– ANA­LYSE Le Ca­che­mire, ce conten­tieux ter­ri­to­rial in­so­luble et in­quié­tant

Diplomatie - - Éditorial - Oli­vier Guillard

Soixante-dix ans, treize Pre­miers mi­nistres in­diens, trois coups d’État mi­li­taires au Pakistan et quatre conflits in­do-pa­kis­ta­nais plus tard (1947, 1965, 1971, et 1999 – crise de Kar­gil), l’été 2017 re­trouve en l’état ori­gi­nal ou presque le prin­ci­pal conten­tieux ter­ri­to­rial in­ter­éta­tique hy­po­thé­quant la sta­bi­li­té du sous-con­tinent in­dien de­puis trois gé­né­ra­tions d’hommes.

Les po­pu­la­tions in­diennes et pa­kis­ta­naises ayant vé­cu l’épi­sode dif­fi­cile de la Par­ti­tion du sous-con­tinent in­dien et le re­trait pré­ci­pi­té de la cou­ronne bri­tan­nique n’au­ront, lors des sept dé­cen­nies qui sui­virent, guère re­le­vé d’avan­cée si­gni­fi­ca­tive en fa­veur de la ré­so­lu­tion du dif­fé­rend in­do-pa­kis­tais sur le Ca­che­mire, par­mi les plus sen­sibles et in­ex­tri­cables de ce dé­but de XXIe siècle.

L’at­mo­sphère pe­sante, si ce n’est dé­tes­table, du mo­ment entre New Del­hi et Is­la­ma­bad, le cor­tège d’in­ci­dents/ac­cro­chages ar­més dé­plo­rés à proxi­mi­té de la Line of Con­trol (LoC, fron­tière de fait sé­pa­rant les par­ties du Ca­che­mire ad­mi­nis­trées par l’Inde et le Pakistan), un énième épi­sode de vio­lence (po­pu­la­tion/forces de sé­cu­ri­té) dans la très vo­la­tile val­lée du Ca­che­mire (Inde), en­fin, le poids consi­dé­rable – au Pakistan comme en Inde – d’une opi­nion pu­blique ré­cla­mant des re­pré­sailles plu­tôt qu’un apai­se­ment n’au­to­risent a prio­ri, hé­las, au­cun es­poir d’amé­lio­ra­tion à court terme.

Sur cette conjonc­ture es­ti­vale char­gée de ten­sion (po­li­tique, mi­li­tante, so­ciale et mi­li­taire) et de pes­si­misme gé­né­ral se greffent, pour com­pli­quer le tout, des don­nées struc­tu­relles

brutes (si­tua­tion de stress hy­drique avé­ré en Inde et au Pakistan) em­por­tant leur lot d’in­ci­dences sur l’évo­lu­tion de ce conten­tieux (voir in­fra). Au point que d’au­cuns, dans le sous­con­ti­nent et au-de­là, évoquent des risques sé­rieux de guerre de l’eau entre le se­cond et le sixième pays les plus peu­plés du globe, ajou­tant une di­men­sion exis­ten­tielle à ce conflit his­to­ri­que­ment fa­çon­né par des consi­dé­rants stra­té­giques, po­li­tiques et re­li­gieux.

Suc­ces­si­ve­ment terre d’hin­douisme, de boud­dhisme (1), d’is­lam (dès le XIVe siècle avec la dy­nas­tie Shah Mir) et de si­khisme qui vit entre autres se suc­cé­der la loi mo­ghole (avec Ak­bar le Grand), la loi af­ghane (A. Shah Dur­ra­ni), puis l’au­to­ri­té bri­tan­nique et, en­fin, les ad­mi­nis­tra­tions concur­rentes de l’Inde mo­derne et de la Ré­pu­blique is­la­mique du Pakistan de­puis 1947, la ré­gion du Ca­che­mire fi­gure (tou­jours) en très bonne place sur la liste des prin­ci­paux points chauds contem­po­rains. Avec cette par­ti­cu­la­ri­té à nulle autre pa­reille : il n’est au­cun autre es­pace de la pla­nète à être, en 2017, l’ob­jet de convoi­tises entre trois puis­sances voi­sines, ato­miques et aux rap­ports pour le moins agi­tés…

