– ANA­LYSE L’« Ame­ri­ca First » au banc d’es­sai

Diplomatie - - Éditorial - Jean-Bap­tiste Ve­lut

Quelques mois après le dis­cours inau­gu­ral à la fois sombre et vi­ru­lent du pré­sident-can­di­dat, la po­li­tique de l’Ame­ri­ca First ré­vèle dé­jà ses failles : l’écueil an­non­cé du nouveau pro­tec­tion­nisme amé­ri­cain tient au­tant à ses contra­dic­tions qu’à l’ab­sence de ré­flexion géos­tra­té­gique qui l’ac­com­pagne.

La vi­sion mer­can­ti­liste de l’éco­no­mie mon­diale et les pres­crip­tions pro­tec­tion­nistes fi­gurent par­mi les rares convic­tions de Do­nald Trump qui sont res­tées re­la­ti­ve­ment co­hé­rentes au cours de sa car­rière po­li­tique. Ce sont aus­si les po­si­tions qui, au len­de­main de son élec­tion, ont le plus agi­té les par­te­naires com­mer­ciaux des États-Unis en Amé­rique du Nord, en Asie et en Eu­rope. S’il ali­mente les in­quié­tudes sur l’ave­nir du lea­der­ship amé­ri­cain, le nouveau pa­trio­tisme éco­no­mique amé­ri­cain sus­cite aus­si beau­coup d’in­té­rêt dans la me­sure où il in­carne une forme de « dé­glo­ba­li­sa­tion » re­ven­di­quée sous di­verses formes à tra­vers l’Eu­rope. La cri­tique des ac­cords de libre-échange est une stra­té­gie élec­to­rale re­bat­tue, Bill Clin­ton comme Ba­rack Oba­ma ayant pro­mis, dans des contextes dif­fé­rents, de re­né­go­cier l’ALENA et de rendre la mon­dia­li­sa­tion plus juste. Une fois au pou­voir, les pré­si­dents amé­ri­cains se dis­tan­cient gé­né­ra­le­ment de cette rhé­to­rique de cam­pagne pour une po­li­tique de libre-échange au nom de l’in­té­rêt éco­no­mique na­tio­nal tout en fai­sant mine d’apai­ser les ten­sions par le biais de me­sures de ré­tor­sion sym­bo­liques, comme des sanc­tions com­mer­ciales ci­blées ou le re­nou­vel­le­ment des pro­grammes d’aide à l’ajus­te­ment com­mer­cial. La pre­mière moi­tié de l’an­née 2017 es­quisse néan­moins une tout autre orien­ta­tion idéo­lo­gique, où le « pro­tec­tion­nisme », cen­sé me­ner les États-Unis vers « la pros­pé­ri­té et la puis­sance », de­vien­drait non plus l’ex­cep­tion mais la règle de la po­li­tique com­mer­ciale amé­ri­caine (2). Ce tour­nant de l’his­toire de la po­li­tique com­mer­ciale amé­ri­caine s’in­carne dans un cer­tain nombre de chan­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels. Tout

d’abord, la nomination de res­pon­sables aux sen­si­bi­li­tés pro­tec­tion­nistes à la tête des dif­fé­rents or­ganes de la po­li­tique com­mer­ciale confirme cette ré­orien­ta­tion mer­can­ti­liste de la po­li­tique amé­ri­caine : Wil­bur Ross, ar­chi­tecte de la doc­trine de l’Ame­ri­ca First, a été nom­mé se­cré­taire au Com­merce (DOC) ; Ro­bert Ligh­thi­zer, avo­cat plai­dant spé­cia­li­sé dans le com­merce ex­té­rieur, est de­ve­nu re­pré­sen­tant au Com­merce à l’USTR (Uni­ted States Trade Re­pre­sen­ta­tive, char­gé des né­go­cia­tions com­mer­ciales) ; tan­dis que Pe­ter Na­var­ro, éco­no­miste hé­té­ro­doxe (3) di­ri­geait l’éphé­mère Na­tio­nal Trade Coun­cil (NTC, Con­seil na­tio­nal du com­merce), ré­cem­ment

