– ANA­LYSE Sy­rie : la vic­toire du ré­gime de Ba­char el-As­sad se des­sine

Diplomatie - - Éditorial - Fa­brice Ba­lanche

La moi­tié du ter­ri­toire échappe tou­jours au contrôle de Da­mas, mais ni la ré­bel­lion arabe sun­nite (de l’Ar­mée sy­rienne libre au Front al-Nos­ra), di­vi­sée et en­cer­clée dans quatre poches, ni l’État is­la­mique, qui vit sa der­nière an­née en Sy­rie, ne peuvent plus es­pé­rer l’em­por­ter.

En mars 2013, date à la­quelle le ré­gime de Ba­char el-As­sad ve­nait de perdre Rak­ka, il ne contrô­lait plus qu’un tiers de la po­pu­la­tion sy­rienne. Da­mas était qua­si en­cer­clée par la ré­bel­lion, Alep-Ouest était iso­lée au mi­lieu d’un vaste ter­ri­toire hos­tile, Homs était ra­va­gée par la guerre ur­baine, etc. Quatre an­nées plus tard, nous sommes dans une si­tua­tion dia­mé­tra­le­ment op­po­sée, puisque les deux tiers de la po­pu­la­tion sont dé­sor­mais sous le contrôle du ré­gime sy­rien. Quant aux Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes (FDS), do­mi­nées par les Kurdes du PYD (Par­ti de l’Union dé­mo­cra­tique), elles pro­gressent dans le Nord-Est sy­rien avec le sou­tien des États-Unis, mais elles ne sont pas vrai­ment en concur­rence avec le ré­gime de Ba­char el-As­sad ; elles sont plu­tôt à la re­cherche d’un mo­dus vi­ven­di qui as­sure aux Kurdes une au­to­no­mie po­li­tique.

Sur le plan in­ter­na­tio­nal, les sou­tiens oc­ci­den­taux de la ré­bel­lion sy­rienne ont fi­ni par se plier à la réa­li­té mi­li­taire. En avril der­nier, les États-Unis ont pro­cla­mé que le dé­part de Ba­char elAs­sad n’était plus une prio­ri­té, avant d’in­flé­chir leur dis­cours en ré­ac­tion à l’at­taque chi­mique de Khan Chei­khoun, le 4 avril. Certes, Do­nald Trump n’a pas hé­si­té à bom­bar­der la base aé­rienne d’Al-Chaay­rate, près de Homs, pour si­gni­fier son mé­con­ten­te­ment. Ce­pen­dant, cette frappe mi­li­taire de­meure un acte iso­lé et ne re­met nul­le­ment en cause le pro­ces­sus ac­tuel qui de­vrait voir la vic­toire du ré­gime de Ba­char el-As­sad d’ici deux ans, si les pa­ra­mètres géo­po­li­tiques ne changent pas.

Après Alep, l’ar­mée sy­rienne met fi­na­le­ment le cap à l’est

De­puis la re­prise d’Alep-Est, en dé­cembre 2016, l’ar­mée sy­rienne a deux op­tions. La pre­mière est d’en fi­nir avec les poches re­belles dans l’Ouest de la Sy­rie, en par­ti­cu­lier celle d’Id­leb (plus de 50 000 re­belles et 1,2 mil­lion d’ha­bi­tants) et la pé­ri­phé­rie de Da­mas (20 000 re­belles et 300 000 ha­bi­tants).

L’en­clave de Ras­tan (5000 re­belles et 100 000 ha­bi­tants) ou la pro­vince de De­raa (23 000 re­belles et 400 000 ha­bi­tants) ne sont guère me­na­çantes pour le ré­gime (1)(2). Du­rant la ba­taille d’Alep, à l’au­tomne 2016, dif­fé­rentes en­claves au­tour de Da­mas se sont ren­dues (Da­raya, Qud­saya, Tel, Wa­di Ba­ra­da), con­si­dé­rant qu’il était inu­tile de s’op­po­ser au ré­gime, puis­qu’au­cun se­cours n’était plus à attendre de l’ex­té­rieur. Une par­tie des re­belles ont été trans­fé­rés dans la pro­vince d’Id­leb, tan­dis que d’autres ont pré­fé­ré faire al­lé­geance au ré­gime et re­joindre une force de po­lice lo­cale.

