– ANA­LYSE La Chine, nou­velle reine de la mon­dia­li­sa­tion ?

Diplomatie - - Éditorial - Em­ma­nuel Hache

En an­non­çant son re­trait du Par­te­na­riat Trans-Pa­ci­fique, l’ad­mi­nis­tra­tion Trump semble lais­ser à la Chine la pos­si­bi­li­té de prendre le lea­der­ship mon­dial en ma­tière de di­plo­ma­tie com­mer­ciale. Fort prag­ma­ti­que­ment, Pé­kin sai­sit cette op­por­tu­ni­té, no­tam­ment en Asie, mais sa stra­té­gie pour­rait lui ser­vir de mo­dèle ailleurs.

En jan­vier 2017, à quelques jours d’in­ter­valle, les pré­si­dents amé­ri­cain et chi­nois se sont li­vrés à une ba­taille de com­mu­ni­ca­tion à dis­tance sur la ques­tion du libre-échange au ni­veau in­ter­na­tio­nal. Ain­si, le 45e pré­sident des États-Unis, Do­nald Trump, a mar­qué de son em­preinte le pre­mier jour of­fi­ciel de son man­dat avec le re­trait de Wa­shing­ton du Par­te­na­riat Trans-Pa­ci­fique (TPP). Quelques jours au­pa­ra­vant, le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping avait af­fir­mé, quant à lui, dans son dis­cours au Fo­rum éco­no­mique mon­dial de Da­vos, l’im­por­tance de l’ou­ver­ture com­mer­ciale, un fac­teur qui a per­mis à près de 700 mil­lions de ses conci­toyens de sor­tir de la pau­vre­té ! Dans ce même dis­cours du 17 jan­vier, et par an­ti­ci­pa­tion d’un pro­bable re­pli pro­tec­tion­niste de Wa­shing­ton, il confir­mait que la Chine pre­nait le re­lais des États-Unis dans le sys­tème com­mer­cial in­ter­na­tio­nal, et plus par­ti­cu­liè­re­ment en Asie.

La place de l’ou­ver­ture com­mer­ciale dans le dé­ve­lop­pe­ment asia­tique

Cette ré­gion est par­ti­cu­liè­re­ment symp­to­ma­tique des évo­lu­tions ob­ser­vées au ni­veau in­ter­na­tio­nal sur la ques­tion du libre-échange. De­puis les an­nées 1960, avec le dé­col­lage éco­no­mique du Ja­pon, puis dans son sillage ce­lui des « Dra­gons » (Co­rée du Sud, Hong Kong, Sin­ga­pour et Taï­wan) dans les

an­nées 1970 et des « Tigres » (In­do­né­sie, Ma­lai­sie, Phi­lip­pines et Thaï­lande) dans les an­nées 1980, s’est po­sée la ques­tion de la place de l’ou­ver­ture com­mer­ciale dans le mo­dèle de dé­ve­lop­pe­ment asia­tique. Les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs se sont en­ga­gés dans des po­li­tiques com­mer­ciales sous l’angle du mul­ti­la­té­ra­lisme et les échanges in­tra-ré­gio­naux y ont été struc­tu­rel­le­ment éle­vés (fi­gure 1). Du­rant cette pé­riode, les po­li­tiques de li­bé­ra­li­sa­tion com­mer­ciale ont été édi­fiées

Le TPP re­pré­sen­tait la par­tie com­mer­ciale du pi­vot asia­tique ini­tié en 2011 par Ba­rack Oba­ma.