Un ter­ri­toire, trois États concer­nés, quatre par­ties au dif­fé­rend ; au­cune is­sue en vue

L’an­cienne prin­ci­pau­té de l’Inde bri­tan­nique re­cou­vrait une su­per­fi­cie to­tale d’en­vi­ron 225 000 km2, soit un for­mat spa­tial si­gni­fi­ca­tif (équi­valent à la Rou­ma­nie ou à 40 % de l’Hexa­gone). Au­jourd’hui, la sou­ve­rai­ne­té de ce ter­ri­toire de­meure mor­ce­lée entre trois ac­teurs éta­tiques dis­tincts de­puis le terme de la pre­mière guerre du Ca­che­mire (oct. 1947déc. 1948), pre­mière du genre entre les deux pays tous juste nés (à l’in­dé­pen­dance, le 15 août 1947) que sont alors l’Inde et le Pakistan : près de trois quarts de siècle plus tard, l’Inde ad­mi­nistre sa par­tie cen­trale et mé­ri­dio­nale (État du Jam­muet-Ca­che­mire, plus le La­dakh), soit 101 300 km2, et exerce son au­to­ri­té sur douze mil­lions d’ha­bi­tants. Le Pakistan ap­plique les lois de la Ré­pu­blique is­la­mique dans la par­tie nord-ouest sur 85 800 km2 (Ter­ri­toires du Nord et Azad Ca­che­mire) et 3,5 mil­lions de ci­toyens. En­fin, sou­vent ou­bliée de la com­plexe équa­tion ca­che­mi­rie, la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine ad­mi­nistre de son cô­té la ré­gion peu ou prou ha­bi­tée de l’Ak­sai Chin (Nord-Ouest du pla­teau ti­bé­tain) et ses 38 000 km2.

Si le pou­voir chi­nois se contente (de­puis un bref conflit fron­ta­lier en 1962 avec l’Inde) de gé­rer cette ré­gion d’al­ti­tude éle­vée (5000 m) lui per­met­tant de re­lier deux pièces sen­sibles de son ter­ri­toire (la ré­gion au­to­nome du Ti­bet et le Xin­jiang), les pré­ten­tions des deux autres par­ties pre­nantes éta­tiques sont exor­bi­tantes : en 2017 comme 70 an­nées plus tôt, l’Inde et le Pakistan en­tendent ap­pli­quer leur sou­ve­rai­ne­té sur l’en­semble (2) de l’an­cien État prin­cier, dans une lo­gique ab­so­lu­tiste in­ter­di­sant toute pers­pec­tive d’ac­cord.

À ces trois par­ties, il convient d’en ajou­ter une qua­trième, non éta­tique, mais tout aus­si ré­so­lue à ob­te­nir – non­obs­tant les ré­sis­tances de New Del­hi et d’Is­la­ma­bad, les re­vers ac­cu­mu­lés et les mau­vaises for­tunes – droit de ci­té dans les dis­cus­sions/ré­flexions liées à son présent ou son fu­tur : la po­pu­la­tion ca­che­mi­rie (no­tam­ment celle re­le­vant de la par­tie ad­mi­nis­trée par l’Inde, dans l’État du Jam­mu-et-Ca­che­mire (3) – J&K), vic­time col­la­té­rale (4) pri­maire de l’in­ca­pa­ci­té des gou­ver­ne­ments in­diens et pa­kis­ta­nais suc­ces­sifs à oeu­vrer en fa­veur d’une so­lu­tion pé­renne et équi­table. Une par­tie par dé­fi­ni­tion es­sen­tielle, car­di­nale qui, à l’été 2016 ou en­core au prin­temps de l’an­née sui­vante, ma­ni­fes­ta à nouveau l’am­pleur de son cour­roux ; dans la vio­lence, comme sou­vent.

En 2017 comme 70 an­nées plus tôt, l’Inde et le Pakistan en­tendent ap­pli­quer leur sou­ve­rai­ne­té sur l’en­semble de l’an­cien État prin­cier, dans une lo­gique ab­so­lu­tiste in­ter­di­sant toute pers­pec­tive d’ac­cord.

