ROAD TRIP SUR LA NA­TIO­NALE 7

LA ROUTE BUISSONNIÈRE DES GRANDES VA­CANCES

Detours en France Hors-série - - Sommaire - TEXTE DE DO­MI­NIQUE RO­GER ILLUSTRATIONS DE DA­MIEN CHAVANAT

BIO EX­PRESS

Né en 1960, Da­mien Chavanat est illus­tra­teur pour la presse ( Le Monde, Dé­tours en France, Dé­tours en His­toire, Pè­le­rin…), la pu­bli­ci­té, l’édi­tion (car­nets de voyage, BD, ro­mans…). Tout au long de notre pé­riple, il a été à la fois mon co­pi­lote, l’oeil ai­gui­sé dans le choix de nos ro­bo­ra­tives haltes et le « cro­queur » ta­len­tueux des ren­contres peu­plant notre Road trip.

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DE L A PORTE D’ITA­LIE AUX PORTES DE L’ITA­LIE, TELLE EST L’EXCITANTE AVEN­TURE QU’OFFRE LA LÉ­GEN­DAIRE NA­TIO­NALE 7. PEN­DANT CINQ JOURS, NOUS AVONS ROU­LÉ POUR REN­CON­TRER TOUTES SORTES DE GENS, VI­SI­TER GRANDS MONUMENTS ET PE­TIT PA­TRI­MOINE, DÉBUSQUER DES LIEUX IN­SO­LITES, ÉCOU­TER DES HIS­TOIRES AUS­SI OR­DI­NAIRES QUE MERVEILLEUSES.

L’aven­ture com­mence à l’au­rore/à l’au­rore de mille che­mins/l’aven­ture c’est le tré­sor/que l’on dé­couvre à chaque ma­tin » ( L’aven­ture, Jacques Brel), voi­là une chan­son aux pa­roles pré­mo­ni­toires cra­cho­tées par l’au­to­ra­dio de notre vé­hi­cule. Et quel vé­hi­cule, au dia­pa­son de l’es­prit de la N7. Un vé­hi­cule dé­li­cieu­se­ment vin­tage : un Volks­wa­gen Com­bi T2, jaune sier­ra (même co­lo­ris que ce­lui du film Lit­tle Miss Sun­shine), sor­ti des usines de Wolf­sbourg, le fief Volsk­wa­gen, en 1979. Son amé­na­ge­ment in­té­rieur, dit West­fa­lia Camp­mo­bile, per­met de dor­mir à deux per­sonnes grâce à un toit re­haus­sable, de faire son frich­ti ( grâce à un ré­chaud à gaz et un pe­tit ré­fri­gé­ra­teur) et d’avoir une ré­serve d’eau pour une toi­lette de chat. Por­tières qui claquent, con­tact, pre­mière qui craque, et c’est par­ti.

FONTAINEBLEAU, QUELLE HIS­TOIRE !

Les ban­lieues pré­sentent, per­sonne n’en doute, des charmes dis­crets, voire secrets, à dé­cou­vrir. Néan­moins, des four­mis dans les jambes, nous met­tons le cap sans nous re­tour­ner sur Fontainebleau (Seine- et- Marne). L’ap­pel de la fo­rêt, pro­ba­ble­ment. Non sans avoir fait une in­cur­sion dans le vil­lage de Bar­bi­zon. En li­sière de fo­rêt, Bar­bi­zon était un ha­meau de Chailly- en- Bière peu­plé de fo­res­tiers, de car­riers et de culti­va­teurs, lors­qu’au dé­but des an­nées 1820 dé­barquent des ar­tistes peintres pa­ri­siens – Théo­dore Rous­seau, Ca­mille Co­rot, Nar­cisse Díaz de la Peña, Jean- Fran­çois Millet – ve­nus « sur­prendre la na­ture chez elle ». Plus loin, Fontainebleau, ci­té royale, exige que l’on mette pied à terre. Ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’unes­co, comme son parc, le châ­teau de Fontainebleau est un concen­tré du « ro­man na­tio­nal ». Sur cinq hec­tares de bâ­ti, 1 530 pièces et 40 000 ob­jets mo­bi­liers re­cen­sés, le pa­lais pré­fé­ré de Fran­çois Ier et l’un des sièges du Pre­mier Em­pire est une le­çon d’his­toire du Moyen Âge jus­qu’à la fin du xixe siècle.

100 KI­LO­MÈTRES AU COMP­TEUR

La N7 – pour l’heure D607 – file sur Ne­mours par deux très char­mants vil­lages, Bour­ron- Mar­lotte et Grez-sur- Loing. L’an­cienne ca­pi­tale du Gâ­ti­nais, qui s’est dé­ve­lop­pée sur les rives du Loing au pied de son châ­teau du xiie siècle, dis­tille dé­jà quelque chose de la dou­ceur li­gé­rienne. Vic­tor Hu­go y eut sû­re­ment un coup de coeur pour écrire que « les rues, la place, les mai­sons […] ont conser­vé la dis­po­si­tion, la di­men­sion, l’ir­ré­gu­la­ri­té et la gaî­té du Moyen Âge » . Aux grandes heures de la N7, la tra­ver­sée de Ne­mours for­mait le pre­mier gros point noir : fran­chir le pont sur le Loing pou­vait prendre une bonne heure ! Dor­dives marque notre pas­sage dans le Loi­ret. Fon­te­nay-sur- Loing, 100 ki­lo­mètres pile au comp­teur…

> il en reste 900 sous nos roues. Ar­rêt à la pe­tite cha­pelle Notre-da­mede- la- Route, l’une des cu­rio­si­tés dont la N7 est gé­né­reuse. Le sanc­tuaire est l’oeuvre du cu­ré Georges Preux au dé­but des an­nées 1950. Le tra­cé rou­tier de la na­tio­nale est re­pro­duit sur les vi­traux constel­lés des bla­sons de toutes les villes des­ser­vies. Jus­qu’à Mon­tar­gis et ses 4 000 hec­tares de fo­rêt do­ma­niale, le Com­bi pro­gresse en ligne droite. Au lieu- dit Les Bé­zards (com­mune de Bois­mo­rand), tout près de L’au­berge des tem­pliers (une étoile au Michelin pour la table et cinq étoiles pour l’hô­tel), une cu­rieuse pe­tite stèle or­née de quatre croix nous fait stop­per net. Elle en­tre­tient le sou­ve­nir d’un ter­rible ac­ci­dent qui, le 20 jan­vier 1949, coû­ta la vie à Jean- Luc Michelin, ses deux en­fants et la gou­ver­nante. De la car­casse de la Bu­gat­ti type 57, seule Ma­dame Michelin sor­ti­ra in­demne. Entre la rive droite de la Loire et les re­bords ouest de la Pui­saye, terre agri­cole dou­cet­te­ment val­lon­née si chère au coeur de l’écri­vaine Co­lette, le châ­teau de La Bus­sière était à l’ori­gine au xiie siècle une for­te­resse ; elle fut trans­for­mée en de­meure de plai- sance au xviiie siècle. En­vi­ron­né d’un parc de 60 hec­tares ( jar­din à la fran­çaise des­si­né par Le Nôtre, vaste po­ta­ger à l’an­cienne) et d’un im­mense étang, le châ­teau, dit aus­si « châ­teau des pê­cheurs » ac­cueille… un mu­sée de la Pêche. N’hé­si­tez pas à ren­con­trer les pro­prié­taires, Laure et Ber­trand Bom­me­laer, leur pas­sion est vite com­mu­ni­ca­tive.