sous l’égide de l’Ac­cord gé­né­ral sur les ta­rifs doua­niers et le com­merce (GATT), puis de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce (OMC), les po­li­tiques ré­gio­nales s’ins­pi­rant, elles, plus gé­né­ra­le­ment, d’un cadre mul­ti­la­té­ral (zone de libre-échange de l’As­so­cia­tion des Na­tions de l’Asie du Sud-Est – ASEAN FTA, 1992). Le dé­but du XXIe siècle consti­tue de ce point de vue une rup­ture pro­fonde dans la phi­lo­so­phie des ac­cords com­mer­ciaux, dé­sor­mais mar­quée par la pré­do­mi­nance des ac­cords bi­la­té­raux. Se­lon Jef­frey Wil­son (1), la ré­gion AsiePa­ci­fique, qui n’avait ini­tié que quatre ac­cords bi­la­té­raux en 2000, en compte au­jourd’hui 52, et 54 autres avec des par­ties ex­té­rieures à la ré­gion. Du­rant les an­nées 2000, de nom­breux ef­forts d’in­té­gra­tion ont tou­te­fois été me­nés pour pal­lier la tendance à la di­vi­sion en Asie de l’Est : la Chine et la Co­rée du Sud ont no­tam­ment ré­flé­chi entre 2004 et 2006, puis sur la pé­riode 2007-2009, à une pos­si­bi­li­té d’in­té­gra­tion com­mer­ciale à tra­vers l’East Asia Free Trade Area (EAFTA, ou ASEAN+3 – Ja­pon, Chine, Co­rée du Sud). Le Ja­pon n’est pas res­té in­ac­tif, sou­te­nant le Com­pre­hen­sive Eco­no­mic Part­ner­ship for East Asia (CEPEA), entre 2006 et 2009 (2). La Chine et le Ja­pon ont en­suite ré­flé­chi à une ini­tia­tive com­mune en 2010, juste avant que l’ASEAN, sous l’im­pul­sion de l’In­do­né­sie, ne ré­flé­chisse à la pro­po­si­tion du Re­gio­nal Com­pre­hen­sive Eco­no­mic Part­ner­ship (RCEP) en 2012.

Le re­trait amé­ri­cain du TPP si­gni­fie-t-il la fin du pi­vot asia­tique amé­ri­cain ?

Le TPP, dont les né­go­cia­tions ont dé­bu­té en 2008, a été si­gné par Ba­rack Oba­ma, mais n’a pas été ra­ti­fié par les États-Unis. Il pro­po­sait un par­te­na­riat avec 12 pays re­pré­sen­tant en­vi­ron 40 % du PIB mon­dial et plus du tiers des ex­por­ta­tions mon­diales. Il re­pré­sen­tait la par­tie com­mer­ciale du pi­vot asia­tique ini­tié en 2011 par Ba­rack Oba­ma de­vant le Par­le­ment aus­tra­lien (3). Cette po­li­tique vi­sait à ren­for­cer les al­liances mi­li­taires avec cer­tains pays de la ré­gion (Aus­tra­lie, Co­rée du Sud, Ja­pon, Phi­lip­pines et Thaï­lande). Le TPP était le sym­bole d’une stra­té­gie d’in­fluence éco­no­mique plu­tôt per­ti­nente pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, car en ex­cluant la Chine, les États-Unis es­pé­raient contre­car­rer son em­prise éco­no­mique dans la ré­gion. Mais Wa­shing­ton sou­hai­tait éga­le­ment, à plus long terme, l’en­trée de Pé­kin dans le TPP sous condi­tions amé­ri­caines, en lui im­po­sant ses propres règles com­mer­ciales et stan­dards in­ter­na­tio­naux.

L’aban­don du TPP par les États-Unis ouvre la porte à trois chan­ge­ments ma­jeurs. D’une part, le re­trait amé­ri­cain du TPP four­nit à la Chine la ca­pa­ci­té de rayon­ner en­core da­van­tage d’un point de vue com­mer­cial dans la ré­gion ; d’autre part, il pour­rait per­mettre à la di­plo­ma­tie com­mer­ciale chi­noise d’im­po­ser ses propres stan­dards en ma­tière d’ac­cords bi­la­té­raux ou mul­ti­la­té­raux ; en­fin, il offre à Pé­kin la pri­meur de la dé­ci­sion dans l’agen­da com­mer­cial ré­gio­nal et mon­dial en fonc­tion de ses propres pré­oc­cu­pa­tions éco­no­miques.

