– ANA­LYSE Royaume-Uni : ta­bleau de la me­nace ter­ro­riste ac­tuelle

Diplomatie - - Éditorial - Ra­fael­lo Pan­tuc­ci

Quelles que soient leurs af­fi­lia­tions ac­tuelles, les dji­ha­distes bri­tan­niques pro­viennent d’un ter­reau lo­cal riche qui, de­puis vingt ans, conti­nue à conspi­rer et à po­ser pro­blème aux or­ga­nismes bri­tan­niques de lutte contre le ter­ro­risme.

L’an­née au­ra été vio­lem­ment mar­quée par le ter­ro­risme is­la­miste au Royaume-Uni. Après une pé­riode de calme re­la­tif, ponc­tuée par des actions de loups so­li­taires d’ex­trême droite, le pays a été confron­té au ra­pide en­chaî­ne­ment de trois conspi­ra­tions ter­ro­ristes ayant abou­ti. Alors que les dé­tails res­tent à dé­cou­vrir, la par­ti­cu­la­ri­té la plus vi­sible tient au lien fort exis­tant entre ces actions et l’his­toire dji­ha­diste en Grande-Bre­tagne. Si cette me­nace per­sis­tante est en per­pé­tuelle évo­lu­tion, les liens aux ori­gines his­to­riques du phé­no­mène sont bien vi­vaces, que ce soit à tra­vers des groupes comme Al-Mu­ha­ji­roun ou les dé­cli­nai­sons plus an­ciennes du Lon­do­nis­tan, et la réa­li­té est celle d’un ter­ro­risme dji­ha­diste qui pros­père de­puis plus de vingt ans. À de nom­breux égards, l’État is­la­mique (EI) ou Al-Qaï­da ne sont d’ailleurs qu’une ques­tion se­con­daire dans un en­vi­ron­ne­ment de me­nace ter­ro­riste om­ni­pré­sente et pro­fon­dé­ment an­crée.

Al-Mu­ha­ji­roun

Créé en 1996 au Royaume-Uni après que ses di­ri­geants eurent été ex­pul­sés de Hizb ut-Tah­rir (HuT) [par­ti is­la­miste lui-même is­su d’une scis­sion avec les Frères mu­sul­mans en 1953 et prô­nant le re­tour au ca­li­fat pour tout le monde mu­sul­man], AlMu­ha­ji­roun est de­puis lors une com­po­sante im­por­tante du pay­sage ex­tré­miste bri­tan­nique. Avant son ex­pul­sion du HuT, le fon­da­teur d’Al-Mu­ha­ji­roun, Omar Ba­kri Mo­ham­med, se fit connaitre en ap­pe­lant à l’as­sas­si­nat de John Ma­jor, alors Pre­mier mi­nistre, et à faire flot­ter le drapeau noir du dji­had au­des­sus de Dow­ning Street et de Bu­ckin­gham Pa­lace. En 1996, ses pro­vo­ca­tions de­vinrent ex­ces­sives pour le HuT, ré­vo­lu­tion­naire mais non violent, de sorte qu’il fut ex­clu de l’or­ga­ni­sa­tion avec près de 10 % des membres bri­tan­niques. C’est dans ce contexte que fut créé Al-Mu­ha­ji­roun : une or­ga­ni­sa­tion im­pli­quée dans au moins la moi­tié des actions ter­ro­ristes au

Royaume-Uni, à l’image de l’at­taque la plus ré­cente (à l’heure où ce texte est ré­di­gé) sur le Lon­don Bridge.

Il est néan­moins dif­fi­cile d’éta­blir le lien exact entre Al-Mu­ha­ji­roun et le ter­ro­risme. Si cette or­ga­ni­sa­tion re­vient constam­ment en toile de fond lors des en­quêtes sur le ter­ro­risme au Royaume-Uni – et de plus en plus sur l’en­semble du con­tinent eu­ro­péen –, son de­gré de res­pon­sa­bi­li­té dans les at­taques n’est pas clair. Il sem­ble­rait que cette or­ga­ni­sa­tion soit de­ve­nue un « ré­seau de vieux amis » à l’ori­gine de nombre de conspi­ra­tions et vers le­quel se sont ré­gu­liè­re­ment tour­nés les re­cru­teurs ex­tré­mistes en quête de nou­veaux com­bat­tants (1). C’est ce qui ar­ri­va dans le cou­rant des an­nées 2000, lorsque le Royaume-Uni était au coeur de la me­nace ter­ro­riste éma­nant d’Al-Qaï­da et ce­la reste au­jourd’hui va­lable, comme peuvent l’illus­trer plu­sieurs cas ayant des liens his­to­riques avec le groupe ou la vague ac­tuelle de groupes ter­ro­ristes.