La deuxième op­tion est de re­prendre l’Est de la Sy­rie en pro­fi­tant du re­cul de l’État is­la­mique (EI). L’ar­mée sy­rienne doit à tout prix sau­ver l’en­clave gou­ver­ne­men­tale de Deir ez-Zor, as­sié­gée de­puis mai 2015 par l’EI. La si­tua­tion s’est bru­ta­le­ment dé­gra­dée en fé­vrier 2017, lorsque l’EI a cou­pé les com­mu­ni­ca­tions entre l’aé­ro­port et la ville. Or, si le ré­gime sy­rien perd Deir ez-Zor, il lui se­ra très dif­fi­cile de re­con­qué­rir l’Est de la Sy­rie. Les po­pu­la­tions lo­cales li­bé­rées de l’EI par les FDS avec le sou­tien des États-Unis pour­raient vou­loir s’éman­ci­per du­ra­ble­ment de Da­mas, d’au­tant plus qu’elles pour­raient bé­né­fi­cier des ri­chesses en hy­dro­car­bures de la ré­gion. Le ré­gime sy­rien et ses al­liés ont peur que les États-Unis ne s’ins­tallent du­ra­ble­ment dans l’Est de la Sy­rie et fa­vo­risent ain­si la par­ti­tion du pays. La re­con­quête de cette zone est donc une prio­ri­té qui de­mande de tem­po­ri­ser les of­fen­sives mi­li­taires à l’ouest, faute de troupes suf­fi­santes pour s’en­ga­ger sur deux fronts si­mul­ta­né­ment. Les ac­cords d’As­ta­na du mois de mai sur les zones de « déses­ca­lade » (3) entrent dans cette stra­té­gie.

La ré­bel­lion arabe sun­nite est sur la dé­fen­sive

Les re­belles sont di­vi­sés sur la pour­suite des com­bats. Cer­tains sou­haitent pro­fi­ter de la mé­dia­tion russe pour né­go­cier avec le ré­gime un mo­dus vi­ven­di. Les plus ra­di­caux, au­tour de l’ex-Front al-Nos­ra de­ve­nu Fa­tah al-Sham (4), veulent pour­suivre la lutte jus­qu’à la conquête de Da­mas. La branche sy­rienne d’Al-Qaï­da a créé en jan­vier 2017 une nou­velle coa­li­tion, Hayat Tah­rir al-Sham (HTS), des­ti­née à in­té­grer l’en­semble de la ré­bel­lion sy­rienne. Son an­cien al­lié Ah­rar al-Sham au sein du Jaish al-Fa­tah (« l’Ar­mée de la Conquête ») n’en fait pas par­tie, car la di­rec­tion pro-turque du mou­ve­ment est très im­pli­quée dans le pro­ces­sus d’As­ta­na. Ce­pen­dant, la ma­jo­ri­té des com­bat­tants d’Ah­rar al-Sham l’ont quit­té pour re­joindre HTS, qui est di­ri­gée par un trans­fuge d’Ah­rar al-Sham : Ha­shem al-Sheikh. En fé­vrier der­nier, HTS a lan­cé une vaste of­fen­sive contre les po­si­tions du ré­gime sy­rien par­tout en Sy­rie et pro­cé­dé à des at­taques ter­ro­ristes. Le front sud, en som­meil de­puis sep­tembre 2015, s’est ré­veillé avec l’at­taque de De­raa. L’est de Da­mas a connu une vio­lence in­éga­lée de­puis l’été 2013. Mais l’ob­jec­tif prin­ci­pal était de prendre Ha­ma. Cette im­por­tante ville sun­nite du centre de la Sy­rie est connue pour son hos­ti­li­té au ré­gime, no­tam­ment de­puis le mas­sacre de 1982 (5). Elle est res­tée éton­nam­ment calme de­puis le dé­but de la ré­volte. HTS a réus­si à s’ap­pro­cher à moins de trois ki­lo­mètres de la ville avant d’être re­pous­sé sur ses po­si­tions d’ori­gine à une tren­taine de ki­lo­mètres au nord. Ce­pen­dant, il fal­lut pour ce­la in­ter­rompre l’of­fen­sive contre l’État is­la­mique à l’est d’Alep et sans doute uti­li­ser des armes peu conven­tion­nelles.

