* *

À lire : Bar­ry Miles • Beat ho­tel : Al­len Gins­berg, William Bur­roughs & Gre­go­ry Cor­so à Pa­ris, 1957-1963 Le mot et le reste, 2011 821(091) BEA • The Beat Ge­ne­ra­tion Flam­ma­rion, 2005 821(082) BEA Alain Dis­ter • La Beat Ge­ne­ra­tion : la ré­vo­lu­tion hal­lu­ci­née

De Ligne en Ligne - - Dossier -

Ex­pé­ri­men­ta­tions de groupes

C'est au Beat Ho­tel que Gins­berg écrit des textes ma­jeurs, tels Tante Rose, Au tom­beau d’apol­li­naire et Kad­dish. Gre­go­ry Cor­so y com­pose son re­cueil de poèmes Le Joyeux An­ni­ver­saire de la mort. Bur­roughs et Gins­berg y achèvent l'ar­ti­cu­la­tion des textes de Tan­ger. Sur le con­seil de Ke­rouac, qui ne les a pas sui­vis à Pa­ris, le livre est pu­blié sous le titre Le Fes­tin nu chez Olym­pia Press. Cet édi­teur du Quar­tier la­tin pu­blie des au­teurs cen­su­rés aux États-unis et au Royaume-uni – Wilde, Na­bo­kov, Miller, mais aus­si Sade et Be­ckett.

La ra­di­ca­li­té de Bur­roughs se nour­rit de l'ima­gi­na­tion des pen­sion­naires et d'ar­tistes lo­caux, tels Jean-jacques Le­bel, Hen­ri Chopin et Ber­nard Heid­sieck. Bur­roughs ap­plique à l'écri­ture les tech­niques du peintre Brion Gy­sin pour re­pous­ser les li­mites de la page im­pri­mée. Le cut-up dé­coupe puis as­semble des bandes de textes dif­fé­rents pour ob­te­nir un texte in­édit. Bur­roughs com­pose la tri­lo­gie No­va – sorte de my­tho­lo­gie de guerre ga­lac­tique, de foutre et de mort – en té­les­co­pant ex­traits de jour­naux, textes por­no­gra­phiques et éso­té­riques, poèmes de Rim­baud, nou­velles de science-fic­tion et élé­ments du Fes­tin nu. L’oeuvre croi­sée achève d'ato­mi­ser le mot et la no­tion d'au­teur : Bur­roughs et Gy­sin, as­sis­tés du ma­thé­ma­ti­cien Ian Som­mer­ville, de Gins­berg et Sin­clair Beiles, mixent cut-ups de textes, pho­tos, pein­tures et sé­ries de chiffres. Ils y pra­tiquent aus­si le fold-in (pliage d'un texte puis su­per­po­si­tion sur un autre texte), le splice-in (tres­sage de textes) ain­si que les per­mu­ta­tions de mots. Les pen­sion­naires du Beat Ho­tel ap­pliquent aus­si ces tech­niques à l'image et au son. Leurs pho­to­col­lages sont pho­to­gra­phiés, puis uti­li­sés eux-mêmes en col­lage jus­qu'à ce que l'image ori­gi­nale de­vienne mi­cro­sco­pique, per­due dans le grain du pa­pier pho­to. Dans son film Cut-ups, le ci­néaste An­to­ny Balch su­per­pose trois lon­gueurs de sé­quences mon­trant Bur­roughs et Gy­sin er­rant sans fin dans les en­vi­rons du Beat Ho­tel. Bur­roughs et ses amis créent de la poé­sie so­nore en su­per­po­sant des en­re­gis­tre­ments de dis­cours di­vers, de leurs poèmes et des sons de la rue. Ils montent la per­for­mance Le Do­maine poé­tique en 1960. Gy­sin et Som­mer­ville mettent au point la Dream Ma­chine : cy­lindre per­cé tour­nant à toute vi­tesse, elle pro­duit des im­pul­sions lu­mi­neuses de ma­nière à gé­né­rer des hal­lu­ci­na­tions vi­suelles.

Le Beat Ho­tel ferme au prin­temps 1963 et laisse place à un hô­tel de luxe. Ses pen­sion­naires conti­nuent leur quête de ré­bel­lion ailleurs. Quoique bref – cinq ans à peine – ce sé­jour pa­ri­sien fut sans doute le pa­roxysme créa­tif de ces ar­tistes jus­qu'au­bou­tistes. Les oeuvres col­lec­tives et leurs vies chao­tiques de cette pé­riode contri­buèrent, et c'est presque un pa­ra­doxe, au­tant à po­ser les ca­nons es­thé­tiques de la cul­ture un­der­ground des trois dé­cen­nies sui­vantes qu'à ré­gé­né­rer le mythe si amé­ri­cain de la li­ber­té in­di­vi­duelle.

Ay­me­ric Bôle-ri­chard,

Bpi

Lé­gende Séance mu­si­cale au Beat Ho­tel, te­nu par Mme Ra­chou (der­rière le comp­toir), pho­to­gra­phiée par Ha­rold Chap­man

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.