Les ri­va­li­tés entre « na­tio­na­listes » et « mon­dia­listes » ex­pliquent en par­tie les dis­so­nances de la po­li­tique com­mer­ciale de­puis la prise de fonc­tion de Do­nald Trump.

re­bap­ti­sé Of­fice of Trade and Ma­nu­fac­tu­ring Po­li­cy (Bu­reau de la po­li­tique com­mer­ciale et in­dus­trielle) pour mettre en place la po­li­tique de pré­fé­rence na­tio­nale « Buy Ame­ri­can, Hire Ame­ri­can » de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump (4). Comme semblent le confir­mer les pre­mières ini­tia­tives de la pré­si­dence Trump, la Mai­son-Blanche en­vi­sage par ailleurs de faire du Dé­par­te­ment du Com­merce le nou­vel ar­chi­tecte de la po­li­tique com­mer­ciale amé­ri­caine – re­lé­guant ain­si le plus li­bé­ral USTR au se­cond, voire au troi­sième rang de la di­plo­ma­tie éco­no­mique. L’in­fluence de ce trio mer­can­ti­liste sur la Mai­son-Blanche est néan­moins contre­ba­lan­cée par les conseillers li­bé­raux de l’ad­mi­nis­tra­tion, par­mi les­quels Ga­ry Cohn, à la tête du Na­tio­nal Eco­no­mic Coun­cil, le se­cré­taire au Tré­sor Ste­ven Mnu­chin et le se­cré­taire d’État Rex Tiller­son – le poids de ce der­nier sur la di­plo­ma­tie com­mer­ciale étant plus li­mi­tée. Les ri­va­li­tés entre « na­tio­na­listes » et « mon­dia­listes » ex­pliquent en par­tie les dis­so­nances de la po­li­tique com­mer­ciale de­puis la prise de fonc­tion de Do­nald Trump. Le sé­na­teur Sher­rod Brown (dé­mo­crate, Ohio), cri­tique aguer­ri des ac­cords de libre-échange, dé­plo­rait ré­cem­ment la désor­ga­ni­sa­tion de la Mai­son-Blanche en la ma­tière : « Cer­tains jours, c’est Ross, d’autres jours c’est Cohn, d’autres en­core Na­var­ro, un jour ce se­ra pro­ba­ble­ment Ligh­thi­zer, par­fois c’est le Pré­sident di­rec­te­ment. Nous vou­lons juste sa­voir qui co­or­donne la po­li­tique com­mer­ciale. » (5) Les pre­mières me­sures de Wa­shing­ton sont ve­nues avi­ver les craintes des par­te­naires amé­ri­cains. Les actes les plus sym­bo­liques de ce tour­nant na­tio­na­liste sont sans au­cun doute le re­trait du Par­te­na­riat Trans-Pa­ci­fique, né­go­cié de longue ha­leine avec 12 par­te­naires de la ré­gion Asie-Pa­ci­fique sous l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, ain­si que la no­ti­fi­ca­tion au Con­grès de l’in­ten­tion de re­né­go­cier l’Ac­cord de libre-échange nor­da­mé­ri­cain (ALENA). L’autre sym­bole du nouveau « nouveau pro­tec­tion­nisme » (6) amé­ri­cain est le re­fus de Wa­shing­ton de condam­ner le pro­tec­tion­nisme lors du som­met du G20 à Ba­den-Ba­den en mars 2017. Ces dif­fé­rents élé­ments au­gurent donc une po­li­tique com­mer­ciale beau­coup plus dé­fen­sive, qui pri­vi­lé­gie­rait l’ar­se­nal de me­sures pro­tec­tion­nistes amé­ri­caines (me­sures an­ti-dum­ping, droits com­pen­sa­toires, clauses de sau­ve­garde de la sec­tion 201 de la loi sur le com­merce de 1974, sec­tion 301 sur les me­sures de ré­tor­sion), plu­tôt que le dé­ploie­ment d’ac­cords de libre-échange (ALE) fa­vo­ri­sant l’ac­cès des ex­por­ta­teurs et des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­cains à de nou­veaux mar­chés. En té­moigne le pro­gramme de la po­li­tique com­mer­ciale de l’USTR de 2017, dont les deux prin­ci­pales prio­ri­tés sont : 1) la dé­fense de la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale et 2) l’ap­pli­ca­tion stricte des lois sur le com­merce ex­té­rieur, avant des ob­jec­tifs plus of­fen­sifs comme : 3) le dé­man­tè­le­ment des bar­rières com­mer­ciales étran­gères et la pro­tec­tion de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle ; et, en der­nière po­si­tion, 4) la né­go­cia­tion de nou­veaux et meilleurs ac­cords com­mer­ciaux.