BRIARE, PONT- CA­NAL ET ÉMAUX

D’eau, il est for­te­ment ques­tion à Briare. La Loire, qua­torze ponts et pas­se­relles, un port flu­vial, un ca­nal la­té­ral à la Loire et un pont-ca­nal qui fut jus­qu’en 2003 le plus long du monde. Con­çu par les in­gé­nieurs Ma­zoyer et Si­gaud, réa­li­sé par les ate­liers de Gus­tave Eif­fel et les ate­liers Day­dé et Pillé, l’ou­vrage de 662 mètres de long pour 11,50 de large, inau­gu­ré le 16 sep­tembre 1896, per­met­tait aux pé­niches de ga­ba­rit Frey­ci­net de fran­chir la Loire en pas­sant 11 mètres au- des­sus du fleuve pour re­joindre le ca­nal la­té­ral à la Loire. Ce ca­nal la­té­ral à la Loire fait dé­sor­mais le bon­heur des plai­san­ciers. Briare est éga­le­ment cé­lé­brée pour ses émaux. Fon­dée il y a un siècle et de­mi par Jean- Fé­lix Bap­te­rosses, la ma­nu­fac­ture, qui fa­bri­quait à l’ori­gine des bou­tons de por­ce­laine, pro­duit des mo­saïques de grande qua­li­té uti­li­sées dans le monde en­tier tant par les ar­chi­tectes que les dé­co­ra­teurs et les ar­tistes plas­ti­ciens. Un mu­sée des Mo­saïques et des Émaux se trouve au sein de l’usine.

UNE DÉ­GUS­TA­TION À SANCERRE

Notre Na­tio­nale plonge vers le sud de concert avec la rive droite de la Loire et le ca­nal la­té­ral à la Loire. Bon­ny-sur-loire, Neu­vy-surLoire, la Celle-sur-loire, Myennes semblent avoir ar­rê­té leurs pen­dules à la fin des an­nées 1960-1970. Après Cosne-sur-loire, d’un preste coup de vo­lant, nous fi­lons de « l’autre cô­té de l’eau », sur la rive gauche du fleuve et du ca­nal pour sta­tion­ner au pied de Sancerre. Sur un pro­mon­toire ro­cheux, le vil­lage pos­sède un en­semble de mai­sons an­ciennes bor­dant des rues étroites, no­tam­ment dans le quar­tier des vi­gne­rons. C’est du haut de la tour des Fiefs, ves­tige de l’an­cien châ­teau féo­dal, que s’ap­pré­hende le mieux le vi­gnoble du San­cer­rois. Re­gar­der, c’est bien, goû­ter au vin, c’est mieux. Nous nous ren­dons alors au do­maine de Serge et Eli­sa La­porte et leur fils Guillaume, pour la dé­gus­ta­tion pro­mise. Ce sancerre blanc cu­vée des M.a.g.e.s (pour Ma­ry­lise, Alexandre, Guillaume, Éli­sa­beth, Serge) mil­lé­sime 2012, est une dé­li­cieuse af­faire de fa­mille.

200 BORNES ET UN RE­LAIS

Mettre un peu d’eau dans notre vin nous fe­ra grand bien. Da­mien et moi re­tra­ver­sons la Loire et re­trou­vons la route. À Pouilly-sur- Loire, le re­lais Les 200 Bornes se dresse au bout d’une spec­ta­cu­laire haie d’hon­neur de vé­né­rables pla­tanes. L’hô­tel- res­tau­rant très an­nées 1960 n’a rien d’ex­cep­tion­nel (même si ses chambres ouvrent sur le Grand Fleuve et sa table simple est gé­né­reuse), sauf que le re­lais est de­ve­nu le point de ral­lie­ment de tous les fon­dus de la 7. Les ral­lyes d’au­to­mo­biles an­ciennes stoppent ici pour faire le plein de car­bu­rant aux pompes à es­sence Avia d’un autre âge. Sur le par­king, le Com­bi re­trouve de beaux châs­sis et de frin­gantes mé­ca­niques de son âge : Ci­troën GS, Fiat 124, Sim­ca 1100, Opel Ka­dett, Re­nault 16 et autres Ford Tau­nus, P60, 4 CV,

Ami 6…

DE NEVERS À MOU­LINS, PA­TRI­MOINE ET GOURMANDISE

La route épouse la rive droite de la Loire mé­na­geant quelques points de vue pay­sa­gers sur le fleuve et le ca­nal la­té­ral à la Loire. La Cha­ri­té-sur- Loire, ci­té mo­nas­tique clu­ni­sienne, dé­tient un splen­dide pa­tri­moine no­tam­ment avec l’église Notre- Dame (aux ori­gines des xie-xiie siècles) ins­crite par l’unes­co au pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té au titre des che­mins de Saint-jac­quesde- Com­pos­telle en France. Cette ville d’art et d’his­toire est aus­si une Ci­té du Mot où un fes­ti­val annuel donne la pa­role à l’écrit. Après Pougues- les- Eaux, porte d’en­trée du Mor­van ni­ver­nais, Nevers est à notre botte ! Les plus an­ciens uti­li­sa­teurs de la N7 se sou­vien­dront qu’elle ame­nait l’au­to­mo­bi­liste au coeur de la ci­té. Ce n’est plus le cas. C’est donc en pié­ton que vous ac­cé­de­rez à un riche pa­tri­moine où se croisent les té­moi­gnages mé­dié­vaux (ca­thé­drale Saint- Cyr- et-sainte-ju­litte, porte du Croux, cha­pelle Saint-syl­vain, ab­baye Saint- Mar­tin…), et une ar­chi­tec­ture Re­nais­sance dont le pa­lais du­cal, fai­sant face à la place de la Ré­pu­blique et fe­nêtre grande ou­verte sur le fleuve, n’a rien à en­vier aux plus cé­lèbres châ­teaux de la Loire. Avant de lais­ser la ca­pi­tale ni­ver­naise der­rière vous, faites pro­vi­sion de né­gus de la mai­son Gre­lier & Ly­ron, une di­vine confi­se­rie à base de cho­co­lat et de ca­ra­mel in­ven­tée au tout dé­but du xxe siècle en l’hon­neur de la vi­site of­fi­cielle en France de Mé­né­lik II, Né­gus d’abys­si­nie. Et sur­tout, ef­fec­tuez un tout pe­tit dé­tour jus­qu’au Gué­tin (com­mune de Mar­zy) pour ad­mi­rer le pa­no­ra­ma du Bec d’al­lier, lieu de la confluence entre la Loire et l’al­lier. Les vil­lages tra­ver­sés jus­qu’à Mou­lins, pre­miers tours de roues en Auvergne, n’af­fichent pas un charme in­ou­bliable. À voir dé­fi­ler fa­çades grises aux vo­lets fer­més et de­van­tures des com­merces ayant ti­ré ri­deau, il est bien dif­fi­cile d’y trou­ver « l’amour joyeux […] qui fait ri­sette » , cla­mé par le « fou chan­tant », en un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître.