Un cas in­té­res­sant à cet égard est ce­lui connu dans le sys­tème bri­tan­nique comme « L2 » – un Ni­gé­rian ano­nyme né en 1981, ayant mi­gré au Royaume-Uni en 1999 pour re­joindre sa fa­mille. Après s’y être ins­tal­lé, il semble avoir glis­sé vers une vie de pe­tite dé­lin­quance et d’ac­ti­vi­té dji­ha­diste im­pli­quant un fort ac­ti­visme aux cô­tés d’Al-Mu­ha­ji­roun. Son pas­sif cri­mi­nel ra­di­cal dé­bute en juin 2007, lors­qu’il est ar­rê­té en Tur­quie avec Ali Ado­rous, un ex­tré­miste bri­tan­nique de longue date ac­tuel­le­ment dé­te­nu en Éthio­pie et qui se­ra en­suite ar­rê­té en 2009 au cô­té du tris­te­ment cé­lèbre Mo­ham­med Em­wa­zi (alias « Ji­ha­di John ») tan­dis qu’ils ten­taient de pas­ser en Tan­za­nie, a prio­ri pour re­joindre Al-Sha­baab (2). L2 a éga­le­ment été ar­rê­té en mai 2008 à Cam­den (Londres) en pos­ses­sion d’un pis­to­let 8 mm, criant « Al­la­hu Ak­bar » (Dieu est grand) lors de son in­ter­pel­la­tion sans tou­te­fois al­ler plus loin. À l’is­sue de sa peine, il est re­pé­ré à son re­tour au Royaume-Uni en 2011 aux cô­tés d’Ali Af­soor, un ac­ti­viste d’Al-Mu­ha­ji­roun. On compte en­core dans son proche en­tou­rage Ibra­him Has­san – un ami de Mi­chael Ade­bo­la­jo, l’as­sas­sin de Lee Rig­by [le sol­dat tué à coups de ma­chette à Londres en mai 2013] – et d’autres fi­gures d’Al-Mu­ha­ji­roun ayant fon­dé le groupe Mus­lims Against Cru­sades (MAC), cette nou­velle ap­pel­la­tion ayant es­sen­tiel­le­ment pour but de contour­ner l’ins­crip­tion du groupe sous dif­fé­rentes autres ap­pel­la­tions sur la liste des or­ga­ni­sa­tions ter­ro­ristes in­ter­dites. En juillet 2012, L2 a re­pris la route, cette fois avec sa femme, vers l’Afrique du Nord. Se­lon des sources des ser­vices de ren­sei­gne­ment bri­tan­niques, il se se­rait en­suite ren­du au Ma­li et y au­rait éta­bli des re­la­tions avec Al-Qaï­da au Magh­reb is­la­mique. Ce voyage fut l’élé­ment de trop pour le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique qui dé­ci­da, en no­vembre 2013, de lui re­ti­rer of­fi­ciel­le­ment son pas­se­port bri­tan­nique, le lais­sant blo­qué au Ni­gé­ria.

Ce cas per­met de sou­li­gner un cer­tain nombre d’as­pects es­sen­tiels sur l’état de la me­nace ter­ro­riste au Royaume-Uni.

Créé en 1996 au Royaume-Uni après que ses di­ri­geants eurent été ex­pul­sés de Hizb ut-Tah­rir (HuT), Al-Mu­ha­ji­roun est de­puis lors une com­po­sante im­por­tante du pay­sage ex­tré­miste bri­tan­nique.