Ain­si la ré­bel­lion arabe sun­nite conserve-t-elle une ca­pa­ci­té of­fen­sive à même de me­na­cer d’im­por­tantes villes. Elle a les moyens de co­or­don­ner des opé­ra­tions dans l’en­semble de la Sy­rie oc­ci­den­tale. Ce­pen­dant, elle ne peut triom­pher sans un ap­pui mas­sif de l’ex­té­rieur, et c’est là que ré­side au­jourd’hui sa fai­blesse. Les Oc­ci­den­taux ne peuvent pas sou­te­nir une ré­bel­lion liée à Al-Qaï­da, même pour des rai­sons tac­tiques. La Tur­quie a in­ter­rom­pu son aide après la ren­contre Pou­ti­neEr­do­gan d’août 2016 et les pays arabes du Golfe sont obli­gés de se plier à la po­li­tique an­ti­ter­ro­riste amé­ri­caine. Or, les di­ri­geants d’Al-Nos­ra (HTS) sont ci­blés tout au­tant que ceux de l’État is­la­mique. Une prime de 10 mil­lions de dol­lars est of­ferte pour toute in­for­ma­tion per­met­tant d’éli­mi­ner son chef, Abou Mo­ham­med al-Jou­la­ni.

Le sou­tien amé­ri­cain aux Kurdes pro­voque la co­lère de la Tur­quie

Du­rant l’été 2016, les Forces dé­mo­cra­tiques sy­riennes s’ap­prê­taient en­fin à réunir le can­ton d’Afrin avec le reste du Ro­ja­va. Après la prise de Man­bej, en août 2016, les FDS comp­taient s’em­pa­rer d’al-Bab, mais l’of­fen­sive turque en Sy­rie (« Bou­clier de l’Eu­phrate ») a fait échouer l’opé­ra­tion. La Tur­quie est fu­rieuse du sou­tien ap­por­té par les États-Unis aux FDS, qu’elle consi­dère comme une éma­na­tion du PKK (Par­ti des tra­vailleurs du Kur­dis­tan). Outre le fait de blo­quer la pro­gres­sion des Kurdes à l’ouest de l’Eu­phrate, Er­do­gan vou­lait prou­ver au Pen­ta­gone que les re­belles arabes sun­nites épau­lés par son ar­mée étaient plus ef­fi­caces que les FDS contre l’EI. Il est vrai que dans les pre­mières se­maines, le « Bou­clier de l’Eu­phrate » s’est em­pa­ré fa­ci­le­ment de la zone fron­ta­lière entre Azaz et Je­ra­blous, mais il lui fal­lut cinq mois pour li­bé­rer al-Bab de l’EI, mal­gré des moyens consi­dé­rables. Les dé­boires de l’ar­mée turque, obli­gée de de­man­der l’as­sis­tance aé­rienne de la Rus­sie, ache­vèrent de convaincre le Pen­ta­gone que seuls les FDS avaient la ca­pa­ci­té de li­bé­rer Rak­ka. Par ailleurs, les États-Unis doutent de la vo­lon­té réelle d’Er­do­gan de vou­loir af­fron­ter l’EI dans la val­lée de l’Eu­phrate. Son ob­jec­tif est de dé­truire le pro­jet au­to­no­miste kurde dans le Nord de la Sy­rie, la lutte contre l’EI n’est qu’un pré­texte (6).

Les Kurdes n’ont pas re­non­cé à uni­fier leurs ter­ri­toires. Le PYD consi­dère ce­la comme in­dis­pen­sable à la réa­li­sa­tion de son pro­jet na­tio­nal en Sy­rie, mais les cir­cons­tances géo­po­li­tiques l’obligent à re­pous­ser cet ob­jec­tif ul­time pour se concen­trer sur Rak­ka (la ba­taille pour re­prendre la ville à l’EI a été lan­cée le 6 juin). Le PYD fait le pa­ri his­to­rique que la li­bé­ra­tion de Rak­ka leur vau­dra une im­mense re­con­nais­sance de la part de la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, qui sou­tien­dra leur pro­jet na­tio­nal. Ils mettent en avant leur pro­jet fé­dé­ral et la dé­mo­cra­tie lo­cale

Le ré­gime sy­rien et ses al­liés ont peur que les États-Unis ne s’ins­tallent du­ra­ble­ment dans l’Est de la Sy­rie et fa­vo­risent ain­si la par­ti­tion du pays. La re­con­quête de cette zone est donc une prio­ri­té.

