• L’hu­mour, un geste po­li­tique,

De Ligne en Ligne - - Édito - par Nel­ly Que­me­ner

Les hu­mo­ristes sont-ils en­core au­jourd'hui uni­que­ment les ob­ser­va­teurs in­so­lents de la vie pu­blique et po­li­tique ? De­puis le dé­but des an­nées 2000, des co­miques ex­plorent une autre di­men­sion po­li­tique de l’hu­mour. Cer­tains en s’ap­puyant sur ce qui fonde leur iden­ti­té, d'autres en brouillant, par le jeu, leur iden­ti­fi­ca­tion.

Co­luche, Thier­ry Le Lu­ron, Pierre Des­proges… au­tant de fi­gures sou­vent évo­quées avec nos­tal­gie, comme pour rap­pe­ler un temps où les co­miques se po­saient en garde-fous des ex­cès du « sys­tème » et des tur­pi­tudes des di­ri­geants. À tra­vers eux, c'est tout un ima­gi­naire de l'en­ga­ge­ment po­li­tique qui se trouve ac­ti­vé : ce­lui d'une at­ten­tion por­tée aux af­faires et aux dé­bats pu­blics ; ce­lui d'une dé­gra­da­tion des sym­boles et des in­car­na­tions du pou­voir, par la voix de la ca­ri­ca­ture, du geste sa­ti­rique et du ren­ver­se­ment gro­tesque. C'est aus­si une cer­taine concep­tion de la di­men­sion po­li­tique de l'hu­mour qui se voit pro­mue. Celle-ci se­rait à cher­cher du cô­té des cibles – les gou­ver­nants, les élites – et des sources d'ins­pi­ra­tion – l'ac­tua­li­té, les dé­ci­sions po­li­tiques. Mais n'est-ce pas là faire oeuvre de ré­duc­tion ? Un hu­mour de per­son­nage ou por­tant sur des si­tua­tions du quo­ti­dien n'a-t-il vé­ri­ta­ble­ment rien de po­li­tique ? Peut-on ré­su­mer la por­tée po­li­tique de l'hu­mour par son seul in­té­rêt pour la chose pu­blique ?

Ré-en­vi­sa­ger la di­men­sion po­li­tique de l'hu­mour

On peut op­po­ser à cette concep­tion une autre fa­çon d'en­vi­sa­ger la di­men­sion po­li­tique de l'hu­mour. Que l'on s'in­té­resse aux per­son­nages hauts en cou­leur d'une Syl­vie Jo­ly ou d'un Élie Ka­kou, ou aux ré­cits par­fois très per­son­nels d'une Flo­rence Fo­res­ti ou d'un Ja­mel Deb­bouze, la di­men­sion po­li­tique n'est pas tant à cher­cher dans l'ob­jet que dans la construc­tion d'une vi­sion du monde, et à tra­vers elle, d'une re­la­tion aux autres et à ce monde. Au­tre­ment dit, tout sketch, toute chro­nique, toute saynète est po­li­tique en tant qu'il ou elle pro­pose une cer­taine re­pré­sen­ta­tion des groupes so­ciaux, de leurs iden­ti­tés et de leurs pré­oc­cu­pa­tions, et une cer­taine in­ter­pré­ta­tion des pra­tiques, des pro­blèmes pu­blics, des évènements. L'hu­mour est ain­si l'un des lieux où se des­sinent des uni­vers de si­gni­fi­ca­tions. Il forge nos ima­gi­naires, donne sens aux ac­tions les plus or­di­naires et aux ex­pé­riences vé­cues. Il est une res­source par­mi d'autres d'iden­ti­fi­ca­tion, de construc­tion de soi et du re­gard por­té sur les choses qui nous en­tourent.