Or, la Chine est en train de vivre une dynamique de tran­si­tion éco­no­mique in­ob­ser­vée dans l’his­toire éco­no­mique mon­diale. Ain­si, après avoir culmi­né à plus de 14 % en 2007, le taux de crois­sance de son éco­no­mie est pas­sé de 10,6 % en 2010 à 6,7 % en 2016, son taux le plus faible de­puis près de 25 ans. Ce mou­ve­ment s’ob­serve alors que la crois­sance mon­diale de­vrait s’éta­blir au­tour de 3,4 % cette an­née se­lon le FMI, et celle du com­merce mon­dial au­tour de 2,4 % (4). Plus glo­ba­le­ment, l’OMC in­siste sur les in­cer­ti­tudes po­li­tiques aux États-Unis et en Eu­rope pour jus­ti­fier de pré­vi­sions com­prises en réa­li­té entre 1,8 % et 3,6 %. Dans ce contexte, l’es­pace créé par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump consti­tue une réelle op­por­tu­ni­té pour l’af­fir­ma­tion d’une gou­ver­nance chi­noise au ni­veau mon­dial. Par le pas­sé, Pé­kin a tou­jours su faire preuve d’un cer­tain prag­ma­tisme en mê­lant des ob­jec­tifs do­mes­tiques et une conquête pro­gres­sive sur le plan in­ter­na­tio­nal. De­puis le dé­but des an­nées 2000 et après son adhé­sion à l’OMC en dé­cembre 2001, la Chine n’a eu de cesse de si­gner des ac­cords com­mer­ciaux avec ses prin­ci­paux voi­sins, en par­ti­cu­lier avec les membres de l’ASEAN, ce qui a no­tam­ment in­duit un ef­fet do­mi­no sur les autres pays : Ja­pon, Co­rée du Sud, Inde, Aus­tra­lie et Nou­velle-Zé­lande. Les États-Unis n’ont ja­mais été en me­sure de s’im­po­ser face à la Chine dans ce type de trai­tés com­mer­ciaux, no­tam­ment en rai­son de leur in­tran­si­geance sur la ques­tion des stan­dards com­mer­ciaux.

Quelles al­ter­na­tives au TPP ?

Le TPP a été né­go­cié pa­ral­lè­le­ment à d’autres ini­tia­tives (fi­gure 2) de par­te­na­riats éco­no­miques et com­mer­ciaux dans la ré­gion, no­tam­ment le RCEP à l’ini­tia­tive de l’ASEAN, mais éga­le­ment la Zone de libre-échange Asie-Pa­ci­fique (FTAAP pour Free Trade Area of the Asia Pa­ci­fic) lan­cée par la Chine dans le cadre du som­met de la Co­opé­ra­tion éco­no­mique