Ébul­li­tion prin­ta­nière ; élec­tion, ten­sion, exas­pé­ra­tion

Dé­but avril, des élec­tions par­tielles dans deux cir­cons­crip­tions (Sri­na­gar ; Anant­nag) ap­pe­laient aux urnes les élec­teurs du J&K ; un scru­tin qui ren­con­tra peu de suc­cès (5) au­près de la po­pu­la­tion, mais qui s’ins­crit, une fois de plus, dans un contexte de vio­lence mar­quée, le­quel em­por­ta une di­zaine de vic­times dans la val­lée du Ca­che­mire lors de confron­ta­tions entre ma­ni­fes­tants exal­tés et forces de sé­cu­ri­té gé­né­ra­le­ment promptes à ne pas s’en lais­ser comp­ter.

Dans la fou­lée de ce ren­dez-vous élec­to­ral prin­ta­nier plus mar­qué du sceau de l’exas­pé­ra­tion po­pu­laire que du sou­ci de l’ordre pu­blic, comme sou­vent, le ni­veau de l’ac­ti­vi­té mi­li­tante au J&K, la ten­sion de part et d’autre de la LoC (740 km de long ; une des fron­tières les plus mi­li­ta­ri­sées de la pla­nète), les me­naces à peine voi­lées et les noms d’oi­seaux entre les di­plo­ma­ties in­dienne et pa­kis­ta­naise, s’en­vo­lèrent. Au point que face à ces dé­ve­lop­pe­ments dé­li­cats confi­nant par­fois au sor­dide (6), le pou­voir in­dien en­ga­gea le 4 mai ses forces ar­mées dans la plus im­por­tante opé­ra­tion contre-in­sur­rec­tion­nelle de ces quinze der­nières an­nées.

Une in­sur­rec­tion d’un type nouveau dans la val­lée ?

Cette dé­mons­tra­tion de force et de vo­lon­té à des­ti­na­tion des mi­li­tants (ca­che­mi­ris et pro-pa­kis­ta­nais) ne sau­rait tou­te­fois oc­cul­ter le fait que la mobilisation po­pu­laire agi­tant une énième fois le Jam­mu-et-Ca­che­mire ré­vèle un ma­laise plus pro­fond : l’exas­pé­ra­tion des Ca­che­mi­ris à l’en­droit de l’État in­dien et de sa po­li­tique ca­che­mi­rie, un sen­ti­ment d’aban­don de

la part de la ca­pi­tale et de mé­pris exa­cer­bé de la classe di­ri­geante, un réel dé­sir de sé­pa­ra­tion. Ces idées-forces animent la jeu­nesse et mo­bi­lisent la so­cié­té ci­vile, toutes deux ca­pables de s’exo­né­rer as­sez lar­ge­ment du sou­tien ex­té­rieur du Pakistan, long­temps in­dis­pen­sable. Cette si­tua­tion n’est tou­te­fois pas in­édite dans ce pé­ri­mètre agi­té de­puis près de trente ans par les érup­tions in­sur­rec­tion­nelles. En juillet 2016, la mort de Bu­rhan Wa­ni, un em­blé­ma­tique com­man­dant ca­che­mi­ri lo­cal du mou­ve­ment sé­pa­ra­tiste Hiz­bul Mu­ja­hi­deen (7), lors d’un ac­cro­chage avec les forces de sé­cu­ri­té in­diennes, avait dé­bou­ché sur quatre longs mois de vio­lence (une cen­taine de vic­times dé­plo­rées ; plu­sieurs mil­liers de bles­sés), de couvre-feu et de pa­ra­ly­sie dans la val­lée du Ca­che­mire. Un épi­sode de grande ten­sion in­sur­rec­tion­nelle qui, comme par ha­sard, trou­va un pro­lon­ge­ment dans les rap­ports dé­jà dé­gra­dés entre New Del­hi et la ca­pi­tale pa­kis­ta­naise.

At­taque contre la base mi­li­taire d’Uri : la pro­vo­ca­tion de trop ?