Ses liens avec Al-Mu­ha­ji­roun sont in­té­res­sants dans la me­sure où ils sont ré­vé­la­teurs du spectre très large qu’en­globe cette com­mu­nau­té. Tout d’abord, L2 était proche d’in­di­vi­dus ré­pu­tés proches de Mi­chael Ade­bo­la­jo. Ade­bo­la­jo a éga­le­ment été re­te­nu au Ke­nya après avoir suivi la même tra­jec­toire qu’Ali Ado­rous et avoir été en contact avec Minh Quang Pham, un conver­ti viet­na­mien que l’on re­trouve de la même ma­nière dans la com­mu­nau­té al-Mu­ha­ji­rou­ni au Royaume-Uni, avant qu’il ne soit ar­rê­té et ex­pul­sé pour ses liens avec Al-Qaï­da dans la pé­nin­sule Ara­bique.

L2 fait par ailleurs le lien entre la com­mu­nau­té al-Mu­ha­ji­rou­ni et l’EI via Ali Ado­rous, un proche de Mo­ham­med Em­wa­zi. Là n’est pas le seul lien entre Al-Mu­ha­ji­roun et l’EI. Outre les nom­breuses connexions qui existent en Eu­rope conti­nen­tale entre ce der­nier et des af­fi­liés eu­ro­péens d’AlMu­ha­ji­roun (3), d’im­por­tants membres du mou­ve­ment bri­tan­nique sont ré­ap­pa­rus dans les rangs de l’EI. Ain­si de Ra­hin Aziz, éga­le­ment connu sous le nom d’Abu Ab­dul­lah, fi­gure pro­émi­nente du groupe bri­tan­nique avant qu’il ne s’en­fuie en Sy­rie pour échap­per aux ac­cu­sa­tions d’agres­sion d’un hoo­li­gan avec un sty­lo. Autre exemple : ce­lui du conver­ti Sid­dar­tha Dhar, qui a fui en Sy­rie avec sa fa­mille après avoir été ar­rê­té et li­bé­ré sous cau­tion avec d’autres fi­gures im­por­tantes d’Al-Mu­ha­ji­roun au Royaume-Uni. Il est par la suite ap­pa­ru dans une vi­déo d’exé­cu­tion de l’État is­la­mique dans la­quelle il jouait les Ji­ha­di John, bour­reau bri­tan­nique de l’EI, et a pu­blié un livre sous le nom d’Abu Is­sa al Bri­ta­ni. Tou­te­fois, les liens les plus pro­bants furent ré­vé­lés lors de l’in­car­cé­ra­tion d’An­jem Chou­da­ry, lea­der d’AlMu­ha­ji­roun, pour avoir prê­té al­lé­geance à l’État is­la­mique en 2016, ain­si que dans les rap­ports sur l’exé­cu­tion par l’EI du fils

À de nom­breux égards, Al-Mu­ha­ji­roun est le fil conduc­teur entre le Royaume-Uni, les ré­seaux ter­ro­ristes sur le con­tinent et les groupes in­ter­na­tio­naux comme l’EI ou Al-Qaï­da ; les actions ré­centes sur le sol bri­tan­nique re­ferment la boucle.

du fon­da­teur Omar Ba­kri Mo­ham­med, pour « apos­ta­sie » en oc­tobre 2015.

Il est éga­le­ment im­por­tant de no­ter les liens entre L2 et Al-Qaï­da. Or, le pre­mier ka­mi­kaze bri­tan­nique si­gna­lé en Sy­rie – Ab­dul Wa­heed Ma­jid, ac­ti­viste d’Al-Mu­ha­ji­roun à la fin des an­nées 1990 –, s’est fait ex­plo­ser avec une voi­ture pié­gée lors d’une at­taque sur la pri­son d’Alep en jan­vier 2014, com­bat­tant au cô­té du Front al-Nos­ra, af­fi­lié à Al-Qaï­da.