DE L’EAU, DE L’ART ET LA LOIRE

Mou­lins, la bour­bon­naise, l’an­cienne ca­pi­tale des ducs de Bour­bon, se si­gnale par les flèches de la ca­thé­drale Notre- Dame et du Sa­cré- Coeur. At­ta­blés au Grand Ca­fé, une ins­ti­tu­tion à la mode Art dé­co où le tout- Mou­lins se fixe des ren­cards, nous gri­gno­tons quelque as­siette de char­cu­te­rie et « pompe à la tar­touffe » (pâ­té aux pommes de terre) ar­ro­sées d’un « grand cru » à boire sans mo­dé­ra­tion, l’eau de Châ­tel­don aux fines bulles. Pour l’anec­dote, cette source d’eau mi­né­rale, bien que na­tive du Puy-de-dôme, se si­tue près d’une autre reine des eaux, Vi­chy. Ce qui n’em­pêche pas de dire que la Châ­tel­don est plei­ne­ment « vi­chys­soise » puis­qu’elle doit sa no­to­rié­té com­mer­ciale à un cer­tain Pierre La­val (né à Châ­tel­don) qui ache­ta en 1930 la source ther­male pour com­mer­cia­li­ser son eau. C’est ici, est-il per­mis de pen­ser, que Ga­brielle Cha­nel y au­rait ac­quis le dé­but de sa re­nom­mée et son so­bri­quet de « Co­co ». Un pe­tit tour par le bef­froi de l’hor­loge ani­mé de son pe­tit peuple d’au­to­mates ; la tour de la Mal- Coif­fée, ves­tige de l’an­cien châ­teau mé­dié­val ; la ma­jes­tueuse église du Sa­cré- Coeur ou la ca­thé­drale de Mou­lins et il est l’heure de tailler la route tout sud. En lon­geant la fa­çade de l’hô­tel de Pa­ris, im­pos­sible de ne pas avoir une pen­sée pour Charles Tré­net ou Jacques Brel qui ai­maient y po­ser leurs malles ou ha­vre­sacs. La nos­tal­gie n’est plus ce qu’elle était…

Près de Saint- Loup, le Re­lais de la Route Bleue tient en­core le haut du pavé grâce à Da­nièle, la gé­rante, une belle per­sonne qui est aux pe­tits soins pour le voya­geur. À Saint- Loup, Mon­sieur le maire a créé un mi­nus­cule et tou­chant mu­sée de la N7 en col­lec­tant, au gré de ses chines, les ves­tiges de la « route des va­cances » (mu­sée sis en face des bâ­ti­ments aban­don­nés du Ca­fé hô­tel de la Sta­tion). Nous ar­ri­vons à La­pa­lisse, le châ­teau fort des xiexiiie siècles, aux mains de la fa­mille de Cha­bannes ( Jacques II de Cha­bannes, sei­gneur de La Pa­lice, fut ma­ré­chal de Fran­çois Ier) de­puis le xve siècle, do­mine la pe­tite ci­té où se dresse un lieu des plus cu­rieux : le mu­sée d’art brut ap­pe­lé l’art en marche. Si vous ai­mez Jean Du­buf­fet, le Fac­teur Che­val ou Gas­ton Chais­sac, leurs « des­cen­dants » de­vraient vous sé­duire. Saint-Mar­tin- d’es­tréaux, et son ga­rage Art dé­co sym­pa, marque l’en­trée dans le dé­par­te­ment de la Loire. À Roanne, nous re­trou­vons le fleuve Loire qui coule sur fond des monts de La Ma­de­leine d’un cô­té, et des monts du Lyon­nais et du Haut- Beau­jo­lais, de l’autre. Si la Loire met de l’eau dans ses vins, chez les Trois­gros, noble mai­son bar­dée d’étoiles sise juste en face de la gare de­puis 1930, ce se­rait sa­cri­lège de mé­lan­ger les deux li­quides ! Le chas­sagne-mon­tra­chet au ser­vice des écre­visses au poivre, c’est réel­le­ment le bon­heur.

Après une nuit ré­pa­ra­trice, on se re­trouve face à un sa­cré di­lemme : soit pour­suivre notre ru­ban es­tam­pillé N7, des­ser­vant Lyon et Vienne par le col du Pin- Bou­chain ni­ché à 759 mètres d’al­ti­tude dans les monts du Lyon­nais, ou se lais­ser glis­ser via la « Route bleue » jus­qu’à Saint- Étienne… Nous rou­lons, en sur­plomb des gorges de la Loire, jus­qu’à L’hô­pi­tal-sur- Rhins, lieu de la grande dé­ci­sion. Al­lez les Verts ! On fonce fi­na­le­ment sur la N82, la Route bleue . Les pay­sages du parc na­tu­rel du Pi­lat sont en­noyés dans une pu­rée de pois à don­ner « le ba­baud » (le ca­fard), comme on di­rait par ici en ga­ga, ce par­ler po­pu­laire sté­pha­nois trous­sé à par­tir de l’ar­pi­tan. Ici, « on n’est pas d’un pays mais on est d’une ville » , fait re­mar­quer dans une chan­son de­ve­nue hymne le Sté­pha­nois Ber­nard Ou­lion, plus connu sous le nom de Ber­nard La­villiers.