Si l’ad­mi­nis­tra­tion Trump n’aban­donne pas les ALE, sa po­li­tique com­mer­ciale re­met en ques­tion le con­sen­sus éta­bli de­puis près de deux dé­cen­nies à plus d’un titre. Pre­miè­re­ment, l’USTR confirme sa nou­velle pré­fé­rence pour le bi­la­té­ra­lisme, par op­po­si­tion aux né­go­cia­tions mul­ti­la­té­rales. Deuxiè­me­ment, Do­nald Trump adopte une po­si­tion très agres­sive vis-à-vis des obli­ga­tions im­po­sées par l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC) et les ALE, ré­af­fir­mant la sou­ve­rai­ne­té des ÉtatsU­nis en sou­li­gnant que « les Amé­ri­cains ne sont pas di­rec­te­ment sou­mis aux dé­ci­sions de l’OMC » (7).

Ce re­jet des ins­ti­tu­tions mul­ti­la­té­rales n’est pas sans pré­cé­dent dans l’his­toire di­plo­ma­tique contem­po­raine : à plus d’un titre, l’ad­mi­nis­tra­tion de George W. Bush in­car­nait dé­jà cet uni­la­té­ra­lisme as­su­mé qui re­fait au­jourd’hui sur­face sous la ban­nière de l’Ame­ri­ca First. Néan­moins, la mul­ti­pli­ca­tion des me­sures de ré­tor­sion ou des me­naces de sanc­tions à l’égard de la Chine (acier), du Mexique (sucre) et du Ca­na­da (lait, bois d’oeuvre) laisse pla­ner des doutes sur la ca­pa­ci­té des ÉtatsU­nis à conser­ver leur rôle de ga­rants de l’ou­ver­ture com­mer­ciale et de la mon­dia­li­sa­tion.

Une ré­vo­lu­tion en « Trump-l’oeil » ?

Tou­te­fois, dans les faits, l’idée d’une vé­ri­table rup­ture de la po­li­tique com­mer­ciale sous l’ad­mi­nis­tra­tion Trump est à la

fois trom­peuse et très hy­po­thé­tique au vu des obs­tacles éco­no­miques et po­li­tiques. Pre­miè­re­ment, le bi­lan de la po­li­tique com­mer­ciale de Ba­rack Oba­ma montre que les États-Unis ont dé­jà opé­ré un ren­for­ce­ment des me­sures d’ap­pli­ca­tion des règles com­mer­ciales à l’égard des par­te­naires et concur­rents amé­ri­cains, no­tam­ment visà-vis de la Chine qui fut la cible de près des deux tiers des plaintes de Wa­shing­ton à l’OMC entre 2009 et 2016 (contre moins d’un tiers pen­dant l’ad­mi­nis­tra­tion Bush). Le fa­meux « pi­vot » vers l’Asie du « pre­mier pré­sident Pa­ci­fique » ne se li­mi­tait donc pas à une main ten­due mais ré­pon­dait éga­le­ment à la pro­messe de fer­me­té à l’égard de la Chine ex­pri­mée par Ba­rack Oba­ma lors de sa cam­pagne pré­si­den­tielle de 2008. Le re­fus, à la fin de l’an­née 2016, d’ac­cor­der le sta­tut d’éco­no­mie de mar­ché à la Chine – qui au­rait ain­si pu bé­né­fi­cier d’un trai­te­ment plus fa­vo­rable sur les questions d’an­ti­dum­ping et de droits com­pen­sa­toires – consti­tue le point d’orgue de la po­li­tique d’ap­pli­ca­tion des règles com­mer­ciales sous l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma (8). Cette po­li­tique de fer­me­té, sou­vent oc­cul­tée par les débats sur le Par­te­na­riat Trans-Pa­ci­fique (TPP) ou le Par­te­na­riat Trans­at­lan­tique de Com­merce et d’In­ves­tis­se­ment (TTIP), était bien au coeur de la stra­té­gie éco­no­mique de la Mai­son-Blanche avant que Do­nald Trump n’en fasse l’une des prio­ri­tés de son pro­gramme de po­li­tique étran­gère – même si ce der­nier est plus en­clin à faire ap­pli­quer les règles com­mer­ciales de ma­nière uni­la­té­rale que par le sys­tème mul­ti­la­té­ral.