qui est cen­sée ré­gner au Ro­ja­va pour sé­duire les puis­sances oc­ci­den­tales qui cherchent déses­pé­ré­ment une al­ter­na­tive au ré­gime de Ba­char el-As­sad. Ce­pen­dant, per­sonne n’est dupe de la fi­lia­tion entre le PYD et le PKK. Les ÉtatsU­nis feignent de croire que les deux en­ti­tés sont dif­fé­rentes pour des rai­sons tac­tiques, mais une fois l’EI éli­mi­né de Sy­rie, ils ne pour­ront pas dé­cem­ment conti­nuer à sou­te­nir une éma­na­tion d’une or­ga­ni­sa­tion po­li­tique qu’ils consi­dèrent comme ter­ro­riste. Quant à ima­gi­ner que le PYD puisse rompre avec le PKK et évo­luer vers le mo­dèle du PDK (Par­ti dé­mo­cra­tique du Kur­dis­tan) de Mas­soud Bar­za­ni, ce­la pa­rait tout à fait illu­soire (7).

Les FDS ont de sé­rieux doutes quant à la re­con­nais­sance des États-Unis à leur égard, une fois Rak­ka et la val­lée de l’Eu­phrate li­bé­rées de l’EI. Les li­vrai­sons d’armes amé­ri­caines aux FDS n’au­ront plus lieu d’être et l’ar­mée amé­ri­caine de­vrait se re­ti­rer de la ré­gion, lais­sant le Ro­ja­va à la mer­ci de la Tur­quie. Le PKK a donc tout in­té­rêt à faire du­rer la ba­taille de Rak­ka afin d’ob­te­nir un maxi­mum de sou­tien des États-Unis, car ces armes lui per­mettent aus­si de s’im­po­ser à la po­pu­la­tion lo­cale et d’em­pê­cher la créa­tion de mi­lices concur­rentes. Il em­pêche la mi­lice du PDK sy­rien, ré­fu­giée en Irak, de re­ve­nir en Sy­rie. Les tri­bus arabes sont in­té­grées dans les FDS, où les com­bat­tants su­bissent une for­ma­tion idéo­lo­gique plus im­por­tante que l’en­trai­ne­ment mi­li­taire pro­pre­ment dit. En fait, le PYD ins­talle un pou­voir cen­tra­li­sé et au­to­ri­taire au Ro­ja­va, qu’il dis­si­mule der­rière l’ap­pli­ca­tion of­fi­cielle du fé­dé­ra­lisme et de la dé­mo­cra­tie lo­cale. La crainte de l’EI fa­vo­rise l’as­sen­ti­ment des po­pu­la­tions kurdes et arabes jus­qu’à présent. Par ailleurs, le PYD sait par­fai­te­ment né­go­cier avec les États-Unis à l’est et avec la Rus­sie à l’ouest pour se rendre in­dis­pen­sable et faire mon­ter les en­chères entre les deux puis­sances.

L’Est sy­rien : un ter­rain com­plexe au centre des en­jeux ré­gio­naux

De­puis la prise de Man­bej en août 2016, la pro­gres­sion des FDS est tout à fait spec­ta­cu­laire. Elles de­vraient s’em­pa­rer de Rak­ka ra­pi­de­ment dé­sor­mais, avant de pour­suivre la li­bé­ra­tion de la val­lée de l’Eu­phrate en di­rec­tion de la fron­tière ira­kienne. Ce­pen­dant, il pa­rait dif­fi­cile aux FDS de contrô­ler du­ra­ble­ment la val­lée de l’Eu­phrate. Les tri­bus arabes re­fusent d’être do­mi­nées par les Kurdes. Il existe donc un risque de conflit entre les po­pu­la­tions arabes lo­cales et les com­bat­tants kurdes. Des ten­sions sont éga­le­ment à craindre entre les dif­fé­rentes tri­bus arabes de la val­lée de l’Eu­phrate, les unes ayant sou­te­nu l’État is­la­mique, les autres s’étant al­liées aux Kurdes. Ce conflit peut pro­fi­ter au ré­gime sy­rien, qui conti­nue à en­tre­te­nir de bonnes re­la­tions avec cer­tains no­tables lo­caux. Le chef de la tri­bu des Bag­ga­ras, Na­waf al-Ba­chir, au­pa­ra­vant sou­tien de l’Ar­mée sy­rienne libre, est re­ve­nu de son exil à Is­tan­bul pour s’ins­tal­ler à Da­mas en jan­vier 2017. Il fait par­tie des per­son­na­li­tés sur les­quelles Da­mas et ses al­liés comptent s’ap­puyer pour re­prendre le contrôle de la val­lée de l’Eu­phrate. Ce­pen­dant, si l’EI vit ses der­niers mois en Sy­rie en tant qu’or­ga­ni­sa­tion territoriale, son idéo­lo­gie et une par­tie de sa struc­ture mi­li­taire de­vraient per­du­rer, le dé­sert sy­ro-ira­kien lui ser­vi­ra de re­fuge.