SAINT-ÉTIENNE : À REDÉCOUVRIR

Si ja­mais vous ima­gi­niez que cette ville était « moche comme une rogne », parce qu’in­dus­trielle, in­dus­trieuse, vous ra­tez quelque chose. Oui, les sil­houettes mas­sives des ter­rils Cou­riot, le mu­sée de la Mine, la ci­té du De­si­gn, la ma­nu­fac­ture royale d’armes, les forges, le quar­tier Ma­nu­fac­ture (qui vaut à la ci­té d’être la pre­mière ville fran­çaise membre du ré­seau des Villes créa­tives de­si­gn Unes­co), les tech­no­pôles et autre pôles d’ex­cel­lence signent son iden­ti­té ur­baine pro­fonde. Mais, SaintÉ­tienne est aus­si une ville verte, très éco­lo, avec plus de 700 hec­tares de parcs et jar­dins (parc fo­res­tier de la Per­ro­tière, jar­din du mu­sée d’art et d’in­dus­trie, la mon­tée du Crêt de Roch…). Et qui ne s’est pas re­trou­vé au coude-à- coude avec les sup­por­ters de l’équipe de foot au coeur du Chau­dron (le stade Geof­froy- Gui­chard) ne sai­si­ra pas ce qu’est être sté­pha­nois. Dès la sor­tie sud de Saint- Étienne, le Com­bi doit af­fron­ter de rudes pentes. Ça « ba­ronte », ça « ja­biasse » du cô­té des pis­tons ! Pour ga­gner le col de la Ré­pu­blique – le pre­mier col à plus de 1 000 mètres fran­chi par le Tour de France cy­cliste le 5 juillet 1903 – à 1 161 mètres d’al­ti­tude avec un dé­ni­ve­lé frô­lant sou­vent les 10 %, notre « voi­ture du peuple » re­nâcle. Mais l’ef­fort est payant. Pour la vue : un pa­no­ra­mique sur la mon­tagne du Pi­lat et ses cou­lées ro­cailleuses (les chi­rats), ourlant le Rhône sur sa rive oc­ci­den­tale ; la val­lée du Rhône ; le pla­teau du Grand-bois. Et pour la gourmandise car, à pro­pos de Grand-bois, c’est à l’au­berge du même nom que nous re­pre­nons un peu de force tan­dis que le Com­bi, ca­pot ou­vert,

re­prend son souffle.

VITE, FUYONS LA PLUIE !

L’ar­dèche, que nous abor­dons à l’ap­proche d’an­no­nay, ne nous laisse mal­heu­reu­se­ment pas un sou­ve­nir in­des­truc­tible. De vé­ri­tables trombes d’eau, pluies dites cé­ve­noles par­ti­cu­liè­re­ment vio­lentes, nous re­filent la désa­gréable sen­sa­tion de go­diller au mi­lieu de nulle part plu­tôt que de pro­gres­ser sur la Route bleue. Des ac­cès sont bar­rés, chaus­sées to­ta­le­ment inon­dées avec ébou­lis de pierres en prime. Longs dé­tours obli­gés. Où te caches-tu, Bi­son Fu­té ? Bref, on re­joint notre bien-ai­mée N7 à Tain-l’her­mi­tage. L’es­ca­pade mou­ve­men­tée a dé­po­sé sur nos vi­sages quelques marques. « Qu’est- ce que la san­té ? C’est du cho­co­lat ! » , cla­mait le très épi­cu­rien Brillat-sa­va­rin. Alors, ni une ni deux, on ef­fec­tue une en­trée dé­ter­mi­née chez Val­rho­na et sa ci­té du cho­co­lat. En guise de pro­me­nade di­ges­tive, nous des­cen­dons sur les berges du Rhône, quai de la Li­bé­ra­tion et re­joi­gnons le châ­teau de Tour­non via la pas­se­relle pié­ton­nière Marc-se­guin. Ce pe­tit-ne­veu des frères Mont­gol­fier, in­gé­nieur gé­nial, est à l’ori­gine de nos ponts sus­pen­dus grâce aux­quels en­jam­ber de larges fleuves n’est plus qu’une for­ma­li­té.

UN DÉ­JEU­NER À PONT-DE-L’ISÈRE

Oeufs en meu­rette, an­douillettes frites, es­ca­lope nor­mande, ba­vette à l’écha­lote, île flot­tante… les Rou­tiers sont vrai­ment sym­pas mais nos es­to­macs se re­bellent contre les « 12,50 € ser­vice et vin com­pris » à l’ap­proche de Pont- de-l’isère, ki­lo­mètre 561, à la confluence du Rhône et de l’isère. Et pour­quoi ? Parce que l’on ar­rive chez Mi­chel Cha­bran ! La cou­leur de notre car­rosse se fond presque avec l’écla­tant ocre oran­gé de la fa­çade de l’éta­blis­se­ment. Pour avoir épin­glé une belle étoile à sa mai­son, le grand chef, chantre des tra­di­tions cu­li­naires dau­phi­noise et pro­ven­çale, conserve l’es­prit du ca­bou­lot fa­mi­lial créé en 1935 par ses grands- pa­rents. Après nous avoir ser­vi un mé­daillon de fi­let de boeuf au vieil her­mi­tage et sa pu­rée de pommes de terre rattes aux truffes, ac­com­pa­gné d’un cor­nas de 1998 (ndlr : j’en­tends dé­jà mon di­rec­teur de ré­dac­tion à l’heure de lui re­mettre ma note de frais), le chef aban­donne ses pia­nos pour faire le tour de notre Com­bi. Car l’autre pas­sion de Mi­chel Cha­bran est l’au­to­mo­bile.

ENTRE PÔLE NORD ET ÉQUATEUR

Sieste obli­ga­toire et nous voi­là re­par­tis en di­rec­tion de Va­lence, non sans avoir cher­ché avant le pont sur l’isère un in­so­lite mo­nu­ment : « La­ti­tude 45 » qui nous in­dique que nous sommes à mi-che­min entre le Pôle Nord et l’équateur. « Na­tio­nale 7 […]/C’est une route qui fait re­cette/ Route des va­cances/qui tra­verse la Bour­gogne et la Pro­vence/ Qui fait d’pa­ris un p’tit fau­bourg d’va­lence/et la ban­lieue d’saint-paul-de-vence » : qu’est-ce que Charles Tré­net, qui com­po­sa ce tube en 1955, pen­se­rait au­jourd’hui de cette belle à la splen­deur (sou­vent) fa­née… Comme par­tout sur notre ter­ri­toire, les pé­ri­phé­ries des villes offrent de dé­so­lants pay­sages ur­bains stan­dar­di­sés et d’une lai­deur af­fli­geante. Les zones d’ac­ti­vi­tés, les « pôles d’at­trac­ti­vi­tés com­mer­ciales », les en­seignes de la grande dis­tri­bu­tion ont non seule­ment dé­fi­gu­ré les abords des villes mais ont éga­le­ment créé au coeur des ci­tés des dé­serts com­mer­ciaux.