Deuxiè­me­ment, si les dis­cours mer­can­ti­listes du nouveau pré­sident semblent confir­mer l’avè­ne­ment d’un monde post-amé­ri­cain, ses am­bi­tions pro­tec­tion­nistes risquent de se heur­ter à un cer­tain nombre d’obs­tacles po­li­tiques et éco­no­miques, tant sur le plan na­tio­nal qu’à l’in­ter­na­tio­nal. Au ni­veau in­té­rieur, la sup­pres­sion de la taxe à la fron­tière ( Bor­der Ad­just­ment Tax) de la ré­forme fis­cale ré­vèle les di­vi­sions po­li­tiques que sus­cite l’im­po­si­tion de nou­velles taxes sur les im­por­ta­tions. Ce pro­jet de loi me­na­çait en ef­fet de mul­tiples sec­teurs clés de l’éco­no­mie amé­ri­caine, dont le mo­dèle éco­no­mique dé­pend à la fois de l’im­por­ta­tion mas­sive de biens de consom­ma­tion (grande dis­tri­bu­tion, com­merce élec­tro­nique) et des chaînes de pro­duc­tion trans­na­tio­nales qui sont vi­tales, no­tam­ment dans l’in­dus­trie au­to­mo­bile, le tex­tile, et l’élec­tro­mé­na­ger. Dans les faits, plus de 40 % des im­por­ta­tions amé­ri­caines sont opé­rées au sein même des mul­ti­na­tio­nales amé­ri­caines. Le com­merce in­tra-firme est non seuleÀ

plus d’un titre, l’ad­mi­nis­tra­tion de George W. Bush in­car­nait dé­jà cet uni­la­té­ra­lisme as­su­mé qui re­fait au­jourd’hui sur­face sous la ban­nière de l’Ame­ri­ca First.

ment ca­pi­tal dans les échanges avec l’Union eu­ro­péenne (60 % des im­por­ta­tions) et l’Amé­rique du Nord (60 %), mais il est aus­si un élé­ment clé pour comprendre la dynamique des re­la­tions com­mer­ciales avec le Mexique (67 %), le Ja­pon (77 %), l’Al­le­magne (70 %) et dans une moindre me­sure, la Chine (29 %), pays poin­tés du doigt par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump en rai­son de leur ex­cé­dent com­mer­cial avec les États-Unis (voir fi­gure 1) (9). Pour­tant, à l’ère des chaînes de va­leur glo­bales, les des­truc­tions et les créa­tions d’em­plois ne se me­surent plus sim­ple­ment à l’aune du dé­fi­cit com­mer­cial, qui est le fruit de nom­breux fac­teurs (at­trac­ti­vi­té de l’éco­no­mie amé­ri­caine, sur­con­som­ma­tion amé­ri­caine, sur­éva­lua­tion du dol­lar, etc.) (10). Troi­siè­me­ment, le sys­tème éco­no­mique in­ter­na­tio­nal dis­pose de garde-fous vi­sant à pré­ve­nir l’usage abu­sif de me­sures pro­tec­tion­nistes. En dé­pit de l’hos­ti­li­té af­fi­chée par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump vis-à-vis du mul­ti­la­té­ra­lisme, l’échec des né­go­cia­tions du cycle de Do­ha et les in­quié­tudes sus­ci­tées par la crise de 2009-2010 ont fait de la sau­ve­garde d’un sys­tème in­ter­na­tio­nal ou­vert la rai­son d’être de l’OMC. Sa lé­gi­ti­mi­té dé­pen­dra de sa ca­pa­ci­té à conte­nir les pres­sions pro­tec­tion­nistes aux États-Unis et ailleurs. L’Union eu­ro­péenne a de sur­croit in­di­qué sa vo­lon­té de re­cou­rir au sys­tème de rè­gle­ment des dif­fé­rends dans le cas où les États-Unis im­po­se­raient de nou­velles taxes sur les im­por­ta­tions, tan­dis que la Chine a ré­af­fir­mé son at­ta­che­ment aux règles du com­merce in­ter­na­tio­nal. Ces obs­tacles montrent qu’il ne se­ra pas ai­sé de mettre en cause des normes in­ter­na­tio­nales que les États-Unis se sont éver­tués à ins­ti­tu­tion­na­li­ser de­puis la fin de la Deuxième Guerre mon­diale.