Deux mois plus tard (le 18 sep­tembre 2016), en plein chaos dans la val­lée du Ca­che­mire et de pa­ra­ly­sie de sa ca­pi­tale d’été Sri­na­gar, sur­vient un événement d’une gra­vi­té par­ti­cu­lière, à quelques di­zaines de ki­lo­mètres de là : un com­man­do de quatre mi­li­tants ar­més at­taque la base mi­li­taire de l’In­dian Ar­my à Uri, si­tuée à proxi­mi­té de la Line of Con­trol. La sur­prise est to­tale et le bi­lan hu­main éle­vé : avant d’être abat­tus, les mi­li­tants (ap­par­te­nant se­lon les sources aux groupes ter­ro­ristes Jaish-e-Mo­ha­med – JeM – ou au La­sh­kar-e-Tai­ba (8)) par­viennent à tuer une ving­taine de sol­dats, dans ce qui consti­tue alors l’at­taque la plus meur­trière per­pé­trée de­puis vingt ans contre les forces ar­mées in­diennes au Ca­che­mire.

Cette at­taque ré­veille, huit ans plus tard, au­près de l’opi­nion pu­blique comme du gou­ver­ne­ment in­dien, le trau­ma­tisme des tra­giques évé­ne­ments de Mum­bai de l’au­tomne 2008… dé­jà im­pu­tés au voi­sin pa­kis­ta­nais et qui ra­ni­ma sans tar­der – si tant est qu’ils aient été ne se­rait-ce qu’as­sou­pis… – de forts dé­si­rs de ven­geance à l’en­droit du voi­sin de l’ouest. L’ad­mi­nis­tra­tion Mo­di, sou­mise à la fois à l’ire de ses élec­teurs et au sou­hait de ses gé­né­raux de ne pas de­meu­rer sans ré­agir, au­to­ri­sa dix jours plus tard ses forces ar­mées à « frap­per

La mobilisation po­pu­laire agi­tant une énième fois le Jam­mu-et-Ca­che­mire ré­vèle un ma­laise plus pro­fond : l’exas­pé­ra­tion des Ca­che­mi­ris à l’en­droit de l’État in­dien et de sa po­li­tique ca­che­mi­rie, un sen­ti­ment d’aban­don de la part de la ca­pi­tale et de mé­pris exa­cer­bé de la classe di­ri­geante, un réel dé­sir de sé­pa­ra­tion.

chi­rur­gi­ca­le­ment » un ob­jec­tif (camp d’en­trai­ne­ment du JeM) en ter­ri­toire pa­kis­ta­nais. New Del­hi ne se ré­pan­dit guère en dé­tails sur cette ac­tion, ni sur son bi­lan hu­main, qui sus­ci­tèrent les réactions que l’on peut ima­gi­ner du cô­té des cercles du pou­voir – ci­vil et sur­tout mi­li­taire – d’Is­la­ma­bad.

Ces dé­ve­lop­pe­ments pré­oc­cu­pants dé­bor­dant du J&K pour se ré­pandre de part et d’autre de la LoC (9) – alors qu’of­fi­ciel­le­ment pré­vaut en théo­rie de­puis 2003 un ces­sez-le-feu sur cette fron­tière de fait – et re­pous­ser d’au­tant les (im­pro­bables) pers­pec­tives de ré­so­lu­tion de ce conten­tieux et de dé­tente in­do-pa­kis­ta­naise, ne sont pas sans sus­ci­ter quelque in­quié­tude dans la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale ; la­quelle brille his­to­ri­que­ment sur­tout par son im­puis­sance à in­flé­chir la po­si­tion des par­ties pre­nantes ou à ra­me­ner ces der­nières à de meilleures ma­nières.

In­gé­rence ou non-in­gé­rence ? La Chine, la Tur­quie et les États-Unis, entre bons of­fices et re­buf­fades