pour l’Asie-Pa­ci­fique (5) (APEC) en 2014 et le pro­jet de Nou­velle Route de la Soie (OBOR pour One Belt, One Road) mis en oeuvre de­puis 2013 par Xi Jin­ping (voir carte p. 91). L’al­ter­na­tive du RCEP est par­ti­cu­liè­re­ment in­té­res­sante et peut-être re­pré­sen­ta­tive de la fu­ture ar­chi­tec­ture des ac­cords com­mer­ciaux de la ré­gion. Les né­go­cia­tions au­tour de l’ac­cord ont été lan­cées en no­vembre 2012, en marge d’un som­met de l’ASEAN (6) à Ph­nom Penh au Cam­bodge. Le RCEP est une ini­tia­tive de zone com­mer­ciale en libre-échange re­grou­pant l’en­semble des pays de l’ASEAN, mais éga­le­ment les pays avec les­quels ces der­niers ont des ac­cords de libre-échange, à sa­voir l’Aus­tra­lie, la Chine, la Co­rée du Sud, l’Inde, le Ja­pon, et la Nou­velle-Zé­lande. Les 16 pays par­ti­ci­pant à cette ini­tia­tive re­pré­sentent près de la moi­tié de la po­pu­la­tion mon­diale, plus de 30 % du PIB mon­dial et 25 % des ex­por­ta­tions mon­diales. Dans sa concep­tion, l’ac­cord sur le RCEP doit prendre en compte le ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment de ses pays membres, ce qui per­met d’af­fir­mer que ce trai­té au­ra de fac­to de moindres exi­gences com­mer­ciales et ré­gle­men­taires que le TPP. Fin 2016, près de 16 rounds de né­go­cia­tions s’étaient dé­rou­lés et seuls deux cha­pitres avaient été conclus (co­opé­ra­tion tech­nique, pe­tites et moyennes en­tre­prises). Pour le com­merce de biens, la part des biens cou­vrant l’ac­cord n’est pas dé­fi­nie et, si l’ASEAN avait pro­po­sé le chiffre de 92 %, cer­tains évoquent dé­jà un chiffre in­fé­rieur avec une four­chette com­prise entre 80 % et 92 %. La ques­tion des mé­ca­nismes ISDS ( In­ves­tor-State Dis­pute Set­tle­ment) qui per­mettent de ré­gler des dif­fé­rends entre États et en­tre­prises reste un point de blo­cage im­por­tant, car les tri­bu­naux in­ter­na­tio­naux sont dé­jà oc­cu­pés par une cin­quan­taine de li­tiges op­po­sant des en­tre­prises à des gou­ver­ne­ments membres du RCEP, avec en jeu près de 31 mil­liards de dol­lars Les deux pro­jets TPP et RCEP ne sont quoi qu’il en soit en au­cun point com­pa­rables (voir fi­gure 3). En ef­fet, le RCEP se veut un ac­cord com­mer­cial pro­gres­sif : les as­pects com­mer­ciaux pour les biens étant trai­tés en prio­ri­té, avant les thé­ma­tiques liées à l’in­ves­tis­se­ment (2020) et les autres questions (2025). L’ac­cord du RCEP est-il pour au­tant in­té­res­sant pour l’en­semble des pays ? Pour le gou­ver­ne­ment aus­tra­lien par exemple, le RCEP reste une op­tion très in­té­res­sante par rap­port au TPP. En ef­fet, 9 des 13 prin­ci­paux pays par­te­naires de Can­ber­ra font par­tie de cet ac­cord (Chine, Ja­pon, Co­rée du Sud, Sin­ga­pour, Nou­velle-Zé­lande, Thaï­lande, Ma­lai­sie, Inde et In­do­né­sie) et l’en­semble RCEP re­pré­sente près de 60 % du com­merce bi­la­té­ral aus­tra­lien et près de 70 % des ex­por­ta­tions de biens et ser­vices du pays.

Si la Chine sou­haite pour sa part al­ler au bout du RCEP, c’est pour at­teindre un ob­jec­tif beau­coup plus im­por­tant : la conclu­sion du FTAAP (voir in­fra). Cen­tré sur les pays de l’ASEAN, et

D’une part, le re­trait amé­ri­cain du TPP four­nit à la Chine la ca­pa­ci­té de rayon­ner en­core da­van­tage d’un point de vue com­mer­cial dans la ré­gion ; d’autre part, il pour­rait per­mettre à la di­plo­ma­tie com­mer­ciale chi­noise d’im­po­ser ses propres stan­dards en ma­tière d’ac­cords bi­la­té­raux.

non sur ceux de l’APEC, le RCEP de­vrait conduire à dé­pla­cer le centre de gra­vi­té des ac­cords com­mer­ciaux en Asie, et plus glo­ba­le­ment des dy­na­miques d’in­ves­tis­se­ments, d’un mo­dèle Asie-Pa­ci­fique à un mo­dèle In­do-Pa­ci­fique, per­met­tant à Pé­kin d’aug­men­ter son in­fluence en par­ti­cu­lier sur l’Inde. D’autre part, la Chine pour­rait s’en ser­vir comme d’un vé­hi­cule d’ap­pren­tis­sage pour ses ac­cords com­mer­ciaux fu­turs.