Vers un re­pli géos­tra­té­gique de la puis­sance amé­ri­caine

Un autre hé­ri­tage de l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine pour­rait à terme avoir rai­son des vel­léi­tés pro­tec­tion­nistes du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain : la ré­si­lience de la doc­trine de li­bé­ra­li­sa­tion com­pé­ti­tive qui consiste à mettre en concur­rence les né­go­cia­tions bi­la­té­rales, ré­gio­nales et mul­ti­la­té­rales dans le but d’har­mo­ni­ser les règles du com­merce mon­dial. Pro­mue par les ÉtatsU­nis de­puis le dé­but des an­nées 1990, cette doc­trine a im­pul­sé une vé­ri­table course aux ac­cords de libre-échange dont les ac­cords trans­ré­gio­naux comme le TPP et le TTIP n’étaient que la der­nière in­car­na­tion. La re­mise en ques­tion du lea­der­ship amé­ri­cain en la ma­tière ne son­ne­ra pas la fin de cette ba­taille géoé­co­no­mique. Elle en­traî­ne­ra très vrai­sem­bla­ble­ment une re­con­fi­gu­ra­tion des al­liances, des es­paces et des chaînes de valeurs, comme le laissent pré­sa­ger les dé­cla­ra­tions de la Chine et l’Union eu­ro­péenne au len­de­main du re­trait des États-Unis du TPP – la pre­mière ré­af­fir­mant sa vo­lon­té d’as­su­mer son rôle dans la ré­gion Asie-Pa­ci­fique et de dé­fendre le libre-échange ; la se­conde si­gna­lant un re­gain d’in­té­rêt de ses propres par­te­naires com­mer­ciaux (no­tam­ment le Mexique, le Ja­pon et le Mercosur) pour les né­go­cia­tions avec Bruxelles (voir carte des ac­cords de l’UE et de la Chine en cours de né­go­cia­tion). Si Wa­shing­ton laisse la part belle à ses concur­rents asia­tiques et eu­ro­péens, il est fort pro­bable que les grands groupes amé­ri­cains se mo­bi­li­se­ront en fa­veur d’une stra­té­gie com­mer­ciale plus conqué­rante – comme ce fut le cas au dé­but des an­nées 2000 et au cours du pre­mier man­dat de Ba­rack Oba­ma. Là en­core, si les États-Unis se désen­gagent des grandes né­go­cia­tions com­mer­ciales me­nées par l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma, ils se re­trou­ve­ront iro­ni­que­ment contraints par les règles du jeu qu’ils ont éla­bo­rées de­puis plus d’un de­mi-siècle. Mais, si les ob­jec­tifs et les mo­da­li­tés du nouveau pa­trio­tisme éco­no­mique semblent in­trin­sè­que­ment contra­dic­toires, le can­di­dat en fonc­tion semble bien dé­ter­mi­né à rompre avec le sta­tu quo. Doit-on en conclure que les États-Unis s’ache­minent vers un re­pli géos­tra­té­gique ?