En vi­site dans la ca­pi­tale in­dienne le 1er mai 2017 pour don­ner quelque élan nouveau aux échanges com­mer­ciaux entre les 7e (Inde) et 18e (Tur­quie) éco­no­mies mon­diales, le chef de l’État turc R. T. Er­do­gan s’éga­ra lors de ses échanges avec le Pre­mier mi­nistre in­dien N. Mo­di sur la ques­tion sen­sible de la mé­dia­tion ex­té­rieure dans le dos­sier ca­che­mi­ri. Le vi­si­teur in­tré­pide évo­qua no­tam­ment à son hôte (très ré­ser­vé sur le su­jet) la piste du « dia­logue mul­ti­par­tite » pour sol­der le dif­fé­rend sur la sou­ve­rai­ne­té du Ca­che­mire ; une sug­ges­tion louée par Is­la­ma­bad, mais mé­ca­ni­que­ment re­je­tée par les au­to­ri­tés in­diennes de­puis 1949. Ai­mable avec son vi­si­teur, mais ferme et uni­voque, le chef de gou­ver­ne­ment in­dien dé­cli­na la pro­po­si­tion en rap­pe­lant la di­men­sion stric­te­ment bi­la­té­rale de ce dif­fé­rend (10) …

Quelques jours plus tôt, la re­pré­sen­tante amé­ri­caine aux Na­tions Unies, la très dynamique Nik­ki Hal­ley (d’ori­gine in­dienne), lais­sait de son cô­té en­tendre la dis­po­si­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump à s’im­pli­quer dans toute en­tre­prise de dé­cris­pa­tion (11) entre les deux pierres de touche d’Asie du Sud ; une pro­po­si­tion ac­cueillie là en­core par un re­mer­cie­ment po­li du cô­té des au­to­ri­tés in­diennes.

Les Nou­velles Routes de la Soie, le Ca­che­mire et le Pakistan

Puis vint le tour du ri­val stra­té­gique de l’Union in­dienne, l’am­bi­tieuse et iras­cible Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine. Le 1er mai tou­jours, le (très proche du pou­voir) quo­ti­dien Glo­bal Times sug­gé­rait, dans un ar­ticle au titre élo­quent (« Chi­na rea­dy to play a grea­ter role in re­sol­ving conflicts in South & Sou­theast Asia » [La Chine prête à jouer un rôle plus im­por­tant dans la ré­so­lu­tion des conflits en Asie du Sud et du Sud-Est]), ni plus ni moins qu’une mé­dia­tion de Pé­kin, en se ba­sant à la fois sur sa ten­ta­tive ré­cente (mais dé­cli­née par Nay­pyi­daw) de mé­dia­tion entre la Bir­ma­nie et le Ban­gla­desh sur la ques­tion des Ro­hin­gyas, et sur des ar­gu­ments ma­té­riels plus di­men­sion­nants, son­nants et tré­bu­chants : « Eu égard aux in­ves­tis­se­ments mas­sifs consen­tis par la Chine dans di­vers pays par­ti­ci­pant au pro­jet “One Belt, One Road”, la Chine a dé­sor­mais un in­té­rêt par­ti­cu­lier à ai­der à la ré­so­lu­tion des conflits ré­gio­naux, dont le dif­fé­rend sur le Ca­che­mire entre l’Inde et le Pakistan ».

Le quo­ti­dien fait ain­si al­lu­sion aux 46 mil­liards de dol­lars in­ves­tis (par Pé­kin) dans le pro­jet in­dus­triel si­no-pa­kis­ta­nais dit Chi­na-Pakistan Eco­no­mic Cor­ri­dor (CPEC ; une dé­cli­nai­son ré­gio­nale par­tielle du plus am­bi­tieux pro­jet chi­nois One Belt, One Road – OBOR – ou Nou­velles Routes de la Soie), le­quel en­tend à terme re­lier Ka­sh­gar (Xin­jiang chi­nois) au port pa­kis­ta­nais de Gwa­dar (pro­vince du Ba­lout­chis­tan) en pas­sant par… la ré­gion du Gil­git-Bal­tis­tan (par­tie du Ca­che­mire ad­mi­nis­trée par Is­la­ma­bad).

En dé­pit d’une pos­sible in­vi­ta­tion, adres­sée par la Chine (12) à l’Inde, à par­ti­ci­per à l’ini­tia­tive OBOR, ici en­core, la ré­ponse né­ga­tive de la di­plo­ma­tie in­dienne à l’offre im­promp­tue et non sou­hai­tée de mé­dia­tion chi­noise dans le dos­sier ca­che­mi­ri ne sur­pren­dra per­sonne.

