LES B­TONS DE MA­NIOC

De Ligne en Ligne - - Dossier -

Mes pa­rents ont vé­cu plus des deux tiers de leur vie à dis­tance de leur Ca­me­roun na­tal. Chaque fois que je cherche à trou­ver un mot sus­cep­tible de ré­su­mer leur sta­tut en France, les termes com­mu­né­ment en usage comme « émi­grés », « im­mi­grés », « exi­lés », « tra­vailleurs étran­gers », « ex­pa­triés » me pa­raissent tous, pour des rai­sons di­verses, in­ap­pro­priés. Quel terme em­ployer pour des gens nés en Afrique au dé­but des an­nées 1930, qui ont quit­té leur pays comme bour­siers pour al­ler étu­dier en France, qui ont fait couple, ont en­suite fait fa­mille et ont, au bout du compte, pas­sé la ma­jeure par­tie de leur exis­tence hors de l'es­pace qui les avait vus naître ? Je di­rais d'eux, faute de mieux, qu'ils étaient « éloi­gnés », comme peut s'éloi­gner puis dis­pa­raître au loin un pa­que­bot, der­rière la ligne d'ho­ri­zon ma­ri­time.

Née et sco­la­ri­sée en France, j'ai re­çu par tran­si­ti­vi­té cet ailleurs éloi­gné. Et alors que j'au­rais pu le lais­ser s'ef­fa­cer der­rière la ligne d'ho­ri­zon des fron­tières fran­çaises, j'ai au contraire pro­lon­gé à ma ma­nière cet hé­ri­tage en en­tre­te­nant, res­tau­rant et ché­ris­sant bien souvent l'idée de ma terre d'ori­gine, en l'élar­gis­sant même à un ter­ri­toire afri­cain plus vaste que le seul Ca­me­roun, en fai­sant de « l'afrique » tour à tour un ob­jet d'étude, un es­pace de tra­vail et de voyages. Une part d'in­ti­mi­té in­di­cible se mêle à cette (ré)ap­pro­pria­tion cultu­relle. Je n'en connais pas le do­sage exact, mais il m'ar­rive de la sen­tir tout par­ti­cu­liè­re­ment af­fleu­rer lorsque j'ai le sen­ti­ment qu'on la bous­cule.

Mon père avait beau pré­tendre en dé­tes­ter l'odeur comme le goût, il sa­vait bien – comme son épouse et comme nous, ses en­fants qui en raf­fo­lions – que les mion­do de notre table do­mi­ni­cale si­gni­fiaient à eux seuls le Ca­me­roun : ces bâ­tons de ma­nioc nous rap­pro­chaient du mboa (la mai­son, le pays).

Dans les an­nées 1990, je suis lit­té­ra­le­ment tom­bée à la ren­verse en dé­cou­vrant des nga­ta’a mion­do sur les pré­sen­toirs d'un ma­ga­sin Na­ture & Dé­cou­vertes. Ils n'étaient pas mis en vente, mais dis­po­sés là en guise de dé­co­ra­tion. J'ai ain­si « dé­cou­vert » des mion­do- ob­jets mis en va­leur pour la beau­té et l'étran­ge­té de leur forme. Ils étaient to­ta­le­ment sor­tis de leur contexte et en quelque sorte neu­tra­li­sés dans leur usage gas­tro­no­mique car as­sé­chés et déso­do­ri­sés. Cet usage m'a dé­con­te­nan­cée, mais j'ai fi­ni par ap­pré­cier l'ori­gi­na­li­té du re­gard étran­ger qui avait trans­for­mé ces bâ­tons de ma­nioc en ob­jets de va­leur, puisque d'ex­po­si­tion.

Dans les an­nées 2000, j'ai une nou­velle fois vu des bâ­tons de ma­nioc pré­sen­tés dans l'un de ces mo­destes pe­tits com­merces que l'on trouve au ter­mi­nus de cer­taines lignes de mé­tro. L'éti­quette in­di­quait une dé­no­mi­na­tion en fran­çais ain­si qu'en ca­rac­tères sup­po­sé­ment chi­nois. J'ai alors dé­chif­fré, éber­luée, « Mi­gnonnes d'or », dé­cou­vrant là une ver­sion fran­co-si­ni­sée des mion­do. Je pré­cise qu'en langue doua­la, on pro­nonce mion­do avec un double o ou­vert, exac­te­ment comme ce­lui de « mi­gnonne ». C'est ain­si que les mion­do de mon en­fance s'étaient mon­dia­li­sés. J'ai eu alors la désa­gréable im­pres­sion d'une dé­pos­ses­sion. Mais comment pou­vais-je me sen­tir dé­pos­sé­dée d'un plat que je n'avais pas in­ven­té, que je ne sais pas pré­pa­rer et qui, au fond, ne m'ap­par­tient pas ?

Parce que les mion­do « ap­par­tiennent » à un peuple qui m'im­porte : les la­bé­li­ser Mi­gnonnes d'or en fait un bu­tin de la guerre com­mer­ciale que se livrent au­jourd'hui les États du monde. Pour moi, les mion­do sont doua­las comme le ca­nard la­qué est chi­nois ou la piz­za ita­lienne, et la guerre au­ra été per­due si, au pas­sage, per­sonne ne sait plus qu'un peuple ban­tou d'afrique équa­to­riale a été l'in­ven­teur du bâ­ton de ma­nioc. C'est ce­la qui, au fond, m'a ser­ré le coeur. Car quel État (ca­me­rou­nais) va prendre la peine de dé­fendre cette créa­tion cultu­relle afin qu'elle soit re­con­nue et trouve sa place par­mi ce que l'unes­co ap­pelle le pa­tri­moine im­ma­té­riel de l'hu­ma­ni­té ?

Ki­di Be­bey

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