Par ailleurs, le mo­dèle du RCEP, ra­di­ca­le­ment dif­fé­rent et beau­coup moins am­bi­tieux en ma­tière com­mer­ciale et en ma­tière d’in­ves­tis­se­ments, sus­cite une forme d’at­trac­ti­vi­té pour cer­tains pays, au pre­mier rang des­quels l’Inde. New Del­hi a ain­si ob­te­nu l’as­su­rance que cer­taines de ses re­ven­di­ca­tions ta­ri­faires se­raient prises en compte et ne fait plus obs­tacle à la mise en oeuvre du RCEP. Les États les moins dé­ve­lop­pés de la ré­gion sont éga­le­ment plus confiants avec cette ap­proche mi­ni­ma­liste en ma­tière de stan­dards de ré­gu­la­tion et sont donc plus en­clins à ra­ti­fier le RCEP.

Un pos­sible TPP à 11

Pour au­tant, cer­tains pays en­vi­sagent éga­le­ment de re­lan­cer l’ac­cord du TPP sans les États-Unis – le RCEP n’étant pour eux qu’un choix par dé­faut. Le Ja­pon est par­ti­cu­liè­re­ment proac­tif sur le su­jet (7) et il a été re­joint no­tam­ment par l’Aus­tra­lie, les deux pays pré­fé­rant un ac­cord n’in­cluant pas la Chine. Les deux mi­nistres char­gés des questions com­mer­ciales, Ste­ven Cio­bo et Hi­ro­shige Se­ko, ont ain­si re­mis au goût du jour cette pos­si­bi­li­té (8). Mais, si Sin­ga­pour est lui aus­si plu­tôt fa­vo­rable à la re­prise du TPP à 11, d’autres pays (Ma­lai­sie, Viet­nam) conservent une faible ap­pé­tence à ou­vrir leur ter­ri­toire sans avoir en re­tour l’ac­cès au grand mar­ché amé­ri­cain. Il fau­dra attendre l’is­sue des réunions du prin­temps-été 2017 pour éva­luer les chances de conclure un TPP à 11. Plu­sieurs scé­na­rios sont en­vi­sa­gés : mo­di­fier les règles d’en­trée en vi­gueur du TPP (9), re­né­go­cier l’ac­cord, ou éta­blir une zone de libre-échange in­cluant d’autres pays que les 11 membres par­te­naires (10). Le der­nier scé­na­rio re­cueille un avis très fa­vo­rable au­près de nom­breux pays membres d’Amé­rique du Sud, car ils ima­ginent la pos­si­bi­li­té d’y in­clure ain­si la Chine à court terme. Pour le Ja­pon et l’Aus­tra­lie no­tam­ment, les en­jeux sont très im­por­tants, car le TPP et le RCEP ne traitent pas de la ques­tion de l’in­té­gra­tion com­mer­ciale au même de­gré : avec la Chine pré­sente dans le TPP, le ni­veau d’ou­ver­ture com­mer­ciale se­rait plus faible et à l’image du mo­dèle vou­lu par Pé­kin.

Du con­sen­sus de Wa­shing­ton au con­sen­sus de Pé­kin en ma­tière com­mer­ciale ?