L’Est sy­rien n’est pas mar­gi­nal du tout sur le plan stra­té­gique. Certes, la ma­jeure par­tie du ter­ri­toire est dé­ser­tique, et les prin­ci­pales in­fra­struc­tures sont dans l’Ouest du pays, mais il concentre la pro­duc­tion d’hy­dro­car­bures. La pro­duc­tion de pé­trole en Sy­rie était mo­deste avant la guerre : 380 000 ba­rils/ jour, en com­pa­rai­son de celle de l’Irak (4,6 mil­lions de b/j en fé­vrier 2017) (8). Ce­pen­dant, ce pé­trole lui don­nait l’au­to­no­mie éner­gé­tique et des ren­trées de de­vises. De même, les champs de gaz de la Pal­my­rène sont li­mi­tés. La Sy­rie ne dis­po­se­rait que de 0,1 % des ré­serves mon­diales de gaz, contre 18 % pour l’Iran et 13 % pour le Qa­tar (se­lon les chiffres de l’In­ter­na­tio­nal Ener­gy Agen­cy). Mais là en­core, cette res­source lui est in­dis­pen­sable pour sa pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té. En­fin, sur le plan agri­cole, la ré­gion est loin d’être né­gli­geable puis­qu’elle pro­dui­sait avant-guerre plus de la moi­tié des cé­réales du pays et 80 % du co­ton. Le quart Nord-Est as­su­rait ain­si une grande part de l’au­to­no­mie éco­no­mique du pays ins­tau­rée par le ré­gime baa­thiste. Au ni­veau ré­gio­nal, l’Est sy­rien est in­dis­pen­sable aux re­la­tions ter­restres avec l’Irak et, par-de­là, l’Iran. Sa re­con­quête par Da­mas dé­passe donc la seule Sy­rie pour s’ins­crire dans la stra­té­gie ré­gio­nale de ce der­nier (voir carte 1). La construc­tion de « l’axe chiite », comme le qua­li­fie l’Ara­bie saou­dite, est une me­nace pour les pé­tro­mo­nar­chies du Golfe, qui ont peur d’être en­cer­clées par l’Iran. Le sou­tien de ces pays à la ré­bel­lion sy­rienne vi­sait à bri­ser le maillon faible de cet axe. La per­ma­nence d’une zone in­stable, re­fuge des dji­ha­distes en per­di­tion, entre les pro­vinces de Deir ez-Zor et al-An­bar, rend dif­fi­ciles les com­mu­ni­ca­tions Sy­rie-Irak via la val­lée de l’Eu­phrate. En re­vanche, le Kur­dis­tan sy­rien au nord (9) et la route Da­mas-At-Tanf-Bag­dad au sud, sont des routes plus sur­es, à condi­tion que les États-Unis se re­tirent de l’Est sy­rien. Les re­belles pro-amé­ri­cains contrôlent le poste fron­tière de At-Tanf (10) et le Sud du dé­sert sy­rien. Les forces amé­ri­caines sont pré­sentes au cô­té des FDS dans le Nord-Est sy­rien. En prin­cipe, une fois Rak­ka et la val­lée de l’Eu­phrate li­bé­rées de l’EI, les troupes amé­ri­caines de­vraient se re­ti­rer de Sy­rie. Comme nous l’avons vu, les États-Unis ne peuvent pas sou­te­nir du­ra­ble­ment le PYD, en rai­son de ses liens avec le PKK. Ils pour­raient ten­ter d’ap­puyer d’éven­tuels re­lais arabes sun­nites dans la val­lée de l’Eu­phrate, mais ce­la im­plique de main­te­nir des troupes au sol dans une zone à forts risques. Or Do­nald Trump n’a pas en­vie de com­pro­mettre le bé­né­fice de la li­bé­ra­tion de Rak­ka avec la perte de sol­dats amé­ri­cains dans des at­ten­tats-sui­cides.