À LA PORTE… DE LA PRO­VENCE

Gar­dons le mo­ral, Va­lence, c’est bel et bien, comme l’an­nonce la pan­carte, la « porte de la Pro­vence ». Que ceux qui en dou­te­raient prêtent l’oreille au chant des ci­gales ! Pour vi­si­ter Va­lence, com­men­çons par les bords du fleuve : port de plai­sance et base nau­tique de l’éper­vier, voies vertes pour les vé­los et vue d’en­semble sur la ville qui oc­cupe trois étages de ter­rasses. Pour at­teindre son coeur, on se hisse lit­té­ra­le­ment vers la ville haute en em­prun­tant une en­fi­lade de ve­nelles pen­tues, par­se­mées d’es­ca­liers ; ces pas­sages étroits pit­to­resques sont dé­nom­més « côtes ». En­tiè­re­ment ré­ser­vé aux pro­me­neurs, le vieux Va­lence se par­court à l’ombre des pla­tanes des places des Clercs (qui conserve le sou­ve­nir de l’exé­cu­tion du ban­dit de grand che­min Louis Man­drin roué vif en 1755) et de la Pierre, ja­lon­nées de ter­rasses de ca­fés et de res­tau­rants, des places Be­lat et Saint-jean peu­plées de com­merces, sans ou­blier la ca­thé­drale Saint-apol­li­naire, les halles mé­tal­liques, le parc Jou­vet (sous la ter­rasse du Champ-de-mars) et, bien sûr, le kiosque à mu­sique du Champ-de-mars ren­du cé­lèbre par Raymond Pey­net et ses Amoureux. Mi­di sonne et nos es­to­macs crient fa­mine ! Si les bonnes tables ne manquent guère, nous nous dé­ci­dons pour le res­tau­rant An­dré d’anne-so­phie Pic, la seule femme ar­bo­rant trois étoiles à sa toque. Élé­ment du pa­tri­moine cultu­rel et gas­tro­no­mique va­len­ti­nois, la dy­nas­tie Pic, est pré­sente aux four­neaux de­puis 125 ans. La N7 n’aime rien tant que la dou­ceur. Ah ! le nou­gat de Mon­té­li­mar. De nos jours, le tra­cé de la na­tio­nale évite soi­gneu­se­ment le centre de la ville, au­tre­fois point noir rou­tier re­dou­té des va­can­ciers. Ce qui ne nous em­pêche pas d’al­ler droit au pa­lais des Bon­bons et du Nou­gat. Et de re­par­tir en ayant fait pro­vi­sion, à la mai­son Sou­bey­ran, de cette fa­meuse confi­se­rie an­ces­trale (l’un des treize des­serts de Noël) em­bal­lée dans une re­pro­duc­tion d’une borne ki­lo­mé­trique frap­pée d’un N7.

L’un des mar­chés les plus ani­més de la Drôme pro­ven­çale nous pro­cure éga­le­ment à la ré­ga­lade olives de Nyons, pi­caou­dou (pi­co­don AOP, af­fi­né mé­thode Dieu­le­fit s’il vous plaît !), caillettes, huile de truffe de Tri­cas­tin. Au ki­lo­mètre 645 ou quelque chose d’ap­pro­chant, le Com­bi tangue du train ar­rière. Ar­rêt d’ur­gence. Et, sur cette belle route droite comme un i, bor­dée au cor­deau de ma­jes­tueux pla­tanes, ce­la n’a rien d’une si­né­cure.

PNEU CREVÉ : UNE HEURE D’AR­RÊT

On par­vient à se fau­fi­ler entre deux cen­te­naires – le tronc de l’un d’eux ar­bore un bou­quet de fleurs en plas­tique pous­sié­reuses et un pe­tit nou­nours tout dé­la­vé, tou­chant cé­no­taphe im­pro­vi­sé en sou­ve­nir d’un drame de la route – et à ga­rer notre vé­hi­cule de guin­gois sur un mi­ni-terre-plein. Diag­nos­tic évident : cre­vai­son. Il n’y a bien qu’en jouant au Mille Bornes de Mon­sieur Du­jar­din (son in­ven­teur en 1947) que la mé­sa­ven­ture amuse. Que nous ne soyons pas très « ma­nuels » est une chose, que les gé­niaux in­gé­nieurs de « das Auto » aient un jour son­gé à mettre leur mé­ca­nisme en pra­tique semble en être une toute autre ! Une heure montre en main et notre Com­bi re­met les gaz, res­pec­tant une vi­tesse de croi­sière bien pé­père de 70 km/h, comme le pré­co­nise le pan­neau rou­tier.

LA MÉ­MOIRE DES JOURS HEU­REUX

Et notre des­cente se pour­suit. À Mor­nas, une pause s’im­pose, le temps de grim­per en haut de la for­te­resse mé­dié­vale d’où se dé­ploie un grand spec­tacle : mont Ven­toux, Den­telles de Mont­mi­rail, val­lée du Rhône. Quatre ki­lo­mètres plus loin, nou­vel ar­rêt à Pio­lenc. Ce vil­lage est le fief d’une des plus nobles fa­milles du cirque : les Grüss qui ont leur châ­teau (et le parc Alexis-grüss). Mais l’in­té­rêt ma­jeur du vil­lage, pour tout for­çat de la N7, se nomme mu­sée de la Na­tio­nale 7. Ici, la nos­tal­gie n’en­gendre au­cune

mé­lan­co­lie. Créée par Hen­ri Gleize (lire son bel ou­vrage Ma Na­tio­nale 7) pour per­pé­tuer la mé­moire des jours heu­reux de la 7, l’as­so­cia­tion re­groupe de « vrais dingues » de belles car­ros­se­ries, de do­cu­ments et d’ob­jets d’époque et de vi­rées en voi­tures an­ciennes. Et mer­ci à Ch­ris­tian Cor­si­ni, che­ville ou­vrière du mu­sée, de nous avoir fait dé­cou­vrir la cu­vée Bonne conduite ( jus de rai­sin ti­trant zé­ro de­gré d’al­cool) pro­duite par la fa­mille Ser­guier. À boire sans mo­dé­ra­tion. Vi­gne­ron, Jean-pierre Ser­guier, chantre de l’agri­cul­ture bio­dy­na­mique, élève et met en bou­teilles au châ­teau Si­mian trois ap­pel­la­tions : châ­teau­neuf­du-pape, côtes-du-rhône, mas­sif d’uchaux vil­lages. Amoureux de la Na­tio­nale, il a créé un es­pace d’ex­po­si­tion sur ce thème (pre­nez le temps de vi­sion­ner La Na­tio­nale 7, qua­rante ans après, un film de Fa­brice Maze) et une cu­vée Re­tro 7, dé­cli­née en blanc, ro­sé, rouge. Du rouge, on passe à Orange. Une longue halte est né­ces­saire pour dé­cou­vrir l’arc de triomphe ro­main (26-27 ap. J.-C.) et le théâtre an­tique (ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’unes­co). Bâ­ti sur la col­line d’eu­trope, il est le seul théâtre ro­main d’eu­rope à avoir conser­vé son mur de scène. Ses pierres da­tant de l’ère chré­tienne ac­cueillent de­puis 1860 des spec­tacles, et de­puis les an­nées 1970 les Cho­ré­gies, l’un des plus pres­ti­gieux fes­ti­vals d’opé­ra du monde.

