Gé­rard Fro­man­ger, la vie en rouge

Mai 68. Fi­gu­ra­tion nar­ra­tive. Pho­to­réa­lisme… On au­rait tort de ré­duire l'oeuvre de Gé­rard Fro­man­ger à ces quelques mots. L’ex­po­si­tion conçue par Mi­chel Gau­thier montre une pein­ture ou­verte sur le monde et tou­jours plei­ne­ment consciente d’elle-même.

De Ligne en Ligne - - Édito - Ma­rie-hé­lène Gat­to, Bpi

Gé­rard Fro­man­ger est né en 1939. Au dé­but des an­nées 1960, il est, comme beau­coup de jeunes ar­tistes, ré­so­lu­ment fi­gu­ra­tif, s'op­po­sant à l'abs­trac­tion de l'école de Pa­ris. En mai 1968, il par­ti­cipe à l'ate­lier po­pu­laire des Beaux-arts d'où sortent des cen­taines de sé­ri­gra­phies. Une de ses pro­po­si­tions d'af­fiche — un dra­peau tri­co­lore sur le­quel dé­gou­line une cou­lée de pein­ture rouge — est re­fu­sée en as­sem­blée gé­né­rale, mais re­tient l'at­ten­tion de Jean-luc Go­dard. En­semble, ils filment Rouge, et d'autres films-tracts. Ra­pi­de­ment, Gé­rard Fro­man­ger de­vient un ac­teur es­sen­tiel de la Fi­gu­ra­tion nar­ra­tive, terme sous le­quel le cri­tique Gé­rald Gas­siot-ta­la­bot ras­semble les ar­tistes qui placent, en y por­tant un re­gard cri­tique, la so­cié­té de consom­ma­tion et ses images au centre de leur tra­vail.

Une vie d'ar­tiste

Plei­ne­ment en­ga­gé dans son temps, Gé­rard Fro­man­ger est avant tout un peintre. « Au mo­ment où il ap­pa­raît sur la scène ar­tis­tique », rap­pelle Mi­chel Gau­thier, « il y a, d'une part, l'art en­ga­gé qui ne se sou­cie pas de sa forme et, d'autre part, une pein­ture qui est pu­re­ment sou­cieuse d'elle-même, de sa pic­tu­ra­li­té. Fro­man­ger va re­fu­ser cette di­cho­to­mie. Ses ta­bleaux vont té­moi­gner des bou­le­ver­se­ments de la so­cié­té, mais il n'ou­blie ja­mais qu'il le fait au tra­vers d'un mé­dium, la pein­ture. Et c'est là, me semble-t-il, la ca­rac­té­ris­tique prin­ci­pale de son oeuvre ». En exemple, Mi­chel Gau­thier cite le ta­bleau La Vie d’ar­tiste de la sé­rie « Hom­mage à Fran­çois To­pi­no-le­brun », un ar­tiste ré­vo­lu­tion­naire, mort en 1801 sur l'écha­faud, connu pour son ta­bleau La Mort de Caïus Grac­chus. Im­po­sant, La Vie d’ar­tiste me­sure deux mètres sur trois. On y voit Gé­rard Fro­man­ger dans son ate­lier en train de peindre avec un épi­scope. Cet ins­tru­ment d'op­tique, uti­li­sé par les pho­to­réa­listes, per­met de pro­je­ter une pho­to­gra­phie sur la toile. Dans La Vie d’ar­tiste, il s'agit de l'image d'une émeute de la pri­son de Toul, ré­pu­tée pour la du­re­té de sa dis­ci­pline. Grâce au tra­vail du Groupe d'in­for­ma­tion sur les pri­sons (GIP), créé no­tam­ment par Mi­chel Fou­cault en 1971, le fonc­tion­ne­ment des pri­sons, les mau­vais trai­te­ments ré­ser­vés aux pri­son­niers com­mencent alors à être connus. Le ta­bleau té­moigne de la réa­li­té so­ciale du mo­ment tout en met­tant en évi­dence son pro­ces­sus de créa­tion et en se rat­ta­chant à un genre pic­tu­ral, la pein­ture d'his­toire. « C'est un peu la même chose avec le très beau et énig­ma­tique ta­bleau, La Mort de Pierre Over­ney », pour­suit Mi­chel Gau­thier, « Pierre Over­ney était un mi­li­tant maoïste, son as­sas­si­nat par un vi­gile de Renault en 1972 a eu un re­ten­tis­se­ment consi­dé­rable et a dé­clen­ché, dans l'ex­trême gauche fran­çaise, un grand mou­ve­ment de contes­ta­tion ; ce grand ta­bleau, dont le fond est com­po­sé d'un four­mille­ment de pe­tites formes abs­traites, est d'une pic­tu­ra­li­té in­tense. »

Le réel et la cou­leur

Res­ser­rée au­tour d'une cin­quan­taine de pein­tures et des­sins, l'ex­po­si­tion non chro­no­lo­gique pro­pose dif­fé­rentes en­trées : Rouge, Code cou­leurs, La Vie d'ar­tiste, Dé­rives, L'em­pire des signes… Ce par­cours met en évi­dence la co­hé­rence de l'oeuvre et la per­ma­nence de cer­tains thèmes entre 1964 et 2015. Le plus ré­cent ta­bleau, réa­li­sé à l'été 2015, s'ins­pire d'une image d'ac­tua­li­té et a pour thème les mi­grants. « L'oeuvre de Fro­man­ger s'ins­crit dans le très vaste mou­ve­ment du pho­to­réa­lisme mais s'éloigne du réel par son trai­te­ment de la cou­leur », ex­plique Mi­chel Gau­thier, « la ques­tion du code cou­leur ap­pli­quée à la réa­li­té est quelque chose qui l'ob­sède. Il sait très bien qu'il n'y a pas d'ac­cès di­rect au réel. Les Souffles de mai en sont le sym­bole. » Ins­tal­lées sans au­to­ri­sa­tion pré­fec­to­rale, place Blanche puis rue d'alé­sia en juin et oc­tobre 1968, ces vastes de­mi-sphères d'al­tu­glas trans­pa­rent pro­po­saient aux pas­sants d'ex­pé­ri­men­ter la réa­li­té au tra­vers de dif­fé­rentes cou­leurs, prin­ci­pa­le­ment le rouge. Les vi­si­teurs de l'ex­po­si­tion peuvent, à leur tour, re­gar­der la ville à tra­vers l'une d'entre elles, et voir la vie en rouge.

La Vie d’ar­tiste, 1975-1977, Sé­rie « Hom­mage à Fran­çois To­pi­no-le­brun », huile sur toile, 200 x 300 cm

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