C’est dans ce contexte que le ré­gime sy­rien et ses al­liés s’en­gagent dans l’Est sy­rien pour évi­ter que les États-Unis ne de­meurent. Les tri­bus arabes lo­cales se ral­lie­ront au plus fort et à ce­lui qui prou­ve­ra sa dé­ter­mi­na­tion à res­ter dans la ré­gion. Or, comme nous l’avons vu, Ba­char el-As­sad a dé­jà une lon­gueur

d’avance pour ce faire. Outre le fait que cette stra­té­gie orien­tale conduit l’ar­mée sy­rienne à dé­lais­ser pro­vi­soi­re­ment la ré­duc­tion des poches re­belles à l’ouest, en par­ti­cu­lier la pro­vince d’Id­leb, elle lui per­met d’en­gran­ger les vic­toires en pro­fi­tant de l’af­fai­blis­se­ment de l’État is­la­mique, ce qui est bon pour le mo­ral de ses troupes et contri­bue à sa­per ce­lui de la ré­bel­lion. En­fin, le ren­for­ce­ment de l’ar­mée sy­rienne à l’est oblige le PYD à se rap­pro­cher da­van­tage de Mos­cou, Té­hé­ran et Da­mas, même si les États-Unis sont leur prin­ci­pal four­nis­seur d’armes. L’op­tion russe est éga­le­ment une al­ter­na­tive à la pro­tec­tion amé­ri­caine vis-à-vis de la Tur­quie.

L’in­con­nue turque

La Tur­quie fut le prin­ci­pal sou­tien de la ré­bel­lion sy­rienne dès 2011. Des di­zaines de mil­liers de dji­ha­distes ont tran­si­té par son ter­ri­toire en pro­ve­nance d’Eu­rope, du Magh­reb, d’Asie cen­trale et même de Chine, puisque 4000 à 5000 com­bat­tants ouï­ghours (11) sont au­jourd’hui ins­tal­lés dans la ré­gion d’Id­leb. C’est de­puis le ter­ri­toire turc que les armes et les mu­ni­tions ar­ri­vaient en Sy­rie du Nord et que les re­belles pré­pa­raient leurs of­fen­sives, telles que celle qui leur per­mit de s’em­pa­rer des villes de la pro­vince d’Id­leb, en mars-avril 2015. Les re­belles bles­sés étaient soi­gnés en Tur­quie, où ils sé­jour­naient éga­le­ment le temps de leur conva­les­cence avant de re­tour­ner se battre en Sy­rie. Pour vaincre la ré­bel­lion sy­rienne, il est donc in­dis­pen­sable à la Rus­sie d’ob­te­nir la col­la­bo­ra­tion de la Tur­quie. Grâce à un mé­lange d’in­té­rêt éco­no­mique (12) et de pres­sions mi­li­taires (13), Vla­di­mir Pou­tine a obli­gé le pré­sident turc à né­go­cier avec lui. La na­ture du pacte scel­lé à Saint-Pé­ters­bourg le 9 août 2016 est res­tée se­crète, mais les faits mi­li­taires nous ren­seignent peu à peu.

Le 24 août 2016, l’ar­mée turque tra­verse la fron­tière sy­rienne pour s’em­pa­rer de la ville de Je­ra­blous. Son ob­jec­tif est d’em­pê­cher les FDS, ap­puyés par les États-Unis, de s’em­pa­rer des ter­ri­toires te­nus par l’EI à sa fron­tière et de lier les can­tons kurdes d’Afrin et de Ko­ba­né. Pen­dant ce temps, l’ar­mée sy­rienne, ap­puyée par la Rus­sie et l’Iran, pou­vait s’em­pa­rer d’au­tant plus fa­ci­le­ment d’Alep que la Tur­quie avait re­ti­ré son sou­tien à la ré­bel­lion sy­rienne. Car la Rus­sie a tout sim­ple­ment per­mis à la Tur­quie d’in­ter­ve­nir en Sy­rie contre les Kurdes. Ces der­niers ont hé­si­té à se ral­lier à la Rus­sie en sep­tembre 2015, con­si­dé­rant qu’ils avaient plus à ga­gner avec les États-Unis : ar­me­ment de qua­li­té et pro­tec­tion contre la Tur­quie. Ce­la n’a pas em­pê­ché les FDS de par­ti­ci­per à la re­con­quête d’Alep-Est avec l’ar­mée sy­rienne (14) dès le mois de fé­vrier 2016, con­si­dé­rant qu’elles pou­vaient pro­fi­ter de la concur­rence entre les