À de nom­breux égards, Al-Mu­ha­ji­roun est le fil conduc­teur entre le Royau­meU­ni, les ré­seaux ter­ro­ristes sur le con­tinent et les groupes in­ter­na­tio­naux comme l’EI ou Al-Qaï­da ; les actions ré­centes sur le sol bri­tan­nique re­ferment la boucle. La fi­gure la plus ré­cente de cette longue li­gnée d’ex­tré­mistes ter­ro­ristes est Khur­ram Butt, ac­ti­viste d’AlMu­ha­ji­roun de longue date qui, cou­rant 2017, semble avoir in­ci­té deux de ses amis à at­ta­quer des Lon­do­niens pas­sant leur sa­me­di soir près de Bo­rough Mar­ket. Sans cer­ti­tude sur l’ori­gine de l’at­taque, hor­mis une re­ven­di­ca­tion peu convain­cante de l’EI, il est im­pos­sible de dire s’il exis­tait des liens entre cette cel­lule et l’EI ou si Khur­ram Butt in­ci­tait sim­ple­ment ses amis à re­pro­duire à plus grande échelle ce que son ca­ma­rade d’Al-Mu­ha­ji­roun, Mi­chael Ade­bo­la­jo, avait fait quatre ans plus tôt.

L’ombre per­sis­tante du Lon­do­nis­tan

Ac­teur per­ma­nent du pay­sage ra­di­cal bri­tan­nique, Al-Mu­ha­ji­roun n’est pas seule­ment un fil conduc­teur entre l’état ac­tuel de la me­nace et l’évo­lu­tion de celle-ci dans le pays, mais fait éga­le­ment le lien avec la dé­cen­nie 1990, pé­riode du­rant la­quelle la per­cep­tion était bien dif­fé­rente à Londres. À cette époque édé­nique, alors que la me­nace dji­ha­diste était un concept obs­cur cir­cons­crit au champ de ba­taille af­ghan, le Royau­meU­ni est de­ve­nu un re­fuge pour les dis­si­dents du monde mu­sul­man. Ce phé­no­mène s’ap­puyait sur une longue tra­di­tion bri­tan­nique d’aide aux dis­si­dents du monde en­tier – c’est ain­si, par exemple, que Karl Marx est en­ter­ré dans un ci­me­tière du Nord de Londres. Les choses tou­te­fois ont chan­gé au cours des an­nées 1990 à me­sure que cer­tains de ces dis­si­dents adop­taient une idéo­lo­gie is­la­miste vio­lente.

Nombre de ces dis­si­dents avaient com­bat­tu en Af­gha­nis­tan au cô­té d’Ous­sa­ma ben La­den contre l’Union so­vié­tique en ré­ponse à la ré­pres­sion exer­cée

par cette der­nière au pays (un com­bat que le Royaume-Uni avait ac­ti­ve­ment sou­te­nu avec les États-Unis). Sé­duits par la rhé­to­rique uto­pique et my­tho­lo­gique de prê­cheurs comme Ab­dul­lah Az­zam, des mu­sul­mans du monde en­tier étaient par­tis com­battre en Af­gha­nis­tan. Et lorsque ce conflit a tou­ché à sa fin, ils se sont mis en quête de nou­veaux théâtres.

S’ils ont, dans cer­tains cas, pour­sui­vi le com­bat sur des théâtres ac­tifs comme le Ca­che­mire, la Tchét­ché­nie ou la Bos­nie, dans d’autres, ils sont re­tour­nés chez eux, cher­chant à uti­li­ser la for­ma­tion qu’ils avaient re­çue en Af­gha­nis­tan pour contri­buer au ren­ver­se­ment des ré­gimes apos­tats dans le monde arabe. Les di­ri­geants au­to­ri­taires du Golfe et d’Afrique du Nord se sont tou­te­fois avé­rés dif­fi­ciles à ren­ver­ser, pous­sant nombre de ces com­bat­tants à mi­grer vers des ca­pi­tales oc­ci­den­tales plus ac­cueillantes. Londres, en par­ti­cu­lier, était per­çue dans les an­nées 1990 comme un en­droit ac­cueillant où s’ins­tal­laient de nom­breux dis­si­dents du monde arabe, ve­nant des ex­tré­mi­tés po­li­tiques et is­la­mistes vio­lentes. Évo­quant cet at­trait pour Londres à cette époque, Abu Mu­sab al-Su­ri, un im­por­tant théo­ri­cien d’Al-Qaï­da ayant pas­sé un cer­tain temps dans la ca­pi­tale bri­tan­nique, ex­pli­quait : « J’ai consta­té qu’être à Londres à cette pé­riode, c’était être au coeur des évè­ne­ments. » S’y trou­vaient en ef­fet des ac­ti­vistes po­li­tiques de tous ho­ri­zons, aux cô­tés de dji­ha­distes de l’en­semble du spectre et du monde arabe (4).