Qui rit de quoi, avec qui…

On ne sau­rait tou­te­fois sai­sir la por­tée d'une telle concep­tion sans prendre en consi­dé­ra­tion les hu­mo­ristes. Il ne s'agit pas, bien en­ten­du, de fi­ger les iden­ti­tés de ces der­niers au point de leur as­so­cier de fa­çon sys­té­ma­tique un type d'hu­mour et de pro­blé­ma­tiques. Les mou­ve­ments et les rup­tures sont nom­breux lorsque l'on s'in­té­resse aux tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles et aux dif­fé­rents pro­jets qui nour­rissent une car­rière. Il est par contre pos­sible d'ana­ly­ser qui rit de quoi avec qui à une pé­riode don­née. Se des­sine alors un pa­no­ra­ma sur le­quel les res­sorts et les thé­ma­tiques du rire re­coupent par­tiel­le­ment les po­si­tions so­ciales des hu­mo­ristes. Ain­si, si les fi­gures mas­cu­lines et blanches de l'hu­mour, tels Guy Be­dos, Sté­phane Guillon, Ch­ris­tophe Alé­vêque, oc­cupent le do­maine de la cri­tique et du com­men­taire d'ac­tua­li­té à coup de por­traits acerbes et d'ex­cès lan­ga­giers, les fi­gures fé­mi­nines et blanches, à l'ins­tar de Syl­vie Jo­ly, Mu­riel Ro­bin, Anne Rou­ma­noff ou plus ré­cem­ment Flo­rence Fo­res­ti, se sont quant à elles im­po­sées par le biais de per­son­nages or­di­naires, de ré­cits de l'in­time et des tra­cas du quo­ti­dien. La fa­çon dont les hu­mo­ristes oc­cupent l'es­pace de l'hu­mour ap­pa­raît ain­si comme le pro­duit et le pro­duc­teur d'ex­pé­riences so­ciales si­tuées. Elle est aus­si à l'image des stra­té­gies mises en oeuvre par les hu­mo­ristes pour per­cer sur une scène par­fois ré­tive à l'in­clu­sion de leur groupe et de leurs thé­ma­tiques.

Un moyen de lutte ef­fi­cace

La force de l'hu­mour re­lève alors de sa ca­pa­ci­té à ex­pri­mer et in­car­ner des po­si­tions en marge. On le sait, l'hu­mour est une res­source pré­cieuse dans des contextes de ca­tas­trophe, de guerre, de crise, de trau­ma­tisme his­to­rique. Il peut ai­der à éva­cuer des ten­sions, à bri­ser des ta­bous, à dire l'in­avouable. Dans le contexte contem­po­rain, il se ré­vèle être un moyen par­ti­cu­liè­re­ment ef­fi­cace dans la lutte en fa­veur de la re­con­nais­sance de cer­tains groupes

so­ciaux et de cer­taines pra­tiques : il donne à voir des sub­jec­ti­vi­tés, des ex­pé­riences de vie, des iden­ti­tés et des dif­fé­rences, jusque-là ab­sentes du dé­bat pu­blic. En ce­la, il consti­tue une mo­da­li­té de dé­pla­ce­ment et de dé­sta­bi­li­sa­tion des mo­dèles et des normes qui font au­to­ri­té. En France, la scène de l'hu­mour est, de­puis sa consti­tu­tion, le ré­cep­tacle de plu­sieurs types de contre-dis­cours et de ré­sis­tances à l'ordre so­cial do­mi­nant. Si les dé­buts du ca­fé-théâtre sont mar­qués, dans les an­nées 1970 et 1980, par l'évo­ca­tion bouf­fonne des mé­con­ten­te­ments po­pu­laires, l'hu­mour des an­nées 2000 se ca­rac­té­rise par l'avè­ne­ment des iden­ti­tés et des ques­tions du genre et de la race, ve­nant sup­plan­ter les en­jeux so­ciaux de classe.

