UN VOLCAN PEUT EN CACHER UN AUTRE

Detours en France - - Édito -

Il y a des ri­tuels qu’il se­rait qua­si cri­mi­nel de per­tur­ber. Et ce n’est pas Fred, le pa­tron du ca­fé-res­tau­rant-hô­tel-presse-ta­bac (et mu­sée de la pêche à la mouche !) du bourg can­ta­lou de Saint-ur­cize qui dé­men­ti­ra. Au­jourd’hui, c’est du sé­rieux, dans la de­meure de ba­salte sombre, on file l’ali­got. Et pas n’im­porte le­quel, ce­lui que l’on prépare est à base d’une tomme de La­guiole, pro­duite dans l’ul­time bu­ron en­core en ac­ti­vi­té, ce­lui de Ca­me­jane.

Au bar, la Salers-cas­sis n’est ja­mais à ma­rée basse et les jour­na­listes de La Mon­tagne ne doivent pas man­quer d’avoir les oreilles qui sifflent tant le moindre pa­pier est com­men­té. « Tout ce qu’ils ont à dire, c’est que l’aubrac, c’est froid. Y’a per­sonne, hor­mis nos belles vaches… Et écou­tez ça : “Pour le mar­cheur, le pla­teau d’aubrac ga­ran­tit une marche d’ivresse !” » Tan­dis que le bu­fa­dou ré­chauffe un poil plus en­core le foyer de la che­mi­née, la porte s’ouvre, d’un grand coup. Deux couples de ran­don­neurs s’en­gouffrent dans le bis­trot, se collent aux flammes. Ha­gards, rin­cés, pau­més… comme ivres morts d’avoir bu cul sec un air trop violent, d’avoir pris une soû­lée de lu­mière crue. Une poi­gnée de se­condes où tout semble étran­ge­ment res­té en sus­pend… et l’as­sem­blée de par­tir de rires, francs et bien­veillants. Puechs, drailles, claps, trucs, bo­raldes… nos ran­don­neurs im­pré­cau­tion­neux semblent avoir per­du leurs re­pères to­po­gra­phiques dans un pays où rien n’est comme ailleurs. Où les pay­sages se bous­culent, là on se croi­rait sur l’échine des hauts bel­vé­dères ba­layés des pa­ra­mos des Andes ; ici, la pe­louse lus­trée n’est pas étran­gère aux im­men­si­tés step­piques asia­tiques ; et en­core ces landes tour­beuses si évo­ca­trices des High­lands d’écosse.

En Aubrac, nous sommes en terre de volcan. Pas grand-chose à voir avec « le concile de tau­pi­nières, ce faux nez de la na­ture », qui amu­sait Alexandre Via­latte. Volcaniques, les hautes terres de l’aubrac n’offrent nul cra­tère égueu­lé, au­cun cône strom­bo­lien ni dôme par­fait comme ceux qui font la gloire de la chaîne des Puys. Ici, les cou­lées de lave ont eu la dé­li­ca­tesse de se fau­fi­ler dans les failles et fis­sures de la croûte ter­restre. Puis les grandes gla­cia­tions ont li­mé, ra­bo­té, dé­gau­chi, apla­ni le pla­teau, lui aban­don­nant après la fonte des gla­ciers d’im­menses boules de gra­nit, des chaos ba­sal­tiques, uni­vers mi­né­ral en équi­libre. Et, faites-en l’ex­pé­rience, fré­quen­tez « cette pa­nique des ho­ri­zons, ce sauve-qui-peut du pay­sage, qui re­cule jus­qu’à l’im­pos­sible les li­mites du monde per­cep­tible » (Via­latte en­core), et vous n’en res­sor­ti­rez pas le même.

Un dé­sert ces hauts pla­teaux de l’aubrac ? En bon igno­rant qui se res­pecte, on peut l’ad­mettre si par « dé­sert » on ima­gine un lieu où l’homme se re­trouve seul face à une na­ture au coeur de la­quelle il doit trou­ver sa place. Mais que ses oa­sis can­ta­lous four­millent d’une vie in­tense, sin­cère et dia­ble­ment gé­né­reuse. N’en dé­plaise à cer­tains bien en­com­brants dé­ter­mi­nismes comme quoi l’au­ver­gnat…

Les eaux de la cas­cade du Dé­roc (Lo­zère), chutent de 32 m le long d’une fa­laise ba­sal­tique. Au pied de la cas­cade se cache une grotte sur­plom­bée d’orgues ba­sal­tiques.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.