Étaient no­tam­ment pré­sents un nombre consi­dé­rable de membres du Li­byan Is­la­mic Figh­ting Group (LIFG). Né dans les camps d’Af­gha­nis­tan, ce groupe était consti­tué de Li­byens op­po­sés au ré­gime op­pres­sif du co­lo­nel Kadha­fi cher­chant, après une pé­riode de for­ma­tion et de com­bat en Af­gha­nis­tan, à re­ve­nir au pays pour ren­ver­ser le ré­gime. Après avoir échoué dans cette en­tre­prise, ils se sont re­ti­rés au Royaume-Uni au mi­lieu des an­nées 1990. Ayant re­joint la com­mu­nau­té gran­dis­sante des ex­pa­triés li­byens vi­vant à Londres et à Man­ches­ter (5), ils y sont de­ve­nus le coeur de la lutte contre le ré­gime Kadha­fi. Ils y eurent des en­nuis avec les au­to­ri­tés lo­cales, aus­si bien du fait de leurs liens étroits avec Al-Qaï­da, que des ten­ta­tives du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique pour re­nouer des re­la­tions avec Kadha­fi après le re­non­ce­ment de ce­lui-ci à son pro­gramme nu­cléaire (6). En 2011, avec le prin­temps arabe, cette si­tua­tion a de nouveau to­ta­le­ment évo­lué. Les com­mu­nau­tés li­byennes du Royaume-Uni se sont pré­ci­pi­tées au pays pour lut­ter aux cô­tés de ceux cher­chant à ren­ver­ser le ré­gime Kadha­fi. Cer­tains d’entre eux, comme Ra­ma­dan Abe­di [le père de Sal­man Abe­di, l’au­teur de l’at­taque-suicide contre la Man­ches­ter Are­na, voir in­fra], avaient des liens avec le LIFG et l’at­taque contre le ré­gime fut le fruit d’un com­bat de longue date.

Mais ce conflit pré­sen­tait un autre avan­tage. Comme ce­la fut ra­pi­de­ment ré­vé­lé avec la pro­pa­ga­tion de la fièvre ré­vo­lu­tion­naire du prin­temps arabe à l’en­semble du monde arabe, la ré­vo­lu­tion ne s’est pas ar­rê­tée aux fron­tières na­tu­relles. Comme ce fut le cas pour de pré­cé­dents conflits dji­ha­distes, il y avait le sou­hait de pré­ser­ver le zèle ré­vo­lu­tion­naire sus­ci­té par le suc­cès d’un conflit ar­mé. De jeunes Bri­tan­ni­quesLi­byens comme Ibra­him al Maz­wa­gi sont de­ve­nus les têtes de pont des bri­gades dji­ha­distes in­ter­na­tio­nales en Sy­rie après avoir com­bat­tu en Li­bye (7). Et tan­dis qu’en Sy­rie a écla­té la guerre ma­jeure que nous connais­sons en­core au­jourd’hui, la Li­bye a conti­nué de som­brer dans la vio­lence. Des es­paces non gou­ver­nés dans le Sud du pays sont de­ve­nus des points de tran­sit aus­si bien pour les re­belles cher­chant à ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment au Ma­li que pour les groupes liés à Al-Qaï­da qui ont lan­cé, en jan­vier 2013, une at­taque contre le site pé­tro­lier d’In Ame­nas en Al­gé­rie.