En pa­ral­lèle, la Chine cherche à concré­ti­ser la zone de li­breé­change Asie-Pa­ci­fique, qui re­pré­sente près de 58 % du PIB mon­dial. Ori­gi­nel­le­ment conçu pour har­mo­ni­ser le « plat de spa­ghet­ti » (11) des dif­fé­rents ac­cords bi­la­té­raux, le FTAAP a été concep­tua­li­sé en 2006 lors du som­met de l’APEC, mais c’est vé­ri­ta­ble­ment lors du som­met de 2014 (12), en Chine, que le pré­sident Xi Jin­ping en a af­fir­mé le tour­nant stra­té­gique. Bien évi­dem­ment, avec le re­cul amé­ri­cain sur le TPP, il est peu pro­bable que Wa­shing­ton montre une quel­conque vo­lon­té d’avan­cer sur ce su­jet. En­core une fois, la Chine reste en po­si­tion de force sur l’en­semble de ces dos­siers. En ef­fet, elle a dé­jà si­gné des ac­cords bi­la­té­raux avec 13 des 21 pays de l’APEC et a un ac­cord ré­gio­nal avec l’ASEAN. De fait, la stra­té­gie com­mer­ciale chi­noise pour­rait consis­ter à sub­sti­tuer un ac­cord glo­bal à un em­pi­le­ment d’ac­cords bi­la­té­raux. Plus glo­ba­le­ment, la Chine pro­jette pour la ré­gion et pour l’en­semble d’un axe Chine-Eu­rope un mo­dèle in­clu­sif de dé­ve­lop­pe­ment mê­lant com­merce et in­ves­tis­se­ment.

Dans sa concep­tion, l’ac­cord sur le RCEP doit prendre en compte le ni­veau de dé­ve­lop­pe­ment de ses pays membres, ce qui per­met d’af­fir­mer que ce trai­té au­ra de fac­to de moindres exi­gences com­mer­ciales et ré­gle­men­taires que le TPP.

D’un con­sen­sus de Wa­shing­ton mis en place dans les an­nées 1980 dans le cadre des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales is­sues de la Se­conde Guerre mon­diale (Banque mon­diale, Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal), les an­nées 2000 ont vu ap­pa­raître un con­sen­sus de Pé­kin, al­ter­na­tif certes, mais en­gen­drant de nou­velles formes de dé­pen­dances pour les pays ayant contrac­té avec la Chine. La ques­tion com­mer­ciale est au coeur de la stra­té­gie chi­noise ac­tuelle. Dès 2015, en Tur­quie, le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping avait an­non­cé que le thème prin­ci­pal du G20 de sep­tembre 2016, à Hangz­hou, en Chine, por­te­rait sur la re­cherche d’une éco­no­mie mon­diale re­vi­go­rée, in­ter­con­nec­tée et in­no­vante ! Quatre prio­ri­tés avaient ain­si été dé­fi­nies à l’époque pour at­teindre cet ob­jec­tif : fa­vo­ri­ser les ap­proches no­va­trices en ma­tière de crois­sance à tra­vers l’éta­blis­se­ment d’un mé­ca­nisme in­ter­na­tio­nal d’in­no­va­tion et l’éta­blis­se­ment de chaines de pro­duc­tion à grande échelle ; amé­lio­rer la gou-

ver­nance éco­no­mique et fi­nan­cière, en ten­dant no­tam­ment vers une éga­li­té des par­ti­ci­pa­tions des pays dé­ve­lop­pés et des pays en dé­ve­lop­pe­ment au sein du G20 et, plus glo­ba­le­ment, à l’in­té­rieur des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales is­sues de l’après­guerre et de Bret­ton Woods ; construire un monde ou­vert en fa­vo­ri­sant les échanges de tech­no­lo­gies et le dé­ve­lop­pe­ment d’in­fra­struc­tures et d’équi­pe­ments ; in fine, per­mettre un dé­ve­lop­pe­ment in­ter­na­tio­nal har­mo­nieux.

Cer­tains pays en­vi­sagent éga­le­ment de re­lan­cer l’ac­cord du TPP sans les États-Unis. Le Ja­pon est par­ti­cu­liè­re­ment proac­tif sur le su­jet et il a été re­joint no­tam­ment par l’Aus­tra­lie, les deux pays pré­fé­rant un ac­cord n’in­cluant pas la Chine.