Sur le plan mul­ti­la­té­ral, le mé­pris de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump pour les or­ga­ni­sa­tions mul­ti­la­té­rales, sa vi­sion du com­merce in­ter­na­tio­nal comme un jeu à somme nulle et sa prio­ri­té au bi­la­té­ra­lisme au­gurent un désen­ga­ge­ment de la puis­sance amé­ri­caine. Stra­té­gi­que­ment, le pa­ri est ris­qué car, en dé­pit du dis­cours po­pu­liste sur la bien­veillance naïve dont Wa­shing­ton au­rait fait preuve de­puis des dé­cen­nies, les États-Unis ont très lar­ge­ment bé­né­fi­cié du sys­tème com­mer­cial ré­gi par l’OMC, dont ils ont lar­ge­ment fa­çon­né les règles. Si le rap­port de forces est au­jourd’hui

Il ne se­ra pas ai­sé de mettre en cause des normes que les États-Unis se sont éver­tués à ins­ti­tu­tion­na­li­ser de­puis la fin de la Deuxième Guerre mon­diale.

bien moins fa­vo­rable à l’Amé­rique et à l’Union eu­ro­péenne qu’au XXe siècle, les États-Unis ont en­core beau­coup à ga­gner des né­go­cia­tions mul­ti­la­té­rales à l’OMC. C’est no­tam­ment le cas dans le sec­teur des tech­no­lo­gies re­nou­ve­lables où, dans le cadre des né­go­cia­tions de l’Ac­cord sur les biens en­vi­ron­ne­men­taux (EGA), les États-Unis et l’Eu­rope pour­raient mieux ré­gle­men­ter la concur­rence de la Chine, dont l’in­dus­trie pour­rait in­di­rec­te­ment bé­né­fi­cier du désen­ga­ge­ment des États-Unis en ma­tière de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. « L’em­preinte lé­gère » ( light foot­print) des États-Unis à Ge­nève pour­rait éga­le­ment se faire au dé­tri­ment des fleu­rons de l’in­dus­trie nu­mé­rique amé­ri­caine (les GAFA et « l’éco­no­mie des ap­plis »), à l’heure où le com­merce nu­mé­rique sus­cite de plus en plus d’in­té­rêt à l’OMC. De la même ma­nière, les né­go­cia­tions de l’Ac­cord sur le Com­merce des Ser­vices (ACS ou TISA en an­glais), en sus­pens de­puis la fin de l’an­née 2016, sont une op­por­tu­ni­té man­quée pour les États-Unis qui de­meurent le pre­mier ex­por­ta­teur mon­dial de ser­vices. L’ab­sence de stra­té­gie géoé­co­no­mique est tout aus­si alar­mante sur le plan ré­gio­nal (voir ta­bleau 1). En Asie, le re­trait amé­ri­cain est une grave er­reur géos­tra­té­gique : en hy­po­thé­quant l’ini­tia­tive phare des États-Unis dans la ré­gion (le TPP), Wa­shing­ton a rom­pu l’équi­libre éco­no­mie-sé­cu­ri­té de la doc­trine du conga­ge­ment (mot-va­lise pour contain­ment et en­ga­ge­ment) visàde la Chine, mi­nu­tieu­se­ment éla­bo­rée par l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma. Ce désen­ga­ge­ment amé­ri­cain a ra­me­né les questions sé­cu­ri­taires sur le de­vant de la scène dans un contexte géo­po­li­tique com­plexe mar­qué par les ri­va­li­tés ter­ri­to­riales et la pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire en Co­rée du Nord. Ces dos­siers stra­té­giques épi­neux oc­cultent des questions éco­no­miques tout aus­si com­plexes, no­tam­ment vis-à-vis de la Chine (re­fus du sta­tut d’éco­no­mie de mar­ché à l’OMC, po­li­tique in­dus­trielle « Made in Chi­na 2025 ») qui ne pour­ront en au­cun cas être ré­so­lues sans l’éla­bo­ra­tion d’une vé­ri­table stra­té­gie co­hé­rente [lire à ce su­jet l’ar­ticle d’E. Hache p. 86 de ce Di­plo­ma­tie, NdlR]. Par ailleurs, la pers­pec­tive d’un ac­cord bi­la­té­ral avec le Ja­pon n’a sus­ci­té que peu d’en­thou­siasme à To­kyo, qui a non seule­ment

Sur le plan mul­ti­la­té­ral, le mé­pris de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump pour les or­ga­ni­sa­tions mul­ti­la­té­rales, sa vi­sion du com­merce in­ter­na­tio­nal comme un jeu à somme nulle et sa prio­ri­té au bi­la­té­ra­lisme au­gurent un désen­ga­ge­ment de la puis­sance amé­ri­caine.

com­men­cé à mo­bi­li­ser ses par­te­naires pour ap­pli­quer un « TPP 11 » sans les États-Unis, mais pour­rait aus­si cé­lé­brer la conclu­sion des né­go­cia­tions bi­la­té­rales avec l’Union eu­ro­péenne pour le pro­chain som­met du G20 à Ham­bourg – et faire ain­si re­gret­ter à Wa­shing­ton ses am­bi­tions iso­la­tion­nistes.