PAR LES SEPT PORTES D’AVIGNON

De culture et de fes­ti­vals, il est évi­dem­ment ques­tion lorsque nous pé­né­trons dans la ci­té des Papes d’avignon. À la confluence du Rhône et de la Du­rance, Avignon est en­fer­mée dans sa gangue de rem­parts du xive siècle, sau­vés d’une inexo­rable dé­cré­pi­tude par Viol­let-le- Duc. Il suf­fit, non de fran­chir le pont, mais de pé­né­trer dans l’en­ceinte par l’une des sept portes ame­nant à un en­semble ar­chi­tec­tu­ral mo­nu­men­tal, ins­crit au pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té par l’unes­co : le pa­lais des Papes, siège de la pa­pau­té de 1309 à 1418, et plus grande construc­tion go­thique au Moyen Âge. Pour dé­cou­vrir les cou­lisses du pa­lais, sa lé­gende noire, nous op­tons pour une vi­site pri­vée, en marge des hordes de tou­ristes (ré­ser­va­tion au­près du pa­lais des Papes). La place du Pa­lais et la cour d’hon­neur du pa­lais épis­co­pal se trans­forment chaque été, de­puis la créa­tion du fes­ti­val par Jean Vi­lar en 1947, en une ago­ra et scène ou­verte. Tout au­tour, les ruelles sont bor­dées d’hô­tels par­ti­cu­liers, de pla­cettes om­bra­gées, de ve­nelles par­cou­rues par les eaux du ca­nal de Vau­cluse. De l’autre cô­té du cé­lèbre pont Saint- Bé­né­zet (1185), la Bar­the­lasse est la plus grande île flu­viale d’eu­rope. Au

gré des ca­prices du fleuve, un bon mil­lier de ri­ve­rains y vivent, dont deux fa­milles d’agri­cul­teurs aux fermes aty­piques. Pas­sé la Du­rance, la route tire tout droit au mi­lieu d’un pay­sage agreste al­ter­nant cy­près et ver­gers. Le Com­bi semble glis­ser entre les pla­tanes qui laissent de temps à autre sur­gir des vil­lages : Saint-An­diol (voir la mai­son de fa­mille de Jean Mou­lin et le cir­cuit du che­min de la Li­ber­té), Lam­besc où nous dé­lais­sons la N7 pour mu­sar­der, via la su­perbe D67A, jus­qu’à La Ro­qued’an­thé­ron et l’ab­baye de Sil­va­cane, chef- d’oeuvre de l’art cis­ter­cien pro­ven­çal. Le mis­tral dé­boule sans crier gare sur le mu­seau du Com­bi, nous of­frant la sen­sa­tion de rou­ler en marche ar­rière ! Heu­reu­se­ment, Aix- enP­ro­vence se pro­file.

AIX-EN-PRO­VENCE, VILLE LUMINEUSE

L’an­cienne ca­pi­tale de la Pro­vence est un Ja­nus. De ses deux vi­sages, le pre­mier, sû­re­ment le plus connu, est tour­né vers le pas­sé : le cours Mi­ra­beau, les fon­taines, les fa­çades ri­che­ment sculp­tées des hô­tels par­ti­cu­liers des xviie et xviiie siècles, l’an­cien pa­lais de l’ar­che­vê­ché, les places, la bras­se­rie des Deux Gar­çons (l’une des plus an­ciennes de France)…et puis, de l’autre cô­té de la fon­taine de la Ro­tonde, il existe un coeur bat­tant plus contem­po­rain où se dresse, dans le Fo­rum cultu­rel, le Pa­villon noir con­çu par Ru­dy Ric­ciot­ti (père éga­le­ment du MUCEM de Mar­seille) ; le conser­va­toire de mu­sique et de danse Da­rius- Mil­haud à l’acous­tique par­faite ; le mur d’eau géant du pont- rail (le plus grand d’eu­rope) ; le Grand Théâtre de Pro­vence ou en­core la bi­blio­thèque Mé­janes où, dans un dé­cor in­dus­triel de briques, de pou­trelles mé­tal­liques, de car­reaux de faïence, sont conser­vés des mil­liers d’ou­vrages dont, no­tam­ment, les ar­chives per­son­nelles d’al­bert Ca­mus. Ville lumineuse, Aix ne peut être sé­pa­rée de Paul Cé­zanne. Du cir­cuit ba­li­sé de clous gra­vés de la lettre C, au Jas de Bouf­fan, l’ate­lier des Lauves, le mu­sée Gra­net, les car­rières de Bi­bé­mus, le châ­teau du Tho­lo­net ou les pentes de la mon­tagne Sainte-vic­toire – « mon­tagne sa­crée » qui illu­mine les col­lec­tions du monde en­tier – l’ar­tiste guide les pas du voya­geur.

LA GRANDE BLEUE AP­PROCHE…

La N7, re­bap­ti­sée D7N, s’al­longe au pied de ce co­losse de lu­mière et de cal­caire. Nous dé­gus­tons une poi­gnée de ca­lis­sons de chez Bé­chard. Un must ! Après Trets, on laisse >

der­rière nous le Vau­cluse pour ar­ri­ver dans le Var. Sous le re­gard d’au­ré­lien – le mont Au­ré­lien qui doit son nom à la voie Au­re­lia, an­cêtre ro­maine de notre N7 – le cam­ping- car se gare à Saint-Maxi­min- la-sain­teBaume. Pour nos dé­vo­tions à sainte Ma­rie- Ma­de­leine, nous nous conten­tons de voir ses re­liques conser­vées à la ba­si­lique. L’as­cen­sion jus­qu’à son er­mi­tage en­châs­sé dans une grotte du mas­sif de la Sainte- Baume se­ra pour une autre fois… Nous ne vou­lions pas évi­ter de tra­ver­ser Tourves, ça tombe bien, le bourg ré­pu­té pour ses mé­ga- em­bou­teillages es­ti­vaux d’au­tre­fois se re­joue la scène avec équi­pages des an­nées 1950-1960 et bé­né­dic­tion par mon­sieur le cu­ré ! L’am­biance Na­tio­nale 7 n’est pas morte ! Bri­gnoles, Le Can­net- des- Maures, Vi­dau­ban, Le Muy… là, il suf­fi­rait de faire une em­bar­dée plein sud pour tra­ver­ser le très sau­vage mas­sif des Maures et re­joindre le golfe de Saint-tro­pez. Plu­tôt que cé­der tout de suite au mi­rage de la Grande Bleue, on pré­fère se ra­fraî­chir dans les pis­cines et vasques na­tu­relles que ré­servent les gorges de l’ar­gens. C’est fait ! À Fré­jus, nous fai­sons en­fin la jonc­tion avec cette Mé­di­ter­ra­née si fan­tas­mée.