Un pro­jet d’in­té­gra­tion glo­bal

En ma­tière de gou­ver­nance – sa deuxième prio­ri­té –, la Chine évo­quait ain­si, à de­mi-mot, la gou­ver­nance de sa propre ins­ti­tu­tion : la Banque asia­tique d’in­ves­tis­se­ment pour les in­fra­struc­tures (BAII), vé­ri­table concur­rente des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales tra­di­tion­nelles (FMI et Banque mon­diale) (voir fi­gure 5). De même pou­vait-on comprendre sa troi­sième prio­ri­té à l’aune de son propre pro­jet de Route de la Soie ( One Belt, One Road). En dé­fi­ni­tive, l’em­pire du Mi­lieu tend à mon­trer au monde que les prio­ri­tés chi­noises doivent de­ve­nir des prio­ri­tés mon­diales ! In­clu­sif en ma­tière com­mer­ciale comme le pro­jet OBOR l’est en ma­tière de dé­ve­lop­pe­ment, le RCEP est dé­sor­mais une prio­ri­té pour la Chine. Alors même qu’elle n’en mai­tri­sait pas l’agen­da jus­qu’à présent (ce sont les pays de l’ASEAN et en pre­mier lieu l’In­do­né­sie qui étaient en pre­mière ligne), la Chine peut au­jourd’hui im­pul­ser son rythme sans cou­rir après les avan­cées sur le TPP. Pour de nom­breux pays de la ré­gion tou­te­fois, cette sub­sti­tu­tion s’opère alors que les États-Unis res­tent leur in­ves­tis­seur ma­jeur (voir fi­gure 4). La Chine dis­pose en outre d’un puis­sant vé­hi­cule pa­ral­lèle avec sa BAII. Pen­sée au dé­part par Xi Jin­ping (oc­tobre 2013) pour pro­mou­voir l’in­té­gra­tion ré­gio­nale en Asie, cette ins­ti­tu­tion est dé­sor­mais forte de 57 États membres, dont de nom­breux pays eu­ro­péens. La Chine y pos­sède plus de 25 % des droits de vote et bé­né­fi­cie donc de fac­to d’une forme de droit de veto. La BAII est en passe de de­ve­nir un ou­til ma­jeur de la po­li­tique d’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion chi­noise, no­tam­ment à tra­vers ses in­ves­tis­se­ments en Asie cen­trale, vo­let ter­restre de sa Nou­velle Route de la Soie. Ce pro­jet ap­porte une ré­ponse par­tielle à la pro­blé­ma­tique pé­tro­lière de dé­pen­dance au dé­troit de Ma­lac­ca et au Moyen-Orient, car il pro­pose non seule­ment d’autres routes d’ache­mi­ne­ment, mais éga­le­ment d’autres four­nis­seurs de ma­tières pre­mières éner­gé­tiques. Il consti­tue aus­si un réel en­jeu de pres­tige pour la Chine dans sa ré­af­fir­ma­tion en tant que puis­sance glo­bale : la zone créée couvre 65 pays entre l’Asie et l’Eu­rope, 55 % du PIB mon­dial, 70 % de la po­pu­la­tion mon­diale (4,4 mil­liards d’ha­bi­tants) pour un chan­tier de plus de 30 ans ! Les di­men­sions éco­no­miques et de po­li­tique in­té­rieure sont éga­le­ment es­sen­tielles dans la consti­tu­tion du pro­jet OBOR. En ef­fet, le dé­ve­lop­pe­ment consi­dé­rable de son po­ten­tiel de pro­duc­tion de­puis l’ac­ces­sion de la Chine à l’OMC fin 2001 a créé d’im­por­tantes sur­ca­pa­ci­tés in­uti­li­sées dans de nom­breux sec­teurs, et no­tam­ment dans ceux de l’acier et des mé­taux non fer­reux (cuivre, alu­mi­nium, etc.). Les « Nou­velles Routes de la Soie » per­met­tront d’en ab­sor­ber une large part et de fa­vo­ri­ser le ré­équi­li­brage at­ten­du de l’éco­no­mie chi­noise vers les ser­vices. Le pro­jet OBOR re­pré­sente donc, pour la Chine, à la fois un en­jeu de sta­bi­li­té in­té­rieure et de sta­bi­li­té ré­gio­nale. En outre, l’im­por­tance des in­ves­tis­se­ments en in­fra­struc­tures dans les an­nées à ve­nir – on évoque le chiffre de 4000 mil­liards

de dol­lars (13) – per­met d’ima­gi­ner le pou­voir po­li­tique et stra­té­gique du pays dans une ré­gion al­lant de l’Asie cen­trale aux portes de l’Eu­rope.

