« L'hu­mour a le pou­voir de ras­sem­bler »

Dans sa pièce Dji­had, créée en 2014, le scé­na­riste belge Is­maël Sai­di met en scène trois jeunes, un peu per­dus, qui partent pour la Sy­rie.

De Ligne en Ligne - - Édito - - Is­maël Sai­di,

Pour­quoi avoir choi­si de par­ler d’un su­jet aus­si grave par

l'hu­mour ? Quand j'étais pe­tit, les seuls mo­ments où l'on re­gar­dait la té­lé­vi­sion en fa­mille, c'était lors­qu'il y avait les grandes co­mé­dies fran­çaises : on sa­vait que le film se­rait com­pré­hen­sible par tous, qu'il n'y au­rait pas de scènes osées. Très vite, je me suis ren­du compte que ces co­mé­dies étaient ras­sem­bleuses. Lorsque que j'ai en­ten­du Ma­rine Le Pen dire à la té­lé­vi­sion que ce n'est pas son pro­blème si des jeunes partent faire le dji­had, du mo­ment qu'ils ne re­viennent pas, j'ai été ex­trê­me­ment cho­qué. Pour moi le pro­blème, c'est jus­te­ment qu'ils partent ! J'ai écrit Dji­had dans la fou­lée : il fal­lait mon­trer que le dji­ha­diste, ce n'est pas « l'autre », mais peut être mon voi­sin ou mon gosse. Dans Dji­had, on ne se moque pas de l'autre, ni de ses croyances ; on rit avant tout de nous-mêmes. Rire de soi per­met en­suite de rire de l'autre, et de dé­cryp­ter beau­coup de choses. Voir des gens de toutes ori­gines rire en­semble de la même chose montre que l'hu­mour a un pou­voir plus que po­li­tique, il a le pou­voir de ras­sem­bler l'hu­ma­ni­té.

Le fait d'être mu­sul­man vous per­met-il plus fa­ci­le­ment de par­ler de ce su­jet ?

Mon iden­ti­té belge prime sur ma foi, je suis un mil­lion de fois plus proche du pu­blic de­vant le­quel je joue que d'un In­do­né­sien mu­sul­man. Une réa­li­té m'a fas­ci­né lorsque j'ai com­men­cé à faire des re­cherches sur le dji­had : quand les « ap­pren­tis » dji­ha­distes se re­trouvent en Sy­rie, comme ils ne parlent pas la même langue, ils se re­groupent par na­tio­na­li­té. Ils créent des sortes de vil­lages fran­çais, an­glais, pa­kis­ta­nais… Les Fran­çais se plaignent des Pa­kis­ta­nais, qu'ils prennent pour des fous fu­rieux, les Pa­kis­ta­nais trouvent les Fran­çais trop ar­ro­gants… Ils doivent faire 6 000 km pour se rendre compte de leur iden­ti­té !

Est-ce que l’hu­mour per­met de faire pas­ser des idées au­près des jeunes, là où l’en­sei­gne­ment échoue ?

Il se­rait très pré­ten­tieux de ma part de dire que ma pièce ré­sout tous les pro­blèmes, mais de fait, on a réus­si à mettre en place un dé­bat spon­ta­né et sans langue de bois avec les 17 000 ado­les­cents qui l'ont vue. Le rire nous a per­mis de sor­tir du car­can de l'après-char­lie où cha­cun de­vait choi­sir son camp. Les en­fants trouvent un es­pace où ils peuvent po­ser toutes leurs ques­tions, même les plus graves, sans être ju­gés ni sanc­tion­nés.

Re­pré­sen­ta­tion de Dji­had

Is­maël Sai­di

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