Tou­te­fois, un as­pect plus im­por­tant concer­nant le Royau­meU­ni tient au fait que le pays a éga­le­ment of­fert un es­pace dans le­quel la com­mu­nau­té li­byenne a pu pour­suivre ses al­lées et ve­nues. Ra­ma­dan Abe­di avait alors dé­ci­dé de re­tour­ner vivre en Li­bye, y em­me­nant sa fa­mille pour qu’ils puissent re­nouer avec leurs ra­cines. Mal­heu­reu­se­ment, son fils Sal­man semble avoir pro­fi­té de cette ex­pé­rience à une autre fin. Si la na­ture exacte des liens de Sal­man avec les groupes mi­li­tants en Li­bye n’est pas claire, tou­jours est-il que le jeune homme a au moins re­çu une for­ma­tion sur la ma­nière de fa­bri­quer un en­gin ex­plo­sif des plus ef­fi­caces avant de se faire ex­plo­ser en mai 2017 au mi­lieu d’une foule d’en­fants à la sor­tie du concert d’Aria­na Grande à Man­ches­ter. Il au­rait bé­né­fi­cié des connexions de sa fa­mille avec des groupes mi­li­tants et des for­ma­tions en Li­bye – pos­si­ble­ment liés à l’EI, comme le laisse en­tendre le mes­sage pu­blié par le groupe après son suicide –, mais il est tout aus­si pos­sible qu’il ait été en lien avec d’autres groupes. Les ex­pé­riences de son père avec le LIFG et le com­bat contre le ré­gime Kadha­fi au­raient nor­ma­li­sé dans la fa­mille l’idée d’une lutte ar­mée et pré­dis­po­sé Sal­man à ce type d’idées.

Londres était per­çue dans les an­nées 1990 comme un en­droit ac­cueillant où s’ins­tal­laient de nom­breux dis­si­dents du monde arabe, ve­nant des ex­tré­mi­tés po­li­tiques et is­la­mistes vio­lentes.

Le point cen­tral tient ici au fait que la pré­cé­dente gé­né­ra­tion du Lon­do­nis­tan n’a pas seule­ment don­né nais­sance à la sui­vante, mais l’a éga­le­ment ai­dé à éta­blir les liens, ain­si que le contexte ren­dant ac­cep­table l’idée de lutte ar­mée. Ce­la s’est concré­ti­sé à plu­sieurs re­prises dans des at­taques ter­ro­ristes au Royaume- Uni – que ce soit via la Li­bye pour Man­ches­ter en 2017 ou, au­pa­ra­vant, le Pakistan et le Ca­che­mire pour Londres en 2005.

Autres su­jets d’in­té­rêt

Le pre­mier attentat de cette ré­cente sé­rie – près du pa­lais de West­mins­ter, le 22 mars – sou­lève des pré­oc­cu­pa­tions his­to­riques dif­fé­rentes. Plus que de pro­fonds liens avec des groupes et des ré­seaux his­to­riques, il illustre la lon­gueur de la pe­lote des idéo­lo­gies ex­tré­mistes, com­plexi­fiant la tâche des forces de sé­cu­ri­té lors­qu’elles ont à gé­rer des me­naces sur de longues pé­riodes. Le mo­ment au­quel Kha­lid Ma­sood s’est ra­di­ca­li­sé n’est pas clair, ni ce qu’il a fait entre sa ra­di­ca­li­sa­tion et sa dé­ci­sion de tuer d’in­no­cents tou­ristes et po­li­ciers, les se­conds pro­té­geant les pre­miers qui pro­fi­taient des at­trac­tions de Londres. Tou­te­fois, il semble avoir dé­ci­dé seul d’agir, bien qu’aient été ré­vé­lés des liens dans son pas­sé avec des ex­tré­mistes de Lu­ton et Bir­min­gham.

À la dif­fé­rence des cas pré­cé­dents, qui ont ré­vé­lé des liens clairs avec le pas­sé dji­ha­diste bri­tan­nique, le cas de Kha­lid Ma­sood laisse en­tre­voir d’incertains liens non concluants. N’étant clai­re­ment pas un pro­duit du mi­lieu dji­ha­diste his­to­rique du Royaume-Uni, Kha­lid Ma­sood avait été en­ten­du en marge de pré­cé­dentes af­faires et li­bé­ré, car ju­gé moins me­na­çant. In­di­vi­du ayant in­té­gré les idées ra­di­cales qui l’ont ame­né à agir, il est en ce­la très sem­blable à de nom­breux autres cas que les au­to­ri­tés bri­tan­niques ont à ins­truire et qui consti­tuent un ré­ser­voir à par­tir du­quel la me­nace ter­ro­riste émerge de ma­nière constante et crois­sante.