Vis-à-vis de l’Eu­rope, la di­plo­ma­tie éco­no­mique amé­ri­caine est au­jourd’hui vic­time des in­cons­tances et contra­dic­tions de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump sur des questions aus­si cen­trales que le rôle de l’OTAN et la per­ti­nence du TTIP. Si les ca­pi­tales eu­ro­péennes se sont vo­lon­tiers ac­cou­tu­mées de cette am­bi­va­lence en pé­riode élec­to­rale, la pré­fé­rence amé­ri­caine pour le bi­la­té­ra­lisme au len­de­main du Brexit (11) a été per­çue à Bruxelles comme un vé­ri­table af­front. Mal­gré un re­gain d’in­té­rêt pour le TTIP suite aux ré­cents échanges entre le se­cré­taire au Com­merce Wil­bur Ross et la com­mis­saire eu­ro­péenne au com­merce Ce­ci­lia Malm­ström, il est dif­fi­cile de conce­voir de nou­veaux com­pro­mis trans­at­lan­tiques sur des su­jets sen­sibles comme l’ac­cès aux mar­chés pu­blics, l’agri­cul­ture, la san­té pu­blique et l’en­vi­ron­ne­ment ou les normes so­ciales du travail. En de­hors des me­sures et des droits com­pen­sa­toires vis-à-vis des pays émer­gents comme la Chine, les pers­pec­tives d’ali­gne­ment en ma­tière com­mer­ciale entre Bruxelles et Wa­shing­ton pour­raient donc être li­mi­tées si l’ad­mi­nis­tra­tion Trump conti­nue à pri­vi­lé­gier la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale, l’uni­la­té­ra­lisme et le bi­la­té­ra­lisme.

Les pre­miers actes de la di­plo­ma­tie amé­ri­caine dans les Amé­riques ne sont pas plus pro­pices à un rap­pro­che­ment. Ce­la tient, d’une part, à la cam­pagne xé­no­phobe et an­ti-ALENA qui lui a alié­né la classe po­li­tique et le peuple mexi­cains. En dé­pit de la bonne vo­lon­té af­fi­chée par les gou­ver­ne­ments mexi­cain et ca­na­dien concer­nant la re­né­go­cia­tion de l’ALENA, l’im­pré­pa­ra­tion et l’agres­si­vi­té de l’ad­mi­nis­tra­tion amé­ri­caine – no­tam­ment l’im­po­si­tion de droits com­pen­sa­toires sur le bois d’oeuvre ca­na­dien ou les me­naces de sanc­tions à l’en­contre de l’in­dus­trie su­crière mexi­caine – ont créé de nou­velles ten­sions au sein du sous-con­tinent nord-amé­ri­cain. Par ailleurs, les ré­ti­cences du pré­sident amé­ri­cain à l’égard de la nor­ma­li­sa­tion des re­la­tions di­plo­ma­tiques avec Cu­ba risquent d’anéan­tir l’un des seuls suc­cès de l’ad­mi­nis­tra­tion Oba­ma en Amé­rique la­tine, alors même que cette ini­tia­tive avait contri­bué à res­tau­rer l’image des États-Unis sur le con­tinent. En Amé­rique la­tine, comme en Asie, ce désen­ga­ge­ment risque de faire la part belle aux autres puis­sances com­mer­ciales, comme en té­moignent le re­gain d’in­té­rêt du Mexique pour les né­go­cia­tions com­mer­ciales avec l’Union eu­ro­péenne et l’aug­men­ta­tion ver­ti­gi­neuse des in­ves­tis­se­ments chi­nois sur le con­tinent la­ti­no-amé­ri­cain. À en ju­ger par la vo­lon­té de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump de sa­per le bud­get de l’aide ex­té­rieure amé­ri­caine, le re­pli de Wa­shing­ton semble aus­si avé­ré sur le con­tinent afri­cain, mal­gré le dy­na­misme des éco­no­mies émer­gentes afri­caines dont Pé­kin a, là en­core, bien sai­si le po­ten­tiel (12).