Ruines des arènes, villa Au­re­lia, aque­duc, théâtre an­tique, pas de doute, une co­lo­nie ro­maine de la Gaule Nar­bon­naise avait bien éta­bli ici même son plus im­por­tant port mi­li­taire. Mais l’at­trait prin­ci­pal de la sta­tion bal­néaire de Fré­jus ré­side en ses plages qui dé­roulent leur doux ta­pis de sable blond sur près de 7 ki­lo­mètres. Igno­rant du re­gard la plage ré­ser­vée aux na­tu­ristes, nous voi­là prêts pour un pre­mier bain de­puis la plage des Sa­blettes.

DE LA COR­NICHE D’OR À LA CROISETTE

Fi­dèles à notre 7 porte-bon­heur, nous de­vons à notre grand dam igno­rer la belle route de la cor­niche de l’es­te­rel (la N98, sur­nom­mée « route de la Cor­niche d’or ») qui se tor­tille, entre les roches rouges du mas­sif et l’azur de la Mé­di­ter­ra­née, jus­qu’à Cannes et La Na­poule. La Na­tio­nale grimpe en ef­fet par les crêtes du mas­sif de l’es­te­rel et le pié­mont du mont Vi­naigre (614 m). Un tra­cé qui cor­res­pond à ce­lui de l’an­cienne voie ro­maine Ju­lia- Au­gus­ta, pro­lon­ge­ment de la via Au­re­lia par l’em­pe­reur Au­guste (-13 av. J.- C.). Ma­gni­fique iti­né­raire à tra­vers une vé­gé­ta­tion où al­ternent ma­quis, fo­rêt de chênes- lièges et de pins, mais la route ser­pen­tine se dé­roule tout en vi­rages à don­ner le tour­nis (on en ré­per­to­rie 183…) et de fran­chis­se­ment de cols (de l’au­riasque, du Tes­ta­nier, du Lo­gis de Pa­ris). Pour dé­tendre nos jambes et nos nerfs – et lais­ser le Com­bi re­prendre son souffle de plus en plus asth­ma­tique – nous es­ca­la­dons le ver­sant nord du mont Vi­naigre. Vue im­pre­nable sur la Cor­niche d’or du cap Ca­ma­rat à Nice ; les îles de Lé­rins ; les som­mets des Alpes ; le Mer­can­tour. Au terme d’une longue des­cente, notre équi­page dé­barque sur la Croisette. Cannes, ses pa­laces qui fa­çonnent le front de mer – Le Carl­ton, le Mar­ti­nez, le Ma­jes­tic…–, son dé­co­rum bling- bling, ses yachts grands comme des porte- avions, le ca­si­no du Palm Beach. Cette lé­gende can­noise dé­bute en pleines An­nées folles. La fré­quen­ta­tion de la Ri­vie­ra vous chan­geant, pa­raît-il, un

bon­homme, nous dé­ci­dons de sa­cri­fier au cé­ré­mo­nial de la mon­tée des marches du pa­lais des Fes­ti­vals pour une vi­site gui­dée des cou­lisses d’un mythe. Sans le moel­leux ta­pis rouge, sans les cré­pi­te­ments fré­né­tiques des flashs des pa­pa­raz­zis, sans les star­lettes, on vous le confirme, c’est vrai­ment moins bien. Jus­qu’à Nice, il n’est pas ai­sé, même carte Michelin en main, de suivre le tra­cé de la N7 qui perd par­fois son nom. Golfe-juan, Juan- les- Pins, An­tibes, Cagnes-sur- Mer… nous flâ­nons au fil de la Baie des Anges jus­qu’à Nice. Je fre­donne du Nou­ga­ro : « Nice ve­ry nice disent les vagues aux ga­lets/en glis­sant le long d’la prom’nade des An­glais… » Lais­sons la pro­me­nade des An­glais aux jog­geurs, aux élé­gantes ma­mies aux pe­tits chiens (qui ir­ri­taient le cé­lèbre ro­man­cier d’ori­gine russe Jo­seph Kes­sel) et autres ba­dauds pour s’en­fon­cer dans le Vieux- Nice, la­by­rinthe de ruelles is­sues du Moyen Âge à l’air gé­nois : cours Sa­leya (ne ra­tez pas l’une des am­bas­sa­drices de la cui­sine nis­sarde, la soc­ca de la fa­mille Pi­sa­no, li­vrée toute chaude de l’ate­lier voi­sin, rue Place-vieille) ; place Ros­set­ti veillée par la ca­thé­drale Sainte- Ré­pa­rate ; rue Droite et le pa­lais Las­ca­ris… Si un Ni­çois vous in­vite « au Châ­teau », vous ne trou­ve­rez en lieu et place qu’une col­line plan­tée de pins, de chênes verts, de cy­près.

NICE, UNE PAS­SION RUSSE

Donc, de for­tin point, mais un pa­no­ra­ma sur : port Lym­pia où Apol­li­naire al­lait fu­mer l’opium en com­pa­gnie de Louise de Co­li­gny-châ­tillon qu’il a ren­con­trée dans un res­tau­rant de Nice ; les cas­cades de toits ocre oran­gé de la vieille ville ; les col­lines, dont celle de Ci­miez, qui ceignent la fon­da­tion grecque de Ni­kaïa. Cette har­mo­nieuse vir­gule verte qui griffe Nice en deux est la pro­me­nade du Paillon, sorte de jar­din-fleuve. Le Paillon était un pe­tit fleuve cô­tier, au­tre­fois, avant d’être re­cou­vert et ca­na­li­sé, bien in­dis­ci­pli­né. En­fant éle­vé dans ce quar­tier po­pu­laire, l’écri­vain ni­çois Louis Nu­cé­ra en fit l’un de ses per­son­nages prin­ci­paux dans cer­tains de ses ro­mans. Au­jourd’hui, cette cou­lée verte de 12 hec­tares, re­liant le Théâtre na­tio­nal de Nice à la mer, ac­cueille éga­le­ment des oeuvres mo­nu­men­tales d’ar­tistes contem­po­rains (Ber­nar Ve­net, Sa­cha Sos­no…). La ca­thé­drale or­tho­doxe Saint- Ni­co­las, le châ­teau Val­rose ou l’an­cien pa­lais de la prin­cesse Kot­chou­bey (ac­tuel mu­sée des Beaux-arts) ra­content l’his­toire de l’en­goue­ment des Russes, après la « co­lo­ni­sa­tion » an­glaise, pour la Côte d’azur. Tout com­mence avec l’im­pé­ra­trice Alexan­dra Feo­do­rov­na, l’épouse du tsar Ni­co­las Ier, qui en­traîne dans son sillage les grandes fa­milles de l’aris­to­cra­tie éba­hies par ce cli­mat en­chan­té. Nombre de « Russes blancs » y trou­ve­ront aus­si une terre pro­mise. Deux des pi­liers de la lit­té­ra­ture, An­ton Tche­khov et Ni­co­las Go­gol, y trou­ve­ront l’ins­pi­ra­tion créa­trice. De nos jours, la French Ri­vie­ra est toujours cour­ti­sée par les Russes, prin­ci­pa­le­ment des oli­garques ca­pables de dé­pen­ser des di­zaines de mil­lions d’eu­ros pour s’of­frir un pré car­ré bien gar­dé sur la « pres­qu’île des mil­liar­daires », SaintJean-Cap- Fer­rat. Autre temps, autres moeurs…