Le Ca­che­mire, l’eau

(se ra­ré­fiant) et la paix

Il est en­core une dé­cli­nai­son du conten­tieux sur la sou­ve­rai­ne­té du Ca­che­mire in­ter­pel­lant le re­gard ex­té­rieur… et jus­ti­fiant quelque crainte lé­gi­time de pro­bables

Eu égard aux in­ves­tis­se­ments mas­sifs consen­tis par la Chine dans di­vers pays par­ti­ci­pant au pro­jet «One Belt, One Road», la Chine a dé­sor­mais un in­té­rêt par­ti­cu­lier à ai­der à la ré­so­lu­tion des conflits ré­gio­naux, dont le dif­fé­rend sur le Ca­che­mire entre l’Inde et le Pakistan.

grandes ten­sions à ve­nir entre l’Inde et le Pakistan : l’ac­cès à la pré­cieuse et ir­rem­pla­çable res­source en eau douce.

En 2017, ces deux États voi­sins to­ta­li­sant près d’un mil­liard et de­mi d’ha­bi­tants à eux deux comptent dé­jà de­puis des an­nées par­mi les pays les plus ex­po­sés au monde au dé­fi­cit en eau douce (si­tua­tion de grave stress hy­drique) ; pour ne men­tion­ner que l’Inde, ce sont 300 mil­lions d’in­di­vi­dus (un quart de la po­pu­la­tion to­tale) qui se trouvent qua­si pri­vés d’eau. Quant au Pakistan et à son éco­no­mie en dé­ve­lop­pe­ment lar­ge­ment pri­maire et très dé­pen­dante de ses res­sources en eau (ali­men­ta­tion, agri­cul­ture, pro­duc­tion de co­ton et de riz), le World Re­sources Ins­ti­tute le place d’ici une gé­né­ra­tion d’homme (ho­ri­zon 2040) par­mi les 25 pays les plus ex­po­sés au stress hy­drique…

De­puis 1960, un trai­té in­ter­na­tio­nal ( In­dus Wa­ters Trea­ty ou IWT), né­go­cié sous l’égide de la Banque mon­diale, ad­mi­nistre pour le Ca­che­mire la ré­par­ti­tion/dis­tri­bu­tion, entre l’Inde et le Pakistan, des eaux douces pro­ve­nant de la de­mi-dou­zaine de fleuves pro­fi­tant aux po­pu­la­tions de ces deux États. Cet ins­tru­ment ju­ri­dique in­ter­na­tio­nal a tra­ver­sé de­puis lors, (presque) sans sour­ciller, les in­nom­brables crises in­do-pa­kis­ta­naises.

Ce do­cu­ment, al­louant trois fleuves à chaque pays (Beas, Ra­vi et Sut­lej pour l’Inde ; In­dus, Che­nab et Jhe­lum pour le Pakistan) n’avait, à l’ori­gine, pas pris en compte l’im­pact à ve­nir de la crois­sance dé­mo­gra­phique, ni ce­lui du

ré­chauf­fe­ment de la pla­nète, très sen­sible dans ces ré­gions ex­trêmes (fonte ac­cé­lé­rée des gla­ciers), moins en­core une si­tua­tion de ra­re­té de la res­source. De l’avis des ex­perts, l’IWT se montre somme toute très gé­né­reux à l’en­droit du Pakistan, en ce qu’il ré­serve à ce der­nier 80 % du to­tal des eaux du bas­sin de l’In­dus (contre 20 % à l’Inde).

Or, dans la fou­lée im­mé­diate de l’at­taque contre la base mi­li­taire in­dienne d’Uri dé­crite plus haut, di­verses au­to­ri­tés in­diennes (no­tam­ment le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, le 22 sep­tembre 2016) ont lais­sé en­tendre que la ré­vo­ca­tion de ce trai­té – et de son cadre ar­ran­geant au pro­fit du voi­sin pa­kis­ta­nais – était con­si­dé­rée au plus haut ni­veau de l’État. « Le sang et l’eau ne peuvent pas cou­ler en­semble » (13) ré­su­ma no­tam­ment le Pre­mier mi­nistre in­dien Na­ren­dra Mo­di, ce à quoi Sar­taj Aziz (conseiller du Pre­mier mi­nistre pa­kis­ta­nais N. Sha­rif pour les Af­faires étran­gères) ré­pon­dit que la ré­vo­ca­tion par Del­hi du­dit trai­té équi­vau­drait à « un acte de guerre » (14) .