Ce tour d’ho­ri­zon de la di­plo­ma­tie éco­no­mique amé­ri­caine ré­vèle que la ré­vo­lu­tion po­li­tique pen­sée ou fan­tas­mée par Do­nald Trump et ses conseillers ne ré­si­de­rait pas tant dans l’adop­tion d’une stra­té­gie mer­can­ti­liste co­hé­rente dont l’ap­pli­ca­tion est dé­jà en voie d’être com­pro­mise par de mul­tiples obs­tacles éco­no­miques et ins­ti­tu­tion­nels. Elle tien­drait plu­tôt à une ab­sence de sen­si­bi­li­té di­plo­ma­tique, de ra­tio­na­li­té éco­no­mique et de ré­flexion géos­tra­té­gique qui pré­sente des risques ma­jeurs pour la pé­ren­ni­té du lea­der­ship éco­no­mique amé­ri­cain à tra­vers le monde. La théo­rie de l’Ame­ri­ca First se heurte à la pratique de l’Ame­ri­ca Last. Au vu des conflits in­hé­rents à l’éla­bo­ra­tion de la po­li­tique com­mer­ciale amé­ri­caine (exé­cu­tif contre Con­grès, in­té­rêts in­ter­na­tio­na­listes contre pro­tec­tion­nistes), la ques­tion est donc de sa­voir quand et com­ment les forces glo­ba­listes pour­ront mettre fin à cette ré­vo­lu­tion po­li­tique qui n’en est pas une, afin de li­mi­ter les dé­gâts éco­no­miques, po­li­tiques, voire mi­li­taires qu’elle pour­rait lais­ser dans son sillage.

En de­hors des me­sures et des droits com­pen­sa­toires vis-à-vis des pays émer­gents comme la Chine, les pers­pec­tives d’ali­gne­ment en ma­tière com­mer­ciale entre Bruxelles et Wa­shing­ton pour­raient donc être li­mi­tées si l’ad­mi­nis­tra­tion Trump conti­nue à pri­vi­lé­gier la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale, l’uni­la­té­ra­lisme et le bi­la­té­ra­lisme.

Pho­to ci-des­sous : Un ca­mion ca­na­dien trans­por­tant du bois s’ap­prête à pas­ser la fron­tière amé­ri­caine. En avril der­nier, les États-Unis ont re­lan­cé un vieux conflit com­mer­cial avec le Ca­na­da en pre­nant la dé­ci­sion d’im­po­ser des taxes sur les...

USA, Chine, Union eu­ro­péenne : la course aux ac­cords de libre-échange (ALE) ?

Pho­to ci-des­sus : Siège de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du Com­merce à Ge­nève. Lors de son pre­mier dis­cours face au Con­grès, le 28 fé­vrier 2017, le pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump a ré­af­fir­mé sa vo­lon­té de mettre en place des me­sures pro­tec­tion­nistes de...

ana­lyse Par Jean-Bap­tiste Ve­lut, maître de confé­rences en ci­vi­li­sa­tion amé­ri­caine à l’Uni­ver­si­té Sor­bon­neNou­velle et co­or­di­na­teur d’un ré­seau de cher­cheurs eu­ro­péens sur l’in­clu­sion dans les né­go­cia­tions com­mer­ciales (Eu­ro­peA­mé­riques) (1). Pho­to...

Notes (1) Ses re­cherches portent sur les ac­cords de libre-échange, la po­li­tique com­mer­ciale amé­ri­caine et les débats sur la mon­dia­li­sa­tion aux États-Unis et en Eu­rope. (2) Do­nald Trump, « Dis­cours inau­gu­ral », Wa­shing­ton, DC, 20 jan­vier 2017. (3)...

Pho­to ci-contre : Le 1er juin 2017, dans un dis­cours pro­non­cé de­vant la Mai­son-Blanche, le nouveau pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump an­non­çait le re­trait des États-Unis de l’Ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat, au nom de la « dé­fense des em­plois amé­ri­cains...

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