Re­ven­di­quer sa dif­fé­rence

Au co­mique « an­ti-sys­tème » évo­qué plus haut ré­pondent deux nou­veaux re­gistres po­li­tiques. Le pre­mier est ce­lui d'une po­li­tique des iden­ti­tés, au sens où l'hu­mour de­vient le lieu et le moyen d'une re­ven­di­ca­tion des dif­fé­rences et d'une lutte en fa­veur de la re­con­nais­sance de modes vie, de va­leurs et de pra­tiques. On le voit no­tam­ment ap­pa­raître à par­tir du mi­lieu des an­nées 1990 avec la mon­tée en puis­sance d'hu­mo­ristes is­sus des mi­no­ri­tés eth­no-ra­ciales, qui af­fichent et mettent en scène une ori­gine de « ban­lieue » et dé­noncent par le rire les sté­réo­types dont ils sont vic­times au quo­ti­dien. L'hu­mour s'im­pose alors comme le ter­rain d'un ré­cit de soi dont la force ré­side

dans la di­men­sion ex­pé­rien­tielle et l'ap­pa­rente au­then­ti­ci­té. À l'in­verse de la po­si­tion d'ex­té­rio­ri­té de la bouf­fon­ne­rie par rap­port au sys­tème qu'elle dé­nonce, la po­li­tique des iden­ti­tés consiste à for­mu­ler et à por­ter une vi­sion de l'in­té­rieur de la com­mu­nau­té évo­quée. Celle-ci se ma­ni­feste dans les corps et les fa­çons de s'ex­pri­mer. Ja­mel Deb­bouze, à ses dé­buts, prend ain­si le contre-pied d'un idéal d'in­té­gra­tion ré­pu­bli­caine par des fautes de lan­gage, un corps por­tant les mar­queurs d'une ap­par­te­nance eth­no-ra­ciale, un look « de ban­lieue » et le rap­pel fré­quent de ses ori­gines mo­destes. Loin de s'en­fer­mer dans cet an­ti-mo­dèle, il fait tou­te­fois de ces dif­fé­rents élé­ments le mo­teur d'un bri­co­lage créa­tif et un res­sort du rire. Pre­nant l'es­pace avec une fier­té ado­les­cente, éri­geant les pra­tiques de ban­lieue en vé­ri­table sub­cul­ture, éla­bo­rant sa propre langue dans un mé­lange de termes arabes et fran­çais, il dé­tourne l'ima­gi­naire de vio­lence et de dé­lin­quance du « gar­çon arabe » pour cam­per une fi­gure sym­pa­thique et ras­su­rante, et re­ven­di­quer une iden­ti­té hy­bride et multiforme.

Brouiller les ca­té­go­ries

Le deuxième re­gistre consiste en une « po­li­tique de la pa­ro­die ». Celle-ci ne se construit pas tant dans la contra­dic­tion avec des sté­réo­types exis­tants que dans le jeu avec les ca­té­go­ries et leur construc­tion. À l'in­verse du ré­cit au­then­tique des mi­no­ri­tés, la po­li­tique de la pa­ro­die s'ap­puie sur une fron­tière floue entre l'hu­mo­riste et ses per­son­nages. Sa force ré­side dans le trouble pro­duit par la dif­fi­cile iden­ti­fi­ca­tion de l'énon­cia­teur et par des sé­quences, qui, par leurs ex­cès ou leur jeu trop par­fait, ré­vèlent leur mode de fa­bri­ca­tion et leur ar­ti­fice. Lors­qu'elles ap­pa­raissent sur la scène té­lé­vi­suelle dans les an­nées 2000, les hu­mo­ristes femmes, à l'ins­tar de Flo­rence Fo­res­ti ou Ju­lie Fer­rier, usent de ce res­sort pa­ro­dique pour bros­ser des per­son­nages à la fron­tière du mas­cu­lin et du fé­mi­nin et brouiller leur propre ca­té­go­ri­sa­tion de sexe et de genre. Iden­ti­tés in­stables, corps in­clas­sables, « in­co­hé­rences » de genre, l'hu­mour ne re­ven­dique plus sim­ple­ment une dif­fé­rence, il est sur­tout l'ou­til d'un dé­pla­ce­ment des ré­gimes d'in­tel­li­gi­bi­li­té… mon­trant com­bien les ca­té­go­ries telles qu'elles se construisent dans la bi­na­ri­té homme/femme sont par­fois in­suf­fi­santes pour em­bras­ser la com­plexi­té du monde et de ceux/celles qui l'ha­bitent.

Ja­mel Deb­bouze

Flo­rence Fo­res­ti

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