De l’ou­ver­ture éco­no­mique de la fin des an­nées 1980 à la li­bé­ra­li­sa­tion ré­cente et pro­gres­sive du yuan, en pas­sant par l’adhé­sion à l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale du com­merce en 2001, la « Go Out Po­li­cy » (la po­li­tique na­tio­nale en­cou­ra­geant l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises chi­noises à l’étran­ger) dans les an­nées 2000 ou en­core la mul­ti­pli­ca­tion des ac­cords bi­la­té­raux et mul­ti­la­té­raux, chaque étape de l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du pays s’ac­com­pagne d’une mon­tée en puis­sance à l’échelle in­ter­na­tio­nale. À l’heure où les États-Unis sont ten­tés par la construc­tion de murs, la Chine pro­pose donc un pro­jet d’in­té­gra­tion glo­bal mar­qué du sceau de la connec­ti­vi­té et as­sure son pos­sible lea­der­ship ré­gio­nal sur les questions com­mer­ciales. Tou­te­fois, sur ces pro­blé­ma­tiques comme sur d’autres (éner­gie, cli­mat), des évo­lu­tions sur­prises sont sus­cep­tibles de se pro­duire et c’est l’in­cer­ti­tude qui de­vrait ré­gner lors des pro­chaines an­nées. Ain­si, le 12 mai 2017, les États-Unis et la Chine an­non­çaient qu’ils étaient par­ve­nus à un ac­cord com­mer­cial, la Chine ou­vrant cer­tains de ses mar­chés aux ex­por­ta­tions amé­ri­caines (gaz, agri­cul­ture) contre une ou­ver­ture amé­ri­caine aux in­ves­tis­se­ments chi­nois. Un ac­cord bi­la­té­ral bien loin des pré­oc­cu­pa­tions du TPP ou du RCEP !

La Chine peut au­jourd’hui im­pul­ser son rythme sans cou­rir après les avan­cées sur le TPP. Pour de nom­breux pays de la ré­gion tou­te­fois, cette sub­sti­tu­tion s’opère alors que les États-Unis res­tent leur in­ves­tis­seur ma­jeur.

Pho­to ci-des­sus : Le 23 jan­vier 2017, lors de sa pre­mière se­maine à la Mai­sonB­lanche, le nouveau pré­sident amé­ri­cain Do­nald Trump si­gnait l’acte de re­trait des États-Unis du Par­te­na­riat Trans-Pa­ci­fique (TPP), né­go­cié par son pré­dé­ces­seur Ba­rack Oba­ma...

ana­lyse Par Em­ma­nuel Hache, pro­fes­seur et di­rec­teur de re­cherche à l’Ins­ti­tut de re­la­tions in­ter­na­tio­nales et stra­té­giques (IRIS). Pho­to ci-des­sus : Le pré­sident chi­nois Xi Jin­ping lors de son dis­cours à l’ou­ver­ture du World Eco­no­mic Fo­rum à Da­vos,...

Notes (1) « The Re­gio­nal Com­pre­hen­sive Eco­no­mic Part­ner­ship: An in­do-Pa­ci­fic ap­proach to the re­gio­nal trade ar­chi­tec­ture? », In­do-Pa­ci­fic In­sight se­ries, Perth US-Asia Centre, vol. 2, jan­vier 2017, p. 2. (2) Fran­çoise Ni­co­las, « L’in­té­gra­tion...

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.