deux puis­sances. Ce­pen­dant, les Kurdes n’ont pas don­né as­sez de gages à la Rus­sie et leur puis­sance com­men­çait à me­na­cer l’uni­té de la Sy­rie. Vla­di­mir Pou­tine n’a donc pas hé­si­té à les of­frir à Er­do­gan, sa­chant que ce­la al­lait pro­vo­quer des pro­blèmes entre la Tur­quie et les États-Unis. Mais il semble que le pré­sident russe ne lais­se­ra pas les Kurdes sy­riens se faire écra­ser com­plè­te­ment par la Tur­quie, car il a be­soin de main­te­nir une épée de Da­mo­clès au-des­sus de la tête d’Er­do­gan.

Une nou­velle in­ter­ven­tion turque pa­rait donc in­évi­table pour af­fai­blir les Kurdes sy­riens. Elle pour­rait avoir lieu à Tel Abyad, pour sé­pa­rer le can­ton de Ko­ba­né de ce­lui de Djé­zi­reh. Les États-Unis tentent de la dif­fé­rer jus­qu’à l’éli­mi­na­tion de l’EI de la ré­gion, mais ils ont de plus en plus de mal à re­te­nir Er­do­gan, qui en avril der­nier a bom­bar­dé le Ro­ja­va, fai­sant des di­zaines de morts par­mi les com­bat­tants kurdes. Le dé­ploie­ment des troupes amé­ri­caines à la fron­tière sy­ro-turque est des­ti­né à pré­ve­nir toute nou­velle at­taque, car l’ar­mée turque ne peut se per­mettre de tuer des sol­dats amé­ri­cains. Néan­moins, la si­tua­tion reste très ten­due à la fron­tière tur­co-sy­rienne et elle pour­rait re­mettre en ques­tion la li­bé­ra­tion de Rak­ka par les FDS.

L’Eu­rope, entre réa­lisme po­li­tique et droits de l’Homme

L’ave­nir de la Sy­rie est très dé­pen­dant de la géo­po­li­tique ré­gio­nale. Mais si les pa­ra­mètres géo­po­li­tiques ne changent pas, nous nous di­ri­geons vers une vic­toire du ré­gime sy­rien. Le sort du pré­sident sy­rien fait l’ob­jet de dis­cus­sions. Les Oc­ci­den­taux ac­cep­te­raient mieux le main­tien du ré­gime ac­tuel si Ba­char el-As­sad et ses proches étaient écar­tés du pou­voir. Pour l’Iran, cette ques­tion n’est pas né­go­ciable, mais la Rus­sie laisse pla­ner le doute sur ses in­ten­tions. Ce­pen­dant, pour­quoi ac­cep­te­rait-elle de sa­cri­fier le pré­sident sy­rien ? Pour sim­ple­ment per­mettre aux Oc­ci­den­taux de sau­ver la face ? Pour ob­te­nir quelques mil­liards d’aide à la re­cons­truc­tion du pays ? Ce­la pa­rait illu­soire. Il fau­drait au moins re­con­naitre l’an­nexion de la Cri­mée et le­ver les sanc­tions éco­no­miques pour es­pé­rer éveiller l’in­té­rêt de Vla­di­mir Pou­tine.

Au­jourd’hui, la si­tua­tion en Sy­rie est si chao­tique qu’au­cun ac­teur ra­tion­nel n’a in­té­rêt à voir le ré­gime de Ba­char el-As­sad s’écrou­ler (15). Il n’existe pas d’al­ter­na­tive mo­dé­rée, ni dans l’op­po­si­tion, ni au sein du ré­gime, qui soit ca­pable d’as­su­rer une tran­si­tion po­li­tique ac­cep­table se­lon les cri­tères oc­ci­den­taux (uni­té du pays, dé­mo­cra­ti­sa­tion et res­pect des mi­no­ri­tés). Nous pou­vons ima­gi­ner quatre scé­na­rios à la fin des hos­ti­li­tés : • Si d’aven­ture, le ré­gime sy­rien ve­nait tout de même à être vain­cu, nous ver­rions l’ar­ri­vée au pou­voir des is­la­mistes ra­di­caux, ceux qui se sont re­grou­pés au­tour de la branche sy­rienne d’Al-Qaï­da dans Hayat Tah­rir al-Sham (voir carte 2).