Tou­te­fois, comme il ap­pa­raît mal­gré tout dans des en­quêtes his­to­riques, il était connu des au­to­ri­tés, ce qui sou­lève une fois de plus la ques­tion de sa­voir si ces der­nières ont cor­rec­te­ment hié­rar­chi­sé leurs in­ves­ti­ga­tions et si elles avaient an­ti­ci­pé le fait que ce type d’in­di­vi­dus pou­vait sou­dai­ne­ment pas­ser à l’ac­tion.

Nous ne sa­vons tou­jours pas si la sé­rie d’at­taques ter­ro­ristes qui frappe ac­tuel­le­ment le Royaume-Uni touche à sa fin. Il est pos­sible que l’on dé­couvre, lors d’une en­quête plus pous­sée, que l’acte spon­ta­né de Kha­lid Ma­sood fut le ca­ta­ly­seur qui en in­ci­ta d’autres à agir. Il est éga­le­ment pos­sible qu’il fasse par­tie d’un en­semble com­plexe et or­ga­ni­sé d’actes ter­ro­ristes. Mais il est clair que la me­nace dji­ha­diste au Royaume-Uni conti­nue à avoir des ra­cines pro­fondes dans l’his­toire du pays.

De jeunes Bri­tan­ni­quesLi­byens comme Ibra­him al Maz­wa­gi sont de­ve­nus les têtes de pont des bri­gades dji­ha­distes in­ter­na­tio­nales en Sy­rie après avoir com­bat­tu en Li­bye.

Cette me­nace a mon­tré qu’un mode d’ac­tion simple consis­tant à uti­li­ser des cou­teaux et des voi­tures est ex­trê­me­ment ef­fi­cace, mais que les bombes res­tent l’op­tion op­ti­male sur la­quelle les ef­forts des dji­ha­distes conti­nuent de por­ter. En­fin, cette me­nace ren­voyant aux tout dé­buts du dji­had au Royaume-Uni, on peut estimer que les pro­blèmes ne sont pas près de dis­pa­raître.

Pho­to ci-des­sus : Le 4 juin 2017, la po­lice scien­ti­fique bri­tan­nique se rend sur la scène de l’at­taque ter­ro­riste ayant vi­sé le Lon­don Bridge. Vé­hi­cule lan­cé contre la foule et as­saillants qui poi­gnardent au ha­sard les pas­sants : ce nou­vel attentat,...

Pho­to ci-contre : Le 12 fé­vrier 2015, The­re­sa May, alors mi­nistre de l’In­té­rieur, vi­site la mos­quée Al-Ma­di­na, dans l’Est de Londres, afin de ren­con­trer les étu­diants par­ti­ci­pant au pro­gramme « Young Lea­ders » . Au Royaume Uni, le si­gna­le­ment des...

Pho­to ci-contre : An­jem Chou­da­ry, l’un des pré­di­ca­teurs ra­di­caux les plus cé­lèbres du Royaume-Uni. Il a été re­con­nu cou­pable de sou­tien à l’or­ga­ni­sa­tion État is­la­mique en sep­tembre 2016 et condam­né à cinq ans et de­mi de pri­son. Mal­gré l’in­ter­dic­tion...

ana­lyse Par Raf­fael­lo Pan­tuc­ci, di­rec­teur des études de sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale, Royal Uni­ted Ser­vices Ins­ti­tute (RUSI). Pho­to ci-des­sus : Le 24 mai 2017, un sol­dat et un po­li­cier bri­tan­niques pa­trouillent de­vant le pa­lais de West­mins­ter alors que...

Notes (1) http://www.news­ta­tes­man.com/ so­cie­ty/2007/05/khan-bri­tish-cre­vice-se­cu­ri­ty (2) http://www.dai­ly­mail.co.uk/news/ar­ticle-2983850/ The-Lon­do­ner-went-Tan­za­nian-safari-Ji­ha­di-John­cur­rent­ly (3) https://www.ctc.us­ma.edu/posts/al­mu­ha­ji­rouns (4)...

Pour al­ler plus loin • www.raf­fael­lo­pan­tuc­ci.com • Ra­fael­lo Pan­tuc­ci, « We love death as you love life »: Bri­tain’s sub­ur­ban ter­ro­rists, Londres, C. Hurst & Co Pu­bli­shers Ltd, 2015.

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