DE VERTIGINEUX POINTS DE VUE

À la sor­tie de Nice, nous cher­chons un peu notre che­min. Une fois de plus, la N7 est dé­bap­ti­sée. Il faut suivre la D2564 qui se love au­tour du mont Gros et se dé­ploie sur les crêtes à plus de 500 mètres d’al­ti­tude. De la Grande Cor­niche, re­des­cen­dons d’un cran sur la Moyenne Cor­niche au tra­cé vi­re­vol­tant. À chaque vi­rage, sa sur­prise : de vertigineux points de vue sur la rade et le port de Ville­franche-sur-mer, la ci­ta­delle de Saint-elme, le mont Bo­ron. Èze, où les sou­ve­nirs de Frie­drich Nietzsche (qui s’y pro­me­nait lors de sa conva­les­cence) et de Fran­cis

Blanche (l’ac­teur ha­bi­tait la plus haute mai­son du vil­lage) se mêlent, est un nid d’aigle tout en rampes tor­tueuses, pas­sages voû­tés, ruelles en es­car­got en­ve­lop­pées dans une gangue d’agaves, d’aloès, de cac­tées. Mo­na­co, nous voi­là : on hé­site, le pa­lais prin­cier, le jar­din exo­tique, le ca­si­no de Monte- Car­lo ? Vu l’ac­cueil cha­leu­reux ré­ser­vé aux cam­ping-ca­ristes que nous sommes, nous ob­tem­pé­rons au « cir­cu­lez, il n’y a rien à voir » .

MEN­TON, CLAP DE FIN

Nous n’irons pas non plus à La Tur­bie voir le Tro­phée des Alpes en l’hon­neur d’au­guste l’uni­fi­ca­teur de l’em­pire, au som­met de la Grande Cor­niche et de la voie ro­maine Ju­lia-au­gus­ta. Beau­so­leil, Ro­que­brune, puis Cap Mar­tin nous amènent en Ita­lie… en­fin, à Men­ton. L’ave­nue de la Ma­done longe la pro­me­nade du So­leil jus­qu’aux pieds de la vieille ville. De cette pro­me­nade au très hup­pé quar­tier de Ga­ra­van, le front de mer offre une phy­sio­no­mie d’ex­cep­tion sur cette por­tion de la Côte d’azur : elle ignore ce bé­ton­nage mer­can­tile qui a dé­fi­ni­ti­ve­ment dé­na­tu­ré un lit­to­ral pa­ra­di­siaque. Men­ton, un pe­tit plus de 1 000 ki­lo­mètres au comp­teur si l’on prend en compte toutes les échap­pées belles ef­fec­tuées en li­sière de la Na­tio­nale. Men­ton, la plon­gée dans la Grande Bleue. Les odeurs de ci­tron­niers, bou­gain­vil­liers, mi­mo­sas, pins pa­ra­sols, fi­guiers… Les cou­leurs, les murs illu­mi­nés de pas­tel, d’ocre, d’oran­gés, le Vieux- Men­ton est en­rou­lé dans le dé­dale de ses ruelles, rampes et vo­lées

d’es­ca­liers tra­ver­sant le quar­tier de part en part. Ici, on ne cesse de grim­per, jus­qu’à la ba­si­lique Saint- Mi­chelAr­change, au mo­nas­tère de l’an­non­ciade. Et de se fau­fi­ler dans cette ville qui res­semble à une cor­beille d’agrumes mûrs – cé­drats, clé­men­tines, oranges, ci­trons, pam­ple­mousses… – dans les al­lées de hautes fra­grances de jar­dins ex­tra­or­di­naires : villa Se­re­na, pa­lais Car­no­lès, Val Rah­meh, Fon­ta­na Ro­sa. Men­ton ou toutes les sen­sua­li­tés du Mi­di. Men­ton dé­jà pa­rée des atours des belles Ita­liennes si proches. Pour ses trois der­niers ki­lo­mètres, la N7 connaît une nou­velle ap­pel­la­tion : « la Porte de France ». La fron­tière ita­lienne est là. Son poste des douanes n’a guère chan­gé de­puis que de Fu­nès et Bour­vil y tour­nèrent une scène d’an­tho­lo­gie de la co­mé­die de Gé­rard Ou­ry Le Cor­niaud (1965). Nous aban­don­nons, non sans un sin­cère re­gret, notre « mai­son à rou­lettes ». Bra­vo et mer­ci ! Le Com­bi nous a ame­nés à bon port, presque sans en­combres. Sur la plage en­so­leillée, au pied du bas­tion, for­tin du xviie siècle res­tau­ré et trans­for­mé en pe­tit mu­sée par Jean Coc­teau, nous sommes ai­man­tés par le spec­tacle de la Mé­di­ter­ra­née. Un goû­teux pan-ba­gnat, une part de la « soc­ca de Mé­mé », un pe­tit verre de ro­sé ni­çois cu­vée Saint-jean- Blanc- Bel­let. Notre Road trip à tra­vers les ré­gions de France ins­crit le mot « fin » à son gé­né­rique. Avec une cer­ti­tude : « On est heu­reux Na­tio­nale 7 ». ẞ

7, ET POUR­QUOI 7 ? Le 10 juillet 1824, les routes sont re­de­ve­nues royales après la chute de l’em­pire. Par un dé­cret, les routes se voient at­tri­buer une nu­mé­ro­ta­tion qui obéit à une clas­si­fi­ca­tion en trois ni­veaux. Ain­si, l’ac­tuelle Na­tio­nale 1 (et ses déc

LA 7 EN CHIFFRES « Faire » la Na­tio­nale 7, c’est ac­com­plir 995 ki­lo­mètres en par­cou­rant 16 dé­par­te­ments et 6 grandes ré­gions, celles ré­per­to­riées avant la Nou­velle Or­ga­ni­sa­tion Ter­ri­to­riale de la Ré­pu­blique, (la NOTRE d’août 2015). C’est aus­si tra­ver­ser 1

EN SA­VOIR PLUS… Des livres de ré­fé­rence Thier­ry Du­bois, C’était la Na­tio­nale 7. La Na­tio­nale 6, la Route Bleue, Édi­tions Pa­quet, 208 p. (des­sins, illustrations, pho­tos an­ciennes, cartes rou­tières d’époque), 30 €. Ma­rie-so­phie Chabres et JeanPaul Nad­deo,

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