De fait, en rai­son de sa si­tua­tion orien­tale amont, l’Inde, 7e éco­no­mie mon­diale éner­gi­vore à la re­cherche du moindre mé­ga­watt (MW) d’élec­tri­ci­té dis­po­nible (à plus forte rai­son en éner­gie propre et re­nou­ve­lable), pro­jette de­puis des an­nées d’ex­ploi­ter plus sé­rieu­se­ment le po­ten­tiel hy­dro­élec­trique du Ca­che­mire, es­ti­mé à 20 000 MW (contre 2500 MW en­vi­ron ac­tuel­le­ment). Une tren­taine de barrages hy­dro­élec­triques in­diens se­raient à des stades avan­cés de réa­li­sa­tion, dont le plus em­blé­ma­tique et dis­pu­té d’entre eux, ce­lui de Ki­shan­gan­ga. Sa réa­li­sa­tion nour­rit de­puis 2007 le cour­roux des au­to­ri­tés pa­kis­ta­naises, en ce qu’il dé­tourne une par­tie du cours de la ri­vière Ki­shan­gan­ga en di­rec­tion du bas­sin de la Jhe­lum et de sa cen­trale élec­trique et im­pac­te­rait de fac­to un pro­jet de bar­rage pa­kis­ta­nais (Nee­lum-Jhe­lum Hy­dro­po­wer Plant) si­tué en aval. S’il n’est pas en­core ac­té par les au­to­ri­tés in­diennes, cet « In­diaxit » du trai­té de par­tage des eaux de l’In­dus ris­que­rait de don­ner lieu à un cor­tège in­ter­na­tio­nal de ré­pro­ba­tions, à des me­sures de ré­tor­sion pa­kis­ta­naises d’une por­tée res­tant à ap­pré­cier, mais en toute hy­po­thèse confi­nant au conflit. En­fin, ce­la pour­rait consti­tuer un bien dan­ge­reux pré­cé­dent que la Chine, al­liée stra­té­gique du Pakistan, pour­rait être ten­tée d’in­vo­quer à son pro­fit, Pé­kin et Del­hi se trou­vant dans une si­tua­tion si­mi­laire de ri­va­li­té et cris­pa­tion quant à l’ac­cès à la pré­cieuse res­source hy­drique. Une pers­pec­tive que le gou­ver­ne­ment in­dien n’a cer­tai­ne­ment au­cune en­vie de voir se ma­té­ria­li­ser.

Il est en­core une dé­cli­nai­son du conten­tieux sur la sou­ve­rai­ne­té du Ca­che­mire jus­ti­fiant quelque crainte lé­gi­time de pro­bables grandes ten­sions à ve­nir entre l’Inde et le Pakistan : l’ac­cès à la pré­cieuse et ir­rem­pla­çable res­source en eau douce.

Pho­to ci-des­sus : Le 19 sep­tembre 2016, un sol­dat in­dien monte la garde près d’une base mi­li­taire in­dienne à Uri, à 6 km de la ligne de contrôle qui sé­pare Ca­che­mire in­dien et pa­kis­ta­nais, et qui a été le théâtre d’une at­taque meur­trière un jour plus...

Le Ca­che­mire sous ten­sion

ana­lyse Par Oli­vier Guillard, cher­cheur as­so­cié à l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (IRIS) et di­rec­teur de l’in­for­ma­tion de la so­cié­té Cri­sis24. Pho­to ci-des­sus : Le 19 mai 2017, des heurts ont lieu entre les ma­ni­fes­tants et...

Pho­to ci-contre : Bar­rage in­dien de Ba­gli­har, inau­gu­ré en 2008 sur le Che­nab, après des tra­vaux dont le coût est es­ti­mé à plus d’un mil­liard de dol­lars. Les pro­jets de barrages se mul­ti­plient pour sé­cu­ri­ser l’ac­cès aux res­sources hy­driques de...

Pour al­ler plus loin • Oli­vier Guillard, Géo­po­li­tique de l’Inde : am­bi­tions nou­velles, Pa­ris, PUF, 2016 (2e éd.).

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