• Un ré­gime is­la­miste à Da­mas abou­ti­rait à une par­ti­tion du pays et à une épu­ra­tion eth­nique à grande échelle, sy­no­nyme de nou­velle vague de ré­fu­giés (voir carte 3). Les mi­no­ri­tés et les sun­nites sé­cu­liers, dans une telle confi­gu­ra­tion po­li­tique, n’au­raient d’autre choix que de fuir ou de se bar­ri­ca­der dans des fiefs com­mu­nau­taires re­fuges : la côte alaouite, le Dje­bel druze et la Djé­zi­reh kurde. Les mi­no­ri­tés iso­lées en ter­ri­toire arabe sun­nite dis­pa­rai­traient. Dans les zones ac­tuel­le­ment contrô­lées par Hayat Tah­rir al-Sham, toutes les mi­no­ri­tés ont fui ou ont été for­cées de se conver­tir à l’is­lam sun­nite comme les Druzes du Dje­bel Sou­mak près d’Id­leb. • Si le ré­gime sy­rien par­ve­nait à re­con­qué­rir l’en­semble du pays, ce­la au­rait au moins l’avan­tage de pré­ser­ver l’uni­té de la Sy­rie, se­lon un fé­dé­ra­lisme de fac­to à géo­mé­trie va­riable (voir carte 4). Mais ce­la ne si­gni­fie pas une tran­si­tion po­li­tique ni des pro­grès au ni­veau des droits de l’homme. Bien au contraire, une chape de plomb risque de re­cou­vrir la Sy­rie pen­dant au moins une dé­cen­nie pour pré­ve­nir toute nou­velle ré­volte.

• En­fin, nous pou­vons ima­gi­ner un der­nier scé­na­rio où le ré­gime de Ba­char el-As­sad pour­rait se main­te­nir à Da­mas, mais sans par­ve­nir à re­con­qué­rir le Nord de la Sy­rie, s’il était pri­vé du sou­tien russe par exemple (voir carte 5). Dans ce cas, il se pour­rait qu’il perde fi­na­le­ment Alep et Ha­ma face à la pres­sion des re­belles d’Hayat Tah­rir al-Sham. Ce­la se­rait sans doute le pire scé­na­rio, car il main­tien­drait le pays et la ré­gion dans une in­sta­bi­li­té per­ma­nente. En ce qui concerne l’Eu­rope, dans tous les scé­na­rios, il lui fau­dra gé­rer la crise des ré­fu­giés. La ma­jo­ri­té d’entre eux ne pour­ront pas re­tour­ner en Sy­rie. Une vic­toire de la ré­bel­lion is­la­miste ne si­gni­fie­ra pas for­cé­ment leur re­tour, en re­vanche elle pro­vo­que­ra une nou­velle vague de dé­parts.

Pho­to ci-des­sus : Mai 2017 : dans le cadre d’une éva­cua­tion su­per­vi­sée par la Rus­sie, des re­belles sy­riens et leurs fa­milles quittent la ville de Homs pour re­joindre la pro­vince d’Id­leb, dans le Nord-Ouest de la Sy­rie, en­core te­nue par la ré­bel­lion....

ana­lyse Par Fa­brice Ba­lanche, agré­gé et doc­teur en géo­gra­phie, maître de confé­rences à l’Uni­ver­si­té Lyon-II et cher­cheur in­vi­té au Wa­shing­ton Ins­ti­tute, spé­cia­liste du Moyen-Orient. Pho­to ci-des­sus : Un com­bat­tant kurde des Forces dé­mo­cra­tiques...

Kar­tha­la, 2006. • At­las du Proche-Orient arabe, Pa­ris, RFI & PUPS, 2010. Notes (1) Nombre de re­belles : Ca­fa­rel­la Jen­ni­fer, Sy­rian Ar­med Op­po­si­tion Po­wer­bro­kers, Ins­ti­tute for the Stu­dy of the War, mars 2017. (2) L’éva­lua­tion de la po­pu­la­tion des...

Du même au­teur • La ré­gion alaouite et le pou­voir sy­rien, Pa­ris,

• « Géo­po­li­tique du MoyenO­rient », La Do­cu­men­ta­tion pho­to­gra­phique – Les dos­siers, no 8102, no­vem­bre­dé­cembre 2014.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.