment, Pa­la­cio de Cris­tal, Ma­drid, 2014, avec la col­la­bo­ra­tion du Mu­seo Na­cio­nal Cen­tro de Arte Rei­na Sofía

Do­mi­nique Gon­za­lez-foers­ter, 1887-2058 du 23 sep­tembre au 1er fé­vrier 2016 Ga­le­rie Sud, ni­veau 1

Ch­ro­no­topes & Dio­ra­mas (De­ser­tic), en­vi­ron­ne­ment, Dia at the His­pa­nic So­cie­ty of Ame­